La Toile Centenaire
Lire le chapitre 12: The Vanished Portrait
La nuit avait déjà pris Montmartre quand Camille poussa la porte de la galerie. La clé tourna deux fois dans la serrure, un geste qu'elle avait répété mille fois sans y penser. Cette fois, ses doigts tremblaient encore de la conversation avec Laurent, des mots qu'il avait prononcés sans les dire vraiment.
Elle entra la première, Laurent sur ses talons, silhouette haute dans le rectangle de lumière de l'entrée. L'odeur de térébenthine et de cire flottait comme un vestige. La galerie était vide de visiteurs depuis des heures, mais quelque chose manquait immédiatement à l'appel. Un vide dans l'air, un poids en moins sur le mur du fond.
Camille le sentit avant de le voir.
Elle alluma le plafonnier principal. Le câble d'acier pendait, nu, au-dessus de la plinthe. L'emplacement où trônait l'œuvre de Laurent, *La Dernière Porte*, n'était plus qu'un rectangle de peinture plus claire sur le mur blanc, comme une ombre qui refusait de partir.
« Non, » souffla-t-elle.
Elle traversa la salle en deux enjambées, vérifia les fixations. Aucun débris. Les vis étaient encore dans le mur. On avait décroché le tableau, pas arraché. Un professionnel. Ou un fantôme.
Laurent s'approcha du mur, la tête légèrement inclinée. Il ne semblait pas surpris. Camille détesta ce calme.
« Tu savais, » dit-elle, la voix plus aiguë qu'elle ne l'aurait voulu. « Tu savais que ça arriverait. »
« Je savais que ça finirait par arriver. Pas quand. » Il parlait bas, comme s'il craignait d'être entendu par les murs.
Un papier était épinglé sur le mur, à la place exacte où le tableau avait été. Camille l'aperçut au même moment que lui. Un petit rectangle de papier buvard, fixé par une épingle de couturière plantée droit dans le plâtre. Elle s'avança pour le décrocher. Laurent posa une main sur son bras.
« Laisse-moi. »
Sa voix avait changé. Elle était plus dure, plus vieille. Camille recula d'un pas, le laissa décrocher le papier entre deux doigts précautionneux, comme s'il manipulait un venin.
Il lut la phrase. Son visage ne bougea pas d'un muscle, mais Camille vit quelque chose s'éteindre derrière ses yeux, un feu qui l'avait tenu debout pendant plus d'un siècle.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-elle.
Il tourna la feuille vers elle. L'encre était brune, de celle qu'on utilise pour les actes notariés. Les lettres étaient tracées d'une main ferme, avec cette élégance de la calligraphie du début du siècle, trop parfaite, trop ancienne. La phrase était courte :
*Pour vivre, oublie-la.*
Le silence qui suivit fut dense, organique, comme un troisième être dans la pièce.
« C'est de lui, » dit Laurent, et il n'avait pas besoin de préciser qui. Laroche. Le nom flottait encore dans l'air de la conversation qu'ils venaient d'avoir à l'atelier, dans les aveux arrachés, dans les temps morts entre leurs questions.
« Il a volé ton tableau, » dit Camille. « Dans ma galerie. Sous alarme. »
« Il n'y a pas d'alarme qui tienne contre lui. » Laurent plia la feuille avec soin, la glissa dans sa poche intérieure, contre son cœur. « Il ne menace pas de me la voler. Il me menace de te la rendre, Camille. »
Elle cligna des yeux.
« Me la rendre ? »
« *Pour vivre, oublie-la.* » Il répéta les mots comme une incantation, cherchant à en percer le sens second. « Le tableau n'est pas la menace. C'est le souvenir qui l'est. »
Camille secoua la tête, le cerveau en surrégime. Elle refusait de laisser la peur s'installer. Elle avait passé les derniers jours à fuir les limites de sa propre rationalité, à accepter l'inacceptable, mais là, quelque chose en elle pliait.
« Explique-moi. »
Laurent s'approcha d'elle. Il était plus proche que d'habitude, et elle vit à quel point il semblait vieux dans cette lumière crue, malgré sa peau lisse, malgré ses yeux clairs. La jeunesse n'était qu'un costume.
« Laroche comprend maintenant que tu es le maillon. Que ta curiosité, ton obstination, tes questions — tout te mène vers la vérité que j'ai passé cent ans à enterrer. Le tableau terminait le cercle. Tu l'as vu. Tu as vu ce que je peins lorsque je ne suis plus maître de ma propre main. »
Camille se souvint de l'œuvre. Une femme de dos, une porte verte entrouverte, une lumière impossible. Quelque chose en elle avait vibré devant cette toile, comme une reconnaissance cellulaire. Elle l'avait attribuée à son amour grandissant pour l'art de Laurent. À présent, elle comprenait que c'était autre chose.
« Le tableau te concernait, » dit Laurent, et chaque mot semblait lui coûter des années. « Le portrait que tu ne vois pas est celui qui le verra finir. S'il me l'enlève, ce n'est pas pour me punir de l'avoir commencé. C'est pour me punir de t'avoir laissée le voir. »
Il marqua une pause.
« Il s'adresse à moi. Pas à toi. Mais la menace, c'est toi. Tant que tu te souviendras de ce que tu as vu, il ne pourra pas terminer la toile. »
« Alors je me souviens, » dit Camille, la voix ferme. « Je me souviens très bien. Et je vous trouverai, ce Laroche, et je lui rendrai votre tableau avec le sourire de votre grand-mère Marie-Anne. »
Les mots sortirent plus fort qu'elle ne les avait pensés. Elle ne savait pas d'où ils venaient. Une mémoire de sang, peut-être. Laurent la regarda longtemps, comme s'il voyait quelqu'un d'autre en elle. Suzanne, pensa-t-elle. Ou plus loin encore.
« Il ne s'adressait pas à moi, » dit-il soudain, sa voix s'éteignant presque sur la dernière syllabe.
Et Camille comprit, en un éclair froid, le véritable sens de la note. Il ne s'adressait pas à Laurent. Il s'adressait à elle.
*Pour vivre, oublie-la.* Pour *toi* vivre, Camille, oublie-la. Oublie Suzanne. Oublie ton grand-mère. Oublie la clé. Oublie le notaire. Oublie-moi.
Le papier était dans sa poche à lui. La menace était dans sa tête à elle. Laroche ne volait pas des tableaux. Il volait la volonté.
La pièce sembla se refermer autour d'eux. Les ombres de la galerie, placides, habituelles, se firent hostiles. Quelque part entre les murs, une porte verte s'était ouverte, et quelque chose était entré.
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