La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 8: The Map
Le tonneau de pétrole sentait encore le carburant, mais il était vide et sec – du moins assez pour qu’Émile s’y accroupisse sans répugnance. Derrière lui, Bryce déplaçait les caisses de biscuit avec une précision délibérée, couvrant le bruit de leurs pas d’un bourdonnement monotone – un air de mineur gallois, probablement.
Ils avaient quitté le boyau à vingt-deux heures trente, esquivant la patrouille de Moreau par un égout à demi effondré. Une heure de reptation dans l’obscurité, et voilà que Bryce lui montrait une porte en chêne massif, verrouillée d’un cadenas moderne, au fond d’un cellier abandonné qui servait de dépôt d’obus vides.
« Le bureau des cartes, murmura Bryce. Les Britanniques l’utilisaient pour les plans d’artillerie avant que le front ne se fige. Depuis, il est sous responsabilité d’un quartier-maître qui n’a jamais refusé vingt francs. »
Émile rit sans bruit. « Tu as vingt francs ?
— J’ai mieux. »
Sur quoi Bryce sortit une montre de gousset en or gravée d’une ancre royale et la fit miroiter, captant le rai de lumière qui filtrait par une meurtrière. Un homme apparaquit dans l’embrasure – petit, grisonnant, l’uniforme bleu d’un quartier-maître de réserve. Il examina la montre, la fit tourner, mordit le bord – geste d’habitude – puis la fit disparaître dans sa poche.
« Dix minutes », dit-il. « À l’Est, dans les rayonnages. Vous touches à rien d’autre, et vous passés par le trou du plancher avant minuit. Les rondes passent toutes les heures. »
Il déverrouilla la porte et disparut dans l’ombre du couloir.
La pièce était exiguë, basse de plafond, et sentait la poussière de craie et le tabac séché. Une seule ampoule nue éclairait deux tables de dessin, couvertes de rouleaux ocellés, de règles graduées et de rapporteurs en bronze. Les murs disparaissent sous des étagères où s’alignaient des portefeuilles de toile numérotés à l’encre rouge. Émile se dirigea vers l’Est, comme indiqué. À la lettre H, il trouva un portefeuille élégant, fermé par une lanière de cuir, portant le cachet du génie français et le mot « Hollander ».
Il l’ouvrit.
La carte, au centre, était un chef-d’œuvre de précision – du moins à sa manière. Papier vergé épais, filigranes datant du dernier siècle, bords renforcés de lin. Elle représentait un réseau de galeries s’étendant sur six kilomètres carrés, sous la ligne de crête entre Ploegsteert et Messines. Les veines de gypse étaient dessinées à la plume, en bistre et en encre de Chine. Des notations marginales en néerlandais ancien, où les mots « zout » pour sel et « dood » pour mort apparaissaient en marge, indiquaient un usage bien plus ancien que l’exploitation moderne.
Émile pencha la lampe.
À l’angle sud-est, là où le réseau rejoignait la colline d’Hollander’s Pit, quelqu’un avait apposé un sceau – un tampon encreur, sec par endroits, mais visible. Une ancre marine entrelacée d’un aigle impérial, surmontée d’une couronne. Le sceau du département hydrographique de la marine impériale allemande – la Kaiserliche Marine.
Bryce le vit au même moment. Sa mâchoire se contracta.
« Les Allemands ont cartographié cette mine avant la guerre, réussit-il à dire. Ce n’est pas une carte de guerre. C’est une carte d’avant-guerre.
— Des géologues allemands, répondit Émile à voix basse. Ils sont venus en Belgique avant le conflit. Ils ont enregistré des carrières françaises, des mines belges, tout ce qui touche à la craie et le gypse. Pour de l’artillerie, pour des abris souterrains.
— Non. Regarde les annotations. »
Bryce tendit le doigt vers une série de croix encerclées, rouges, apposées le long d’une veine précise qui serpentait au-dessous de la crête de Messines, dans l’axe de la petite abbaye dont Félix avait parlé. Sous chacune, une date en chiffres minuscules : 1897, 1903, 1908. Trois années distinctes, trois endroits distincts, tous sur le même alignement de faille.
