La Toile Centenaire
Lire le chapitre 22: The Escape
La douleur tirait une plainte sourde de Laurent à chaque mouvement, mais il serrait les dents et avançait. Camille le soutenait par la taille, le bras passé autour de son torse, guidant leurs pas vers la réserve où les extincteurs anciens étaient entreposés. Elle savait ce qu'elle faisait. La fumée, si elle était assez épaisse, les couvrirait.
— Tu tiens encore ? demanda-t-elle à voix basse.
— Je n'ai pas le choix, répondit-il avec une ironie qui la fit presque sourire.
Elle le laissa appuyé contre une caisse de bois, les doigts crispés sur l'épaule qui saignait à travers son veston, pendant qu'elle ouvrait une armoire métallique. Le chiffon imbibé d'essence de térébenthine dégageait une odeur âcre, familière dans une galerie de peinture. Elle en jeta plusieurs poignées sur les étagères de vieux papiers, puis frotta une allumette contre la pierre du mur.
La flamme hésita, puis courut.
— On y va, dit-elle en retournant chercher Laurent. Vasseur va sortir pour voir ce qui brûle.
Elle avait vu la silhouette de l'homme disparaître dans l'escalier quelques minutes plus tôt, emportant le portrait de Camille sous son bras comme un trophée. Le cliquetis de la serrure de la chambre forte avait résonné dans tout le bâtiment. Mais il n'avait pas remarqué que le trousseau de clés, resté sur le bureau, contenait un double de celle de la porte latérale. Camille l'avait récupéré pendant que Vasseur rechargeait son arme.
La fumée commençait à ramper sous les portes, grise et légère d'abord, puis plus épaisse. Camille compta les secondes. Dix. Douze. Quinze.
La lourde porte de l'atelier s'ouvrit brutalement. Vasseur surgit, le portrait toujours sous le bras, les yeux plissés dans l'obscurité.
— Qu'est-ce que c'est…
Il s'arrêta en voyant Camille debout, seule, les bras croisés dans une attitude de défi.
— Un incendie, dit-elle simplement. J'espère que tu aimes la peinture, parce que ton butin va brûler avant que tu ne passes cette porte.
Vasseur releva le menton, mais son regard dévia vers le couloir d'où une fumée plus noire montait maintenant, portant un crépitement.
— Tu bluffes, Moreau. Tu tiens trop à ce que ta famille possède pour le brûler.
Elle haussa les épaules. C'était cette indifférence feinte, apprise des années de négociations dans les mondanités de Paris, qui lui permit de tenir son regard. Vasseur hésita une seconde de trop. Un craquement puissant retentit derrière lui, une étagère qui s'effondrait quelque part dans le couloir.
Insensiblement, les flammes perdaient leur hésitation et produisirent leur bruit sourd, comme un tambour que les ténèbres n'arrivaient pas à étouffer.
— Tu es folle, dit-il, plus pour lui-même que pour elle.
Il lâcha le portrait, le posa sur la console à l'entrée, et se rua vers l'issue de secours. La porte métallique claqua derrière lui, puis le silence retomba, ponctué du crépitement des flammes.
Camille n'eut pas besoin de crier. Laurent sortit de derrière le comptoir, pâle mais lucide. Elle empoigna le portrait, puis se dirigea vers le bureau où le trousseau de clés était resté. La clé d'argent — la vraie, celle que Vasseur avait volée et qu'il avait déposée dans sa précipitation avec le reste — n'y était pas. Elle avait été dans la poche du veston de Laurent, contre son cœur, quand Vasseur l'avait fouillé. Les doigts tremblants, Camille les glissa dans la poche intérieure du veston de Laurent. Ils rencontrèrent le métal froid.
Elle le tint un instant. Le silence se faisait dans la galerie. Elle comprenait mieux que quiconque le prix de cette victoire. Mais ce ne fut peut-être pas une victoire après tout.
Le portrait était lourd contre sa poitrine, et la clé brûlait sa paume. Le crépitement se rapprochait derrière le mur.
— Par la porte principale, chuchota Laurent, la voix rauque.
Elle le guida à travers l'atelier, entre les chevalets renversés et les toiles éclaboussées de couleurs. Elle ignorait laquelle était de lui, laquelle de Charles, laquelle était la sienne, à elle. Le présent n'était qu'un chaos de pigments et de silence.
Ils descendirent l'escalier de service qui donnait sur la cour intérieure, une demi-lune pavée fermée par un portail de fer. Camille poussa le battant. Il céda.
Paris commençait à peine. Les premières lueurs bleuissaient le ciel à l'est, et il fallait être aux passages sous le Palais-Royal avant le lever du soleil.
Mais d'abord, il fallait panser la plaie de Laurent.
Une ancienne plaque d'adresse en cuivre luisait faiblement dans la pénombredu corridor : *Laroche, 1876*. L'appartement était resté fermé depuis des décennies, enfoncé dans un immeuble du Marais dont la cour intérieure étouffait les bruits de la rue. Une concierge âgée, réveillée par les clés que Camille avait secouées sous son nez, avait grommelé que personne n'y était entré depuis les années soixante-dix. Elle ne leur avait pas demandé ce qu'ils voulaient.
