La Toile Centenaire
Lire le chapitre 20: The Ghostly Twin
La glycine du passage couvrait la grille d’une épaisseur trompeuse. Camille l’écarta d’une main prudente, révélant la vitrine poussiéreuse d’un atelier de restauration. Au-dessus de la porte, une enseigne délavée annonçait : « Paul Roussel, Restauration d’art ancien ». Rien d’extraordinaire. Rien qui justifiait les trois jours de filature qu’elle avait menés jusqu’ici.
Elle poussa la porte. Une clochette grêle annonça son entrée.
L’odeur de térébenthine et de vieux bois la saisit d’emblée. Des toiles retournées s’empilaient contre les murs, certaines grandes comme des portes, d’autres pas plus larges que sa main. Dans la pénombre, un homme penché sur une table de travail ne leva pas la tête.
— Nous fermons, dit-il d’une voix douce, presque musicale.
— Vous recevez les visites impromptues, pourtant, répondit Camille.
Elle s’approcha, les semelles de ses bottes crissant sur le parquet constellé de gouttes de pigment. L’homme redressa lentement le buste, et son visage s’éclaira dans la lumière tombant d’une verrière sale.
Camille sentit ses jambes se dérober.
L’homme avait les yeux de Laurent. Pas la couleur — un gris acier plus froid — mais la forme, cette courbe particulière des paupières, cette manière de vous regarder comme s’il lisait au-delà des mots. Ses cheveux argentés, tirés en arrière, révélaient un visage anguleux que la cinquantaine semblait avoir taillé au couteau.
Mais ce qui la frappa, ce fut la ressemblance. À la miniature que Laurent et elle avaient trouvée sous l’escalier de la galerie des archives — seule l’identité différait. Ce visage, c’était celui d’Édouard Laroche, vieilli d’un siècle, mais reconnaissable au millimètre près.
« Paul Roussel » n’existait pas. Ou plutôt, il n’existait que depuis que le vrai Paul Roussel, restaurateur confirmé, avait disparu de son atelier il y a douze ans, remplacé par un homme qui savait faire parler la peinture ancienne comme personne — et qui ne laissait jamais personne le photographier.
— Je vous connais, souffla Camille. Vous étiez devant la galerie, mardi. Le jour où la lettre… le jour où Charles Laroche a volé *Femme à la fenêtre*.
L’homme retira ses lunettes avec un calme désarmant.
— Vous êtes plus attentive que votre arrière-grand-mère, dit-il. Elle ne m’a jamais vu venir, elle non plus.
Camille avala une gorgée d’air. Son pouls martelait ses tempes, mais elle refusa de reculer.
— Vous êtes Édouard. Le jumeau. L’autre frère Laroche.
Un silence. Puis un sourire qui ne monta pas jusqu’à ses yeux gris.
— Charles m’a toujours détesté pour ce détail. D’être le cadet. D’être venu au monde onze minutes trop tard pour hériter du titre, mais assez tôt pour hériter des soupçons. Le jumeau que personne n’attendait — ni à la naissance, ni au procès, ni dans les testaments. J’ai passé cent quarante-sept ans à être invisible.
Camille chercha la sortie du regard, sans même s’en rendre compte. Édouard éclata d’un rire bref.
— Je ne suis pas un danger pour vous. Si je l’étais, j’aurais accompli il y a longtemps ce que Charles n’a jamais eu le courage de faire. Asseyez-vous.
Il désigna un fauteuil crapaud éventré devant sa table. Camille resta debout.
— Vous travaillez avec Charles. Vous lui donnez une légitimité. Vous avez restauré des toiles volées, peut-être même…
— Je travaille *pour* moi, coupa-t-il. Charles est venu me chercher il y a huit mois, pensant que j’étais l’honnête imbécile qu’il avait quitté en 1875. Il m’a demandé de restaurer la collection. Il ne sait pas que je le surveille depuis le jour où il a condamné notre frère à mourir sous ses yeux.
Camille tressaillit.
— Vous étiez là ? Cette nuit-là ?
Édouard détourna le regard. Un long frisson parcourut l’atelier, comme si le souvenir avait fait baisser la température.
— J’étais là, oui. Comme toujours. L’ombre du cadet. Je suis arrivé trop tard pour sauver Jean-Baptiste — j’étais comme Laurent, ce salaud a choisi de sauver sa peau. Mais j’étais à temps pour voir Charles sceller le contrat avec l’alchimiste pendant que Laurent brûlait dans sa fuite. Et j’ai compris.
Il se tourna vers elle, ses yeux gris devenus durs comme le métal.
