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La Terre Creuse des Flandres

Lire le chapitre 7: The Promise

La pupe de Félix était chaude sous les doigts d’Émile, une chaleur fiévreuse qui n’avait rien de la chaleur du travail. La toile du pansement collait, imprégnée d’un suintement jaunâtre qui sentait la terre pourrie et le métal rouillé. Félix délirait à moitié, les yeux révulsés vers le plafond de terre et de planches de l’abri, sa bouche remuant comme pour un prière qu'il ne pouvait plus articuler.

— Il faut couper, dit le brancardier en examinant la blessure à la jambe. La gangrène va monter. Le médecin-chef à Poperinghe pourra peut-être le sauver, mais pas ici.

Émile serra la main de Félix. Une main qui semblait déjà avoir perdu son poids, devenue chose fragile et poreuse. Félix ouvrit les yeux, un éclat de lucidité dans la fièvre.

— Émile… écoute-moi.

— Je suis là, mon vieux.

Félix toussa, un râle qui venait du fond de la poitrine. Il attrapa le col d'Émile avec une force surprenante pour un homme que la fièvre consumait.

— Il y a un chemin. Sous la colline. Sous les lignes. Les anciens… ils l'appelaient la Promenade des Morts. Mon grand-père en parlait, comme ton père t'en parlait. Il faut… il faut trouver cette promenade, Émile. Trouve le passage, et tu trouveras la sortie.

— La sortie de quoi ?

— De tout ça. De ce monde qui bouffe les hommes. C'est pour ça qu'ils creusent, Émile. Pas pour surprendre l'ennemi. Pour quelqu'un d'autre, plus profond.

Le brancardier souleva Félix sur la civière, et Émile dut lâcher la main. Une poignée de chaleur qui se retirait, un dernier frisson avant le départ vers l'arrière, vers un lit d'hôpital, vers l'inconnu. Félix le regarda un instant, et ses lèvres formèrent un mot que le bruit de l'artillerie emporta sans qu'Émile pût l'entendre.

— Quoi ? cria-t-il.

— Bleue ! hurla Félix. La Vierge bleue, comme la carte de Klaus ! Demande-lui le chemin !

Puis la civière disparut dans la tranchée, trébuchant sur les planches, et les brancardiers se penchèrent pour filer sous le souffle des canons.

Émile resta muet. Il ne s'était jamais vraiment remis de sa sœur morte en bas-âge, et Félix était le dernier maillon vivant entre lui et l'enfance à la mine de Bruay. Maintenant, ce maillon se dissolvait, une corde qui se gorgeait d'eau et menaçait de céder.

Il s'installa sur un caisson de munitions, la tête entre les mains, quand une présence s'imposa à côté de lui. Bryce, qui le dépassait d'une demi-tête, le visage sillonné par les cendres de sa cigarette. Il n'avait pas aussi bonne mine que lors de leur dernière expédition ; les nuits passées dans les tunnels l'avaient creusé, comme si le grès anglais sous ses semelles d'origine s'était transformé en quelque chose qui le rongeait de l'intérieur.

— Votre camarade ? demanda Bryce.

— Il va mourir.

— Nous allons tous mourir, Émile. La question est de savoir ce qu'on fait avant.

Sa voix était plus posée, plus compassée qu'à l'ordinaire. Émile leva les yeux. La cigarette de Bryce tremblait légèrement. Ce n'était pas la peur des obus. C'était celle de ce qui se trouvait au-dessous.

— La lettre que vous avez reçue hier… Je n'ai pas voulu le dire devant Moreau, commença Bryce en baissant la voix. Elle venait du Corps Expéditionnaire de Londres, pas de votre état-major.

Émile rangea, machinalement, la lettre rangée dans sa poche de poitrine, celle qui parlait du château, de la carte, de la Vierge bleue.

— Je ne vous suis pas, répondit-il, prudent.

— Il y va, Émile. Je ne suis pas un ingénieur ordinaire. Je ne pose pas des charges sous les lignes ennemies. Je suis capitaine au Corps royal des ingénieurs, section de géologie opérationnelle. On m'a envoyé ici il y a deux mois pour investiguer ce qu'on appelle officiellement « rumeurs d'un système de grottes préexistant sous le saillant d'Ypres ».

Bryce tira une dernière bouffée, puis jeta la cigarette dans l'argile boueuse du parapet.

— Les Allemands font la même chose de leur côté. Leurs ingénieurs parlent de « das Labyrinth ». Officiellement, on creuse pour miner les crêtes. Officieusement, on cherche la même chose que vous, Émile. On cherche ce qui se tient dans le labyrinthe.

Il sortit de sa poche une carte pliée, froissée par les nuits de terrain. Il la déplia assez pour montrer une série de tracés en bleu, lignes fines qui ressemblaient à des veines dans une roche. À plusieurs endroits, des marques de croix, certaines en rouge, d'autres en noir.