La poussière s'épaississait sur les plinthes, suspendue dans la lumière bleue qui filtrait à travers de hautes fenêtres couvertes d'un voile de crasse. Le mobilier était sobre, presque monacal : une table de chêne, deux chaises cannées, une bibliothèque contre le mur du fond remplie de livres dont le dos se désagrégeait lentement.
Camille aida Laurent à s'allonger sur le divan du salon, un meuble capitonné qui sentait le renfermé et la cire ancienne. Elle lui retira son veston, déchira la manche de sa chemise pour découvrir l'entaille. La balle était passée, mais le sillon naissait de l'épaule et remontait vers le cou. À chaque respir de Laurent, la plaie frémissait.
— Il faut recoudre, dit-elle.
Il ouvrit le tiroir de la table basse avec sa main valide. Une trousse de couture, une boîte d'iode et un rouleau de gaze fine. Ce vieux monde des Laroche pensait à tout.
Elle nettoya la plaie dans un silence concentré, les gestes précis, ceux qu'elle avait appris dans les stages de premiers secours, pour préserver son sang-froid et éviter de penser à ce que la pièce leur disait d'autre. Des croquis encadrés aux murs. Un autoportrait en pastel, un homme aux yeux trop profonds, qu'elle identifia, malgré les années et le dessin, comme étant Laurent lui-même, plus jeune. Et sur la cheminée, deux photographies noir et blanc dans des cadres d'argent : deux hommes, presque identiques, l'un tenant un pinceau, l'autre un livre d'alchimie.
Lucien et Édouard. La pièce avait été leur.
Laurent tressaillit quand l'aiguille perfora la peau. Le souffle court, il détourna légèrement le regard, prenant plaisir à la regarder dans cette lumière incertaine, son visage penché sur sa blessure.
— Tu t'en tires bien, dit-elle sans lever les yeux.
— Pour un homme dont le frère prétend qu'il a tué son ami ? ironisa-t-il.
Elle resserra le fil d'un geste sec. Il étouffa un cri.
— Je ne sais pas encore ce que je crois, Laurent. Mais je ne te laisserai pas mourir d'une infection dans ta propre maison.
Le silence retomba, seulement marqué par la respiration rauque et lente de Laurent. Camille finit son travail, coupa le fil, puis déposa une compresse humide sur la plaie avant de la bander avec la gaze. Ses mains s'attardèrent, maintenant la bande en place, pour ne pas le regarder.
C'était un échec stratégique : le portrait ne leur avait rien appris de plus, la clé était revenue, tout le reste était parti en fumée — ou presque. Vasseur savait maintenant que la clé d'argent avait quitté la galerie, et cette fuite le rendrait plus dangereux.
— Pourquoi es-tu resté ? demanda-t-elle enfin, sa voix plus douce qu'elle ne l'avait voulu.
Laurent mit un moment à répondre. Il avait les yeux sur la fenêtre, où le ciel pâlissait toujours.
— Je pouvais partir. Rester était une torture, être avec toi en était une autre, parce que, chaque fois que je te regardais, je voyais Marie-Anne et ce que je n'avais pas fait.
Il baissa les yeux vers elle, un sourire triste aux lèvres.
— Mais j'avais promis à ta grand-mère que je te protégerais. Et je mourrais plutôt que de manquer à cette promesse aussi.
Camille resserra les doigts sur la bande. Elle savait ce que ces mots lui coûtaient, car elle sentit brûler les promesses qui la traversaient elle-même.
— Ma grand-mère savait, dit-elle doucement. Tout le temps que nous avons passé ensemble à regarder tes toiles, elle savait qui tu étais.
— Elle savait que j'étais là ? demanda-t-il sans voix.
— Elle me disait toujours : "Il faut regarder longtemps, Camille. Ce qu'on voit vient d'un long hiver. Ne te fie jamais à la première lumière."
Laurent ferma les yeux un instant, et Camille songea qu'une larme avait pu s'y glisser.
— Elle était persuadée que tu étais une force dangereuse pour moi, continua Camille. Mais elle ne m'a jamais parlé de toi avec haine. C'était trop mêlé chez elle.
— Parce qu'elle savait ce que je suis maintenant. Un homme condamné à survivre à tout le monde, dit-il amèrement. Je ne peux même pas mourir pour protéger ceux que j'aime. Je reste.
— Tu es resté pour moi, dit-elle, sans formuler une question.
— Je suis resté pour ce moment, Camille. Le seul moment où je peux lui prouver que je n'ai pas choisi de survivre à tout prix.
La main de Camille quitta la bande pour toucher la joue de Laurent. Sur sa peau, on retrouvait les mêmes pigments que les pastels de l'autoportrait. Elle remarqua qu'il ne la demandait pas