La Toile Centenaire
Lire le chapitre 19: The Silver Key's Lock
La clé entra dans la serrure avec un claquement sec qui résonna dans le silence des archives. Camille retint son souffle, les doigts encore crispés sur le métal froid. Le meuble Louis XV qu'ils avaient déniché derrière trois couches de poussière n'avait rien d'extraordinaire à première vue — un secrétaire à abattant, aux marqueteries de palissandre, que l'inventaire de 1923 mentionnait comme « vide, à restaurer ».
Mais la serrure, elle, portait une gravure que Camille connaissait désormais par cœur : un L entrelacé, celui des Laroche.
— C'est lui, murmura Laurent derrière elle. Le frère aîné l'avait fait dissimuler ici, dans la galerie même qu'il fréquentait.
La clé tourna. Un mécanisme intérieur céda avec un grincement de rouages centenaires. L'abattant s'ouvrit dans un nuage de poussière dorée que la lampe tempête fit danser. Camille toussa, écarta les particules du revers de la main.
À l'intérieur, rien qu'un paquet de toile de lin ficelé, à peine plus grand qu'un livre de poche.
— Tu savais que ça existait ? demanda Camille.
— Non. J'ai vu la mention du meuble dans les registres d'Adrienne, mais elle n'a jamais indiqué son contenu. Elle était prudente, même après la mort de Louis.
Le nom du frère aîné tomba entre eux comme une pierre. Laurent défit la ficelle avec une lenteur presque rituelle. Ses mains — ces mêmes mains qui peignaient depuis cent vingt-cinq ans — tremblaient légèrement.
La toile s'ouvrit. À l'intérieur, un cadre ovale d'ébène massif protégeait une miniature sur ivoire.
Deux visages se faisaient face dans un médaillon double, séparés par une fine partition d'or. À gauche, un jeune homme aux cheveux sombres, le menton volontaire, l'œil perçant — Laurent, d'évidence, dans sa vingtième année, avant le pacte. À droite, son cadet. Même ossature, même nez droit, mais un regard plus doux et des cheveux châtain clair.
Camille approcha la lampe. Le souffle lui manqua.
— Ce n'est pas le frère que tu m'as décrit, souffla-t-elle. Tu m'as parlé de Charles comme d'un enfant fluet, un garçon de dix-neuf ans qui suivait Louis comme son ombre. Celui-ci a ton âge. Il te ressemble trop.
— Je n'ai pas revu Charles depuis 1900, dit Laurent. En 1900, il avait dix-neuf ans. Cette miniature a dû être peinte après notre première séparation, et pourtant...
Il tendit la main, mais ne toucha pas le verre.
— ... elle lui donne au moins vingt-cinq ans.
Camille laissa la lampe balayer le médaillon. Elle examina les moindres détails d'un œil formé par dix ans de galerie. Le travail d'ivoire était remarquable — chaque coup de pinceau minuscule, les ombres des paupières, la robe des habits, tout trahissait un artiste de premier ordre.
— C'est signé ? demanda-t-elle.
Laurent retourna délicatement le cadre. Sur le bois, une inscription à l'encre brune, fine et régulière :
*Mes deux fils — que ma malédiction les sépare à jamais.* *L. M. Laroche, 14 juin 1902.*
— Leur mère, murmura Laurent. Lisette Moreau-Laroche. Ta trisaïeule.
Le double nom frappa Camille comme une gifle.
— Moreau-Laroche ? Ma famille était alliée aux Laroche avant que la malédiction nous scelle ensemble ?
— Ta famille n'était pas celle de Louis. C'était celle de Lisette — ton aïeule directe. Elle a épousé Lucien Laroche père et maudit ses propres fils quand elle a compris ce qu'ils avaient fait. Toi, Camille, tu descends d'elle par les femmes, et c'est pour cela que ton sang peut rompre le sceau.
Camille fixa les deux visages de la miniature. Laurent, à gauche. Charles, à droite. Deux frères que leur propre mère avait séparés par une malédiction.
— Attends. Tu as dit que Charles avait disparu en 1900. Que Louis l'avait chassé. Mais cette miniature a été peinte en 1902 — elle représente donc des dizaines d'années de Charles, si elle lui donne vingt-cinq ans ?