Buts perçants. « Ce ne sont pas des relevés géologiques, dit Bryce. On relève des structures. Quelqu’un cherchait quelque chose. »
À cet instant, la pointe de la baïonnette froide toucha l’omoplate d’Émile.
Il gémit presque – un réflexe. Bryce fit semblant de rien, trop lent. Quand Émile se retourna, le visage de Lieutenant Moreau se détacha des ombres, encadré d’un col de capote relevé, son revolver levé, non pas sur eux, mais pointé vers le plafond, comme s’il avait anticipé leur fuite.
« Marchand », fit Moreau. Voix basse, presque sereine. « Ma parole que vous foutez le camp de la section à l’heure des rondes, vous ouvrez le coffre du quartier-maître avec des bijoux anglais, et vous vous en prenez à la documentation de l’état-major territorial. On dira ce qu’on voudra de votre courage, mais votre sens de l’organisation est indiscutable. »
Il avança vers la table. Bryce, parfait calme, croisa les bras. Moreau leva la carte. Puis, comme s’il ne la regardait pas encore, il la fit pivoter, et son regard se posa sur le sceau allemand.
Un silence long, terrible.
« Ce document », dit Moreau, d’une voix qui avait perdu son ironie, « vient d’un bâtiment de section. Il ne devrait pas être ici. Il a été classé à tort, certainement. En temps de guerre, ce genre d’erreur se paie en fourrage pour les rats. »
Et il le fourra dans sa poche de capote.
Émile avança un pied – Moreau l’arrêta d’un geste.
« Je vous arrête, Marchand. Pour insubordination, pour absence irrégulière, pour conduite préjudiciable au moral de la section. Que Bryce rentre dans sa lignée – je ne le toucherai pas, il n’est pas sous mes ordres. Mais vous, vous êtes à moi jusqu’à nouvel ordre. »
Il fit un pas vers la porte, puis s’arrêta. Il prononça alors, sans se retourner, les mots qu’Émile n’oublierait jamais :
« Et si vous cherchez encore des fantômes, sachez ceci, Marchand : votre frère est mort dans un éboulement de tranchée à Verdun, pas par un feu allemand. Pas dans les boyaux, pas dans un trou, pas sous un bombardement. Il était en train de creuser et la terre l’a écrasé. C’est tout. Oubliez le reste. Il n’y a rien à trouver ici-bas. »
Il sortit. La porte se referma ; deux hommes de la section apparurent dans le couloir, baïonnette au canon. Émile ne bougea pas.
Bryce s’approcha de lui, une main sur son épaule.
« C’est un mensonge, souffla-t-il.
— Je sais », répondit Émile. Sa voix tremblait. « Il a dit que mon frère était mort en creusant. C’est ce que mon père répétait. Il n’a jamais pu l’admettre. Jamais. »
Bryce le regarda. Puis il se pencha vers le rouleau laissé sur la table, celui que Moreau n’avait pas pris, celui qu’il avait feuilleté d’abord. Il l’ouvrit – un plan plus ancien, en parchemin, à l’encre violette. Au centre, en lettres maladroites, un mot : ICHÖR. En dessous, une phrase en flamand :
« Ce que la terre a donné, la terre le reprend. »
Bryce leva les yeux vers Émile, dont les mains étaient maintenant encadrées par la baïonnette d’un des hommes.
Émile marcha, encadré, dans la nuit humide. Dans sa tête, les dates tournaient : 1897, 1903, 1908. Trois visites. Trois sondages. Et la promenade des morts de son père, qui n’était ni légende ni crainte – mais un itinéraire.
Moreau savait. Moreau avait toujours su.
La promesse de Bryce planait comme une traînée de poudre avant l’explosion : « Je ne le toucherai pas. » Mais sur quelle alliance, s’appuyait-il, celui-là ? Sur celle du roi, ou sur celle du sous-sol ?
Émile ferma les yeux. Une certitude venait de naître : on ne le laisserait pas continuer. Et ce n’était pas la première fois qu’on essayait de l’ensevelir avec la vérité. Mais ce serait la dernière.