La Toile Centenaire
Lire le chapitre 13: The Trail in the Archives
Le silence de la nuit s’était abattu sur le Marais comme un couvercle. Camille n’avait pas allumé les lampes de son appartement ; seule la lueur blême d’un réverbère filtrait à travers les persiennes closes, dessinant des barreaux de lumière sur le parquet. Elle avait posé la note de Laroche sur la table de la cuisine, entre elle et Laurent, comme on dépose une pièce à conviction.
— Les archives. Il faut commencer par les archives, dit-elle enfin.
Laurent, adossé au chambranle, la regardait avec une fatigue qui n’était pas de l’épuisement mais du désespoir accumulé. Il ne répondit pas tout de suite. Ses mains, ces mains qui avaient peint des siècles, pendaient le long de son corps comme des objets inutiles.
— J’y ai pensé cent fois, Camille. Cent fois en cent vingt ans. Tout ce qui concerne Laroche, tout ce qui concerne le pacte — c’est comme si le papier refusait de le retenir. Les registres s’effacent, les actes se perdent, les incendies se déclarent.
— Pas tout. Pas les journaux officiels, les grands récits, les expositions universelles. Ce qui est public, immense, impossible à effacer.
Elle sortit son ordinateur portable, l’ouvrit d’un geste sec. Laurent s’approcha, curieux malgré lui.
— Tu parles de l’Exposition de 1900 ?
— Le pavillon de l’alchimie, dit-elle. Tu m’as dit que le pacte avait été scellé à cette époque. Laroche y a peut-être exposé. Les catalogues de l’Exposition universelle ont été numérisés. Tout est en ligne.
Ses doigts coururent sur le clavier. Laurent s’assit en face d’elle, les avant-bras sur la table, la tête légèrement inclinée — une posture d’écolier devant une leçon qu’il redoutait pourtant d’apprendre.
Camille lança une recherche : « Exposition universelle 1900, catalogue général, section chimie ». Des pages jaunies et numérisées défilèrent. Elle zooma sur une entrée, le nom du pavillon, la liste des exposants.
— Voilà. « Pavillon des Arts et des Sciences occultes » — il existait vraiment. Et… attends.
Elle arrêta de scroller. Son cœur battait plus vite qu’elle ne l’aurait avoué.
— « Laroche, A. — Maître verrier, céramiste et… »
Elle hésita sur le dernier mot.
— « … et peintre. Adresse : 3, impasse des Peupliers. Paris. »
Laurent ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils semblaient plus sombres.
— La même adresse que son atelier. En 1900. Il habite le même endroit depuis cent vingt ans ? Ou c’est une coïncidence ?
— Je ne crois pas aux coïncidences, murmura-t-il.
Camille continua à fouiller, ouvrant une nouvelle page du catalogue : une liste des œuvres exposées dans le pavillon. Son index s’immobilisa sur une ligne.
— « Laroche, A. — Portrait de Madame H. (pénultième œuvre de l’artiste) », lut-elle à voix haute. Puis une autre entrée, plus bas. « Laroche, A. — Portrait de Monsieur L (œuvre testamentaire). »
Elle leva les yeux vers Laurent.
— Tu es « Monsieur L » ? Tu es cette œuvre testamentaire ?
Laurent passa une main sur sa mâchoire, comme s’il grattait une barbe qu’il n’avait plus.
— Le portrait de Marie-Anne, ta arrière-grand-mère, était ma première œuvre. Et malgré la légende, je n’ai pas cessé de peindre après. J’ai peint beaucoup. Trop. Mais je n’ai jamais terminé un second portrait — un vrai, un portrait achevé de quelqu’un qui comptait. C’était notre pacte, le mien et le sien. Je devais rester vivant, inachevé, éternellement en devenir. Et lui… il devait rester au bord de sa propre mort, guettant mon achèvement.
Camille prit une inspiration. Elle ne se laissa pas submerger par la vertige. Elle cocherait les cases.