— Lisette est morte en 1912. Elle a pu voir Charles après sa disparition.
— Alors, Charles n'a jamais vraiment disparu, rectifia Camille. Il se cachait même à Paris. Et il a gardé cette miniature avec lui, dans ce meuble, dans cette galerie que nous fréquentons depuis trois mois.
Elle se mordit la lèvre. Un détail la hantait, au point qu'elle n'arrivait pas à détacher ses yeux du portrait de droite.
— Laurent. Regarde ses yeux.
Il s'approcha. Dans la miniature, le cadet avait les yeux vairons — un bleu pâle, un vert profond.
— Oui, dit-il lentement. Charles avait ce trait. C'est l'une des choses qui nous distinguaient nous, jumeaux : il était plus petit, plus réservé, et ses yeux n'avaient pas la même couleur. Moi, j'ai le gris des Laroche. Lui avait les couleurs des Moreau.
Camille sentit une décharge électrique lui traverser l'échine.
— Les yeux vairons. Le bleu et le vert. Hier soir, au Pont-Neuf — j'ai croisé un homme qui regardait le fleuve. Il a tourné la tête vers moi et j'ai vu ses yeux, un instant, sous le réverbère. Vairons. Bleu et vert. Et puis il est reparti si vite que je me suis demandé si je l'avais rêvé.
Laurent se redressa. Son visage était blême sous ses cheveux trop longs.
— Tu veux dire que Charles te suit à découvert ?
— Je veux dire qu'un homme qui ressemble trait pour trait à ce portrait me filait déjà depuis trois semaines. Un homme moderne, en jean et blouson de cuir. Trente-cinq ans peut-être, pas un. Il était sur le quai quand on sortait du théâtre des Deux Boules, la semaine dernière. J'ai cru à une coïncidence.
Elle ferma les yeux, reconstituant les détails. Ce soir-là, elle avait remarqué sa posture — droite, fière, comme celle d'un homme habitué à dominer son espace. Son profil, net sous la lumière déclinante.
— Et il est entré dans la galerie, il y a dix jours, reprit-elle. Un simple visiteur, avait-t-il dit. Il a demandé à voir les encres de jeunesse de Laurent Bellecour.
— Bellecour. Il ne sait donc pas que j'ai changé de nom ? Ou il s'en moque, suggéra Laurent.
— Il suait l'assurance, poursuivit Camille, les mains sur les hanches. Il connaissait déjà la réponse. Il est venu inspecter ce qui te restait.
Laurent prit la miniature, l'exposa à la lumière. Ses doigts s'attardèrent sur le visage de son frère.
— Si Charles a la clé de cuivre et qu'il a volé le tableau de Marie-Anne, nous n'avons plus rien à brûler. S'il veut nous pousser à une confrontation, c'est qu'il prévoit notre rencontre. Mais pourquoi cette miniature ? Il a voulu que nous la trouvions. Il l'a laissée ici, dans ce meuble, volontairement.
Camille secoua la tête.
— Non. Il l'a laissée pour moi. Le meuble est resté dans la réserve des archives, mais nous ne sommes jamais venus ici avant que la clé ne soit retrouvée chez Vasseur. Charles savait que la notaire nous mènerait jusqu'ici. Il a préparé notre chemin — il fallait que nous sachions à quoi il ressemble aujourd'hui.
Elle saisit la main de Laurent. Sa peau était glacée malgré la chaleur du sous-sol.
— S'il ressemble exactement à son portrait de 1902... Il est comme toi, Laurent. Immortel. Tu croyais que ta malédiction le protégeait de la vieillesse, mais il a subi le même sort.
Laurent ferma les yeux.
— Tu as raison. Louis a fait boire la même préparation à ses deux frères, mais nous savons désormais que Charles s'enfuit avec une bonne part du secret. La malédiction ne l'a pas seulement frappé, elle l'a gardé. Cent vingt-cinq ans. Il a cent vingt-cinq ans, comme moi.
Le silence retomba. Quelque part au-dessus d'eux, dans la galerie endormie, les toiles des Moreau et des Laroche veillaient sur leur histoire comme des gardiens aveugles.