— Vous savez pourquoi votre arrière-grand-mère a maudit Laurent ? Non parce qu’il n’avait pas sauvé Jean-Baptiste. Marie-Anne était une femme pragmatique. Elle savait que la peur fait faire n’importe quoi. Non. Elle l’a maudit parce qu’il *savait*, depuis le début, que l’alchimiste était un charlatan — et qu’il l’a laissé faire. Laurent a laissé votre aïeul se dévorer dans une cuve de vitriol pour que Charles, l’héritier, lui pardonne ses dettes de jeu.
Les mots tombèrent comme des pavés. Camille sentit le sol se dérober sous la vérité, sous la révision de tout ce qu’elle croyait avoir compris.
— Laurent n’était pas innocent. Il était complice, complice par omission, par lâcheté. C’est ça que le portrait doit révéler, si vous voulez briser le sort. Le secret que Charles veut vous dire n’est pas le sien — c’est celui de Laurent.
Camille secoua la tête. Le doute s’infiltra sous la peau comme un poison.
— C’est vous qui mentez. Charles veut me manipuler ; vous voulez le faire pour lui ? Votre version arrange trop bien…
— Arranges ? Je m’en fiche de votre portrait, mademoiselle Moreau. Je m’en fiche de Laurent, de sa damnation, de la famille qui se dévore depuis trois générations. Je veux une seule chose.
Il posa les deux mains sur la table, et sa voix se fit plus basse.
— Ma mère était la descendance de l’alchimiste qui a scellé le pacte. Je porte son sang, aussi, celui qui peut allumer la seconde flamme. Charles croit qu’il faut vos deux mains et son secret. Il ignore que *je* peux allumer le feu aussi bien que lui.
Camille recula d’un pas.
— Pourquoi me diriez-vous cela ? Vous n’avez aucun intérêt à briser la malédiction.
— Je n’ai aucun intérêt dans la malédiction. J’ai un intérêt dans la disparition de Charles. Depuis cent quarante ans, il se sert de moi comme un outil de nettoyage — on me confie les œuvres volées, les toiles compromettantes. Et ce fameux portrait de la fenêtre, celui qu’il vous a pris ?
Sa voix se fit presque tendre.
— Charles m’a demandé de le restaurer avant de le donner au musée. Mais il ne m’a pas dit que c’était votre arrière-grand-mère, peinte par Laurent au temps où il croyait encore être un homme honorable. Et il ne m’a pas dit qu’il y avait un dessin caché dessous.
Le silence de l’atelier se fit complet. Camille crut entendre les battements de son propre cœur.
— Un dessin ? De quoi ?
Édouard se pencha lentement, tira d’une boîte métallique un carré de papier calque, et le poussa vers elle.
Sur le calque, reproduit d’après la toile démaquillée, une silhouette de profil : un jeune homme debout près d’une fenêtre, une fiole dans la main droite, une corde à la ceinture. Le fond montrait des cuves fumantes, dessinées au graphite.
— Et là, dit Édouard en poussant son doigt vers le coin inférieur droit. Regardez.
Une signature, qu’elle dut plisser les yeux pour déchiffrer, écrite d’une main tremblante : *J.-B. Moreau, 1856*. Celle de son arrière-arrière-grand-père. La description de la nuit, par l’homme même que la famille Moreau avait juré avoir disparu dans un accident à l’étranger, un an avant la malédiction.
— Laurent vous dit qu’il a essayé de sauver Jean-Baptiste et qu’il a échoué ? Édouard laissa un sourire amer flotter. Alors demandez-lui pourquoi le frère que vous croyez mort a peint, de son propre trait, cette scène — et pourquoi Charles l’a gardée cachée dans l’au-delà du tableau.
La clochette de la porte tinta. Camille tressaillit, mais ce n’était que le vent.
Elle ne savait plus qui croire. Et dans cette ignorance, elle découvrit tout à coup, avec une clarté glaciale, une chose qu’Édouard pouvait ignorer : Laurent ne savait pas que Charles était actif. Ne savait pas que Camille se lançait sur ses traces. Lorsqu’elle sortit dans l’allée, une lettre était glissée sous l’essuie-glaces de sa voiture. Papier épais, écriture ancienne, sceau de cire bleu aux armes des Laroche.
*Je vous attends ce soir, sans lui. Sinon, le portrait de la fenêtre, le dessin qui révèle votre arrière-grand-père vivant — il repartira aux âmes qui ont disparu. V. T.*
Vasseur. Le nom qui apparaissait sans cesse sans jamais se montrer. Camille serra le papier si fort que la cire céda, et pendant un long instant, seule la brise de Paris répondit à son silence.
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