— Chaque croix rouge, c'est un rapport de troupes allemandes entendues sous les lignes françaises. Chaque croix noire, c'est un rapport des nôtres sous les lignes allemandes. Le problème, c'est que personne sait qui creuse. Pas nous. Pas eux. Les Britanniques pensent que les Allemands. Les Allemands pensent que nous. Mais j'ai vu leurs positions de mine. Ils ont autant de questions que moi. Quelqu'un d'autre – ou quelque chose d'autre – habite dans ces couches de craie et de sel. Et ça communique. Ça frappe. Ça creuse en rythmes.

Émile écoutait, une sensation de froid le long de la colonne vertébrale. Il pensa à la voix sous ses pieds la nuit dernière, aux coups mesurés, à la marque « LUXE » fraîche dans le calcaire du château.

— Vous croyez que c'est une armée entière ? demanda-t-il.

— Non. C'est plus méthodique. Plus discipliné. Moins humain, même peut-être. Les anciens ouvriers des mines de Craonne et de Soissons racontaient à leurs fils des histoires de passages que personne n'avait creusés, où les coups sur la paroi étaient une réponse à ceux qu'on frappait soi-même.

Bryce replia la carte et la glissa dans sa vareuse.

— Votre lieutenant veut faire sauter la colline 60 dans moins de quatre-vingt-dix heures. La charge est prête, l'ammonal est empilé sous les niveaux que vous utilisez. Mais vous savez ce qui se trouve au-dessous de ce niveau, et vous savez que ça n'appartient pas aux Allemands.

— Je n'ai rien prouvé, dit Émile.

— Vous avez prouvé que vous existez. Que vous savez. Et je n'ai pas besoin de preuve pour savoir que si nous faisons sauter cette colline, nous ferons sauter la seule chance de découvrir ce qui se passe réellement là-dessous.

Il y eut un long silence. Le grondement lointain de l'artillerie allemande, la pluie fine qui s'insinuait sous les cols de capuches, le bruit des ratons de la tranchée qui filaient entre les jambes des hommes.

Émile regarda ses mains. Les mêmes mains que son père. Les mêmes qui avaient saisi les mains de son frère Antoine avant son départ pour Verdun. Il y a une promesse, Antoine avait dit. Une promesse que je te ferai à mon retour. Une promesse plus grande que la guerre. Puis il était parti, et il était mort, ou bien évaporé, ou bien englouti dans le trou sans fond de la bataille.

— Cette promesse, murmura Émile.

— Pardon ? fit Bryce.

— Les gens qui marchent dans les tunnels, ceux qui ont marqué le mot LUXE sur le mur, ils ne viennent pas d'ici. Ils viennent d'ailleurs. Avant la guerre. Ils ont tracé des chemins sous les deux armées. Et mon frère, peut-être, en a trouvé un. Un chemin qui l'a mené quelque part où on ne lui a jamais laissé revenir.

Il se leva, le visage fermé.

— Capitaine. Écoutez-moi. La mission de Moreau est de faire sauter la colline 60 dans quatre-vingt-dix heures. Nous savons que ce n'est pas la bonne cible. La bonne cible, elle est sous la colline. Mais nous ne pourrons pas convaincre Moreau tant que nous n'aurons pas montré quelque chose de plus concret qu'une carte. J'ai une idée. Trouvez-moi l'accès à l'ancienne mine, celle où mon père travaillait, celle de Hollander. Si elle rejoint le réseau de sel qui passe sous le château, elle rejoint aussi le tunnel allemand. Il faut juste le prouver avant que tout saute.

Bryce le dévisagea. Une expression nouvelle, un mélange de respect et de crainte.

— Vous savez que si vous vous trompez, vous passerez en conseil de guerre pour insubordination ? Less, Moreau vous fusillera en moins de temps qu'il n'en faut pour dire amen.

— Je le sais. Mais je sais aussi que si je ne le fais pas, personne ne le fera. Et ce qui se trouve en dessous de nous ne nous attendra pas.

« Je vous ai déjà frôlé, Émile, »dit Bryce. Il tendit une main courte, poignée de main sèche et définitive. « Je vais vous aider. Mais il faut que vous me promettiez une chose. Si nous trouvons ce chemin, s'il existe, nous ne le donnons à aucune armée. Ni à la vôtre, ni à la mienne. Ce que nous découvrons appartient aux morts avant d'appartenir aux vivants.

Émile prit la main. Une main calleuse, endurcie par la roche, mais qui tremblait encore.

— Je vous le promets, dit-il. Avant de nous appartenir, il appartient aux morts.

Elle résonna dans le crépuscule montant. Un soir de plus sur le saillant. Un soir de plus où les hommes creusaient. Cette nuit, cependant, ce ne serait pas pour la France, ni pour l'Angleterre.

Ce serait pour Antoine. Pour Félix. Pour la promesse.

Il tira sa lampe de sa poche, éteinte mais prête. Il regarda la nuit, déjà noire, qui montait des boyaux.