La Toile Centenaire
Lire le chapitre 11: The Confrontation
La porte de l’atelier s’ouvrit avant que Camille n’ait frappé. Laurent se tenait sur le seuil, les manches de sa chemise tachées de bleu outremer, comme s’il l’attendait depuis des heures.
« Vous avez trouvé quelque chose », dit-il. Ce n’était pas une question.
Camille entra sans y être invitée, le cahier de sa grand-mère serré contre sa poitrine comme un bouclier. Elle le déposa sur la table encombrée de tubes de peinture et de pinceaux séchés, puis le poussa vers lui.
« Suzanne Moreau. Ma grand-mère. Vous l’aimiez. »
Laurent ne regarda pas le cahier. Il regarda Camille, et dans la lumière oblique de la fenêtre mansardée, son visage sembla se creuser de fatigue — non pas celle d’une journée, mais celle de décennies accumulées.
« Je l’ai lue », continua Camille. « Elle avait tout noté. Votre nom. La malédiction. Le portrait inachevé. La porte verte. » Elle fit un pas vers lui. « Vous êtes Lucien Renard. Vous avez peint Marie-Anne Renard en 1900, et depuis, vous ne vieillissez pas. »
Un silence épais s’installa. Les bougies autour de la pièce — toujours allumées, toujours nombreuses — vacillèrent sans qu’aucun courant d’air ne les effleure.
« Elle vous a tout dit », murmura-t-il enfin.
« Elle m’a tout légué. » Camille sentit sa propre voix se briser. « Elle est morte en me répétant de ne jamais chercher. De ne jamais ouvrir. Mais c’est trop tard, n’est-ce pas ? Vous m’avez trouvée avant que je ne vous trouve. »
Laurent s’assit lourdement sur le tabouret près du chevalet. Il semblait soudain plus petit, dépouillé de cette aura magnétique qui attirait les regards dans les galeries.
« Votre grand-mère avait raison. Vous n’auriez jamais dû ouvrir cette porte, Camille. Aucune de vous n’aurait dû. » Il passa une main sur son visage. « Mais Suzanne l’a fait. Et elle l’a payé. »
« Payé comment ? »
Il releva les yeux vers elle, et pour la première fois, Camille vit autre chose que de la réserve dans son regard — une douleur brute, ancienne, à peine supportable.
« Elle est morte seule, Camille. J’étais à Vienne. Quand j’ai appris sa maladie, il était trop tard. Je ne pouvais pas... » Il s’arrêta. « Je ne pouvais pas la sauver. C’est le prix. Plus je m’approche de quelqu’un qui connaît mon secret, plus la mort le frôle. »
Camille secoua la tête. « Ce n’est pas une explication. C’est une excuse. Vous me dites qu’elle est morte parce qu’elle savait ? »
« Je vous dis qu’elle est morte parce qu’elle comptait pour moi. Parce que j’ai cru qu’en l’éloignant, je la protègerais. Je me suis trompé. On ne protège personne de ce que l’on est. »
Il se leva et s’approcha de la fenêtre. La lumière de fin d’après-midi tombait sur Paris, ocres et roses, mais dans l’atelier, tout semblait drapé de gris.
« Vous voulez la vérité complète ? La voici. » Il se retourna. « En 1900, j’étais un jeune peintre sans talent à l’époque où le talent était tout. Marie-Anne Renard était ma voisine, une couturière qui posait pour quelques sous. Elle était malade. Tuberculeuse. Les médecins lui donnaient six mois. »
Camille sentit son estomac se serrer. « Et vous avez conclu un marché. »
« Un homme m’a trouvé. Un homme qui se faisait appeler Maître Laroche. Il m’a proposé un échange : mon humanité contre la vie de Marie-Anne. J’ai accepté sans comprendre. J’avais vingt-trois ans, et je croyais que l’amour justifiait tout. » Il rit, un son sans joie. « L’amour. C’était de la culpabilité, de la peur, de l’arrogance. Je voulais être celui qui la sauverait. J’ai signé un pacte que je ne comprends toujours pas entièrement. »
« Quel pacte ? »
« Je ne peux pas achever un portrait. Lorsque j’ai fini le visage de Marie-Anne, la malédiction s’est refermée sur moi. Le portrait est resté inachevé — il doit le rester, sinon... » Il laissa la phrase en suspens.