Camille remit la miniature dans sa toile, puis referma le meuble avec soin. La clé — la dernière que Vasseur n'avait pas volée — retrouva sa place dans la poche intérieure de sa veste.
— Alors, nous avons un adversaire immortel de plus, qui connaît les passages du Palais-Royal mieux que quiconque, qui sait que tu peux rompre le sceau et que je peux brûler le tableau. Il nous devance chaque fois d'au moins un mouvement. La seule différence, c'est que maintenant nous connaissons son visage.
— Et cette description que tu me fais... il a trente-cinq ans en apparence ?
— Plus ou moins. Difficile de juger sous les réverbères, mais c'est un homme dans la force de l'âge. Jeune, mobile. Certainement plus dangereux que nous le pensions.
Laurent considéra la miniature qu'il tenait toujours sous son bras.
— Elle était signée par notre mère. Lisette, qui nous a peint d'après nature en 1902, et qui l'a scellée dans ce meuble avec un avertissement. *Que ma malédiction les sépare à jamais.* Elle savait, elle, que la séparation ne suffirait pas. Il faut la fin.
Il fourra le cadre dans le sac à dos, soigneusement.
— Partons avant l'aube. Le service de nettoyage passe dans la galerie à six heures. Nous avons encore trois heures pour atteindre l'aqueduc par le passage nord, et cette fois, j'irai te protéger quelle que soit sa volonté. Quoi que Charles ait prévu de te révéler sur moi.
Camille sentit la phrase comme une entaille. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais le claquement d'une porte, dans les étages, les fit se figer.
Un bruit de pas. Lents. Réguliers. Descendant l'escalier des archives.
La clé de cuivre — celle de Camille, celle que Vasseur n'avait pas emportée — était encore avec eux. Mais la serrure du meuble venait de se refermer avec un déclic qu'un homme aux oreilles fines pouvait entendre clairement depuis la mezzanine.
Camille saisit le poignet de Laurent.
— Il est ici, murmura-t-elle.
Les pas s'arrêtèrent.
Puis, tout au fond du couloir, une voix portée par l'écho des vieilles pierres :
— Camille. Je comprends que tu sois là, ma nièce. Nous pouvons faire plus vite que de nous fuir.
C'était une voix basse et souple, d'une douceur de soie.
La voix d'Édouard. La voix de Charles. L'un comme l'autre — celui de la miniature aux yeux vairons.
Il ajouta, avec une assurance terrible :
— J'ai ce que tu cherches. Le tableau de Marie-Anne est en sécurité avec moi. Et je te propose un marché que ton arrière-grand-mère aurait approuvé. Viens. Seule. Sans Bellecour.
Camille sentit Laurent se raidir à côté d'elle. Leurs mains se serrèrent dans l'ombre. L'air sentait le vieux bois, la poussière et la promesse d'un piège.
La porte en bas grinça légèrement. Le visiteur se penchait dans l'embrasure, une silhouette élancée se découpant contre la lumière blafarde du couloir. Il tenait à la main un objet que Camille ne distingua pas tout de suite au premier regard.
Puis il leva la main.
C'était la clé de cuivre, celle qu'ils cherchaient depuis la notaire.
— Je n'ai pas seulement ta clé, reprit-il. Je l'ai depuis le début. Et ce n'est pas le plus important.
Il fit un pas dans la pièce. Ses yeux vairons, l'un pâle comme l'hiver, l'autre vert comme la mousse du Jardin des Plantes, brillèrent dans la pénombre.
— Le plus important, c'est ce que Laurent ne t'a jamais dit sur la mort de Jean-Baptiste. Il t'a avoué qu'il l'a tué. Mais il n'a pas avoué *pourquoi* il l'a fait.
Il sourit lentement, d'un sourire que la miniature ne pouvait pas rendre.
— Parce qu'il avait vu Marie-Anne te ressembler. Parce qu'il avait compris que le portrait de l'amour sincère serait *toi*. Et il a tué ton arrière-grand-oncle pour s'assurer que ce portrait ne serait jamais peint par un autre cœur que le sien.
Laurent ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Camille laissa tomber la clé, qui claqua sur le plancher de chêne.
— C'est vrai ? souffla-t-elle.
Laurent ne détourna pas le regard. Son silence fut plus dévastateur que tous les mensonges du monde.
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