— Et ta main, dans la photo de 1903, qui prouve que la technique était déjà la tienne — c’était l’année du serment de Laroche ou non ?
— Le pacte date du printemps 1900. L’Exposition a ouvert en avril. La photo que tu as trouvée date de 1903, effectivement. Trois ans après. J’avais déjà peint à travers décennies entières comme on traverse des pièces d’un musée sans fin.
Camille ouvrit une nouvelle recherche, cette fois dans un carton d’archives municipales. Elle connaissait ce moteur de recherche par cœur pour l’avoir utilisé lors d’expositions historiques de la galerie.
— Il me faut le plan du pavillon, dit-elle. Celui d’époque. Pas la reconstitution numérique.
Quelques minutes de navigation, et elle le trouva : un plan d’architecte, aquarellé, montrant le Pavillon des Arts et des Sciences occultes avec ses deux salles principales et ses annexes. Elle l’afficha à l’écran.
— Regarde. Il y a deux verrous sur la porte centrale. Deux serrures. C’est intrigant pour un pavillon d’exposition, non ?
Laurent plissa les yeux.
— C’était peut-être décoratif. Un motif symbolique, deux serrures pour signifier le double savoir, l’occulte et le scientifique.
— Peut-être. Mais tu m’as dit que la clé d’argent était une moitié d’une paire. Et si l’autre moitié était une seconde clé ? Et si les deux clés ensemble étaient nécessaires pour ouvrir cette porte-là ?
Elle ne savait pas pourquoi cette intuition lui était venue. Peut-être à force de regarder les détails d’œuvres volées ou de faux tableaux — la cohérence interne des symboles, les portes qui ne s’ouvrent pas par hasard.
Laurent s’approcha de l’écran, examina la porte dessinée sur le plan.
— Le pavillon a été détruit en 1901, après la clôture de l’exposition, dit-il. Il ne reste rien.
— Le plan, si. Et le plan indique un accès souterrain. Regarde, là — une échelle tracée en pointillé, vers des caves. L’Exposition avait des sous-sols techniques pour les systèmes hydrauliques de certaines fontaines.
Camille sentit une fièvre dans ses doigts, cette fièvre qu’elle connaissait bien, celle de la traque documentaire, du puzzle qui commence à se résoudre.
— Les sous-sols ont été coupés du reste ? Je ne sais pas. Mais je connais quelqu’un qui saura : un ancien des Monuments historiques, qui a travaillé sur les plans du Champ-de-Mars et des berges. Il retrace les vestiges enfouis des expositions universelles, comme un archéologue urbain.
— Il vit encore ?
— Il vient de prendre sa retraite. Il s’appelle Marcel Berger. Il habite Meudon et il collectionne tout ce qui concerne 1900. Je l’ai rencontré lorsque la galerie a fait l’acquisition d’un meuble Gallé prétendument perdu et qui s’est avéré authentique. Il m’a aidée à authentifier les plans des ateliers.
Elle tapota l’écran.
— Je lui écris maintenant. On le verra demain matin, peut-être après le notaire.
Le silence retomba entre eux. Laurent n’avait pas bougé, les yeux fixés sur la note déposée sur la table. « Pour vivre, oublie-la. »
— Camille.
Sa voix était basse, presque un murmure.
— Si la clé de la paire se trouve chez le notaire — ce que ton grand-mère a préparé pour toi — et si l’autre clé ouvre le pavillon, qu’est-ce qu’on cherche là-dedans ? Qu’est-ce que Laroche y a scellé ?
Camille regarda l’écran. Elle regarda la porte à deux serrures sur le plan aquarellé. Elle pensa aux deux vies détruites en 1900, Laroche et son frère — « la moitié perdue », comme avait dit Laurent. Deux verrous. Deux clés. Deux frères.
— Peut-être qu’on ne cherche pas un objet. Peut-être qu’on cherche une cellule. Une cellule où Laroche a enfermé quelque chose — ou quelqu’un — pendant cent vingt ans.