« Sinon quoi ? »
« Sinon je meurs. Vraiment. Enfin. » Il prononça ces mots avec une étrange douceur.
Camille inspira profondément. « Alors, expliquez-moi. La dette. Vasseur. L’argent. Suzanne a écrit que vous aviez contracté une dette en 1900 avec un nommé Lucien Renard. C’est vous, n’est-ce pas ? »
« Oui. Laroche — c’est le nom qu’il utilisait — exigeait un paiement. Pas en argent. En sacrifice. Il m’a demandé de peindre une série de toiles, une par décennie, chacune devant être vendue à un collectionneur précis. Chaque vente alimentait son pouvoir. Je pensais pouvoir l’arrêter. Je n’ai fait que le nourrir. » Sa voix se fit plus basse. « Et votre famille a été le fil conducteur. Marie-Anne a guéri. Elle a épousé un homme bon. Elle a eu des enfants. Mais la dette — elle est passée dans le sang. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« La dernière toile de la série doit être un portrait. Un portrait de la descendante de Marie-Anne. » Il la regarda, et Camille comprit avant qu’il ne le dise. « Vous, Camille. Le tableau que vous avez exposé — celui qui a attiré Vasseur, celui qui a changé votre vie — c’était l’amorce. Laroche l’a peint à travers moi, sans que je comprenne. Il est presque achevé. Et lorsqu’il le sera, la dette sera réglée. »
Camille recula d’un pas. La pièce sembla tourner autour d’elle. « Mais vous avez dit que vous ne pouviez pas achever un portrait. »
« Laroche, lui, le peut. Il m’utilise comme un pinceau. Le portrait que vous avez vu dans votre galerie — celui que vous avez exposé, celui qui a attiré tout ce monde — ce n’était pas mon œuvre. C’était la sienne. Et si je ne trouve pas un moyen de briser le contrat avant qu’il ne soit achevé... »
« Je disparaîtrai, comme les autres. Comme ma grand-mère. »
Elle ne formula pas la question, mais elle était là, suspendue entre eux. Laurent la devina.
« Oui. Vous mourrez. Mais pas seulement vous. Votre sang est lié à lui depuis 1900. Chaque femme de votre lignée a servi de réceptacle pour ses toiles. Vous êtes la dernière. »
Camille sentit ses jambes fléchir. Elle s’appuya contre le mur, là où s’alignaient des études anciennes, des esquisses à la craie, des visages qu’elle reconnaissait soudain — une arrière-grand-mère, une grand-mère, une mère.
« Il y a un moyen », dit-elle. « Il doit y en avoir un. Suzanne l’a écrit dans son journal. Elle mentionne un frère perdu. Une clé d’argent. »
Laurent détourna le regard. Un frisson parcourut les bougies.
« Le frère perdu », répéta-t-il lentement. « Laroche avait un frère. Il l’a sacrifié dans le même contrat — son frère a été effacé de l’histoire, mais son essence est liée à la vôtre. Pour briser le lien, il faut réunir les deux moitiés de la clé. » Il sortit de sa poche une chaîne en argent. À son extrémité pendait une clé, gravée de motifs entrelacés. « Celle-ci m’a été confiée par un homme que je croyais mort. Je ne sais pas où se trouve l’autre moitié. Et je ne sais pas qui est le frère. »
« Vous ne savez pas, ou vous ne voulez pas me le dire ? »
Il la regarda, et il y avait dans ses yeux quelque chose de brisé, d’ancien, d’inaccessible.
« Si je vous disais que vous êtes le frère perdu ? Que Laroche n’a pas pris une vie en 1900 — il en a pris deux ? »
Camille secoua la tête, incrédule, mais la pièce semblait se refermer sur elle. « Je suis une femme. Vous venez de dire — »
« Je dis que la clé vous est destinée depuis le début. Qu’elle vous a choisie. Et que si vous l’utilisez sans comprendre ce qu’elle ouvre, vous ne détruirez pas Laroche — vous le libérerez. » Il lui tendit la clé. Elle resta suspendue entre eux, lourde de promesses. « Votre rendez-vous chez le notaire, demain. Ne le manquez pas. Ce qu’il vous donnera est la seconde moitié. »
« Et vous ? Qu’allez-vous faire pendant que je risque ma vie pour vous ? »
Laurent sourit, une expression triste qui ne toucha pas ses yeux.
« Moi ? Je vais chercher comment tuer un homme qui est déjà mort une fois. »
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