Laurent ne répondit pas. Ses yeux s’étaient assombris, comme si la terreur de l’espérance venait enfin de se réveiller en lui.
— Oui.
Il passa une main sur son front.
— C’est possible. C’est au pavillon que j’ai signé le pacte. Mais je n’ai jamais vu ce qu’il y avait derrière la porte intérieure. C’était son domaine, pas le mien.
Camille ferma son ordinateur. La décision était prise.
— Alors demain, notaire, et Meudon après. Et en attendant…
Elle jeta un regard vers la fenêtre. Le contrevent claqua légèrement. Laroche était peut-être dehors, peut-être pas ; il n’y avait pas de rideau tiré qui pût le retenir. Elle ne capitulerait pas. Pas sa mémoire, pas sa famille.
Elle se leva, ôta ses chaussures, les posa près de la porte.
— … et en attendant, on dorlote ce qui ne s’efface pas encore.
Laurent sourit — le premier sourire simple depuis qu’ils avaient trouvé le billet. Il semblait épuisé, mais il y avait dans ses yeux un début de clarté, comme un peintre qui retrouve enfin une toile blanche après une longue série de pièces ratées.
— Je reste ici avec toi. Je veille.
— Non, dit-elle, en se dirigeant vers le petit canapé. Tu dors. Demain sera une journée de papier, de clés et de vieilles pierres. Et ce soir…
Elle attrapa un plaid, le déplia, le posa sur le dossier du canapé.
— … ce soir, c’est toi qui as besoin de repos.
Il ne discuta pas. Il s’assit, le visage marqué par l’ombre, tandis que Camille gagnait la chambre. Avant de fermer la porte, elle se retourna.
— Laurent. À quoi ressemblait Marie-Anne ? Pas ce que j’ai vu dans les tableaux. Mais elle, vraiment ?
Laurent sembla plonger dans son propre souvenir, cette mémoire intouchable que même Laroche ne pouvait pas voler.
— Elle avait une cicatrice minuscule sur la tempe gauche, qu’elle cachait sous ses cheveux. Elle était de gauche à tout, disait-elle, même à se couper la peau. Elle riait en mangeant des cerises confites. Elle ne finissait jamais une phrase quand elle était fatiguée — « je vais te dire quelque chose de très important, Lucien, écoute-moi bien, je veux que tu… » — et elle n’achevait jamais sa pensée avant de s’endormir.
Le silence se fit plus doux. Camille ferma doucement la porte.
Dans la pénombre, elle ouvrit son téléphone : un message au notaire, déjà envoyé la veille — « Pour confirmer notre rendez-vous. Je viendrai avec une clé. » Il avait répondu par un simple « Parfait. »
Elle posa son téléphone sur sa table de nuit, la clé d’argent dans un tiroir fermé à clé. Dans le salon, Laurent s’était étendu sur le canapé, les yeux grands ouverts dans la lumière de la rue. Il ne dormirait pas encore ; elle le savait.
Mais pour ce soir, la lutte avait changé de nature. Ce n’était plus une fuite. C’était une descente : vers des archives numérisées, des plans du sous-sol de Paris, des notaires et des serrures géantes. Chaque pas était documenté, vérifiable, humain. Chaque chose est plus solide quand on tient une clé.
Camille s’allongea. Elle pensa à la porte à deux serrures du pavillon de 1900. Elle pensa aux deux frères. Elle pensa à la phrase de Laurent, toujours en elle : « Laroche a détruit deux vies, pas une. »
Elle s’endormit en se demandant si la seconde vie avait peut-être été enfermée derrière cette porte — et non détruite.
Une respiration régulière, la première nuit paisible depuis que la note avait été épinglée. La lune éclaira la Seine, la pierre du Marais, la silhouette des tours lointaines — et dans la chambre endormie, le reflet discret de la clé d’argent brillait dans son tiroir, prête à ouvrir ce qui n’avait pas été ouvert depuis le siècle dernier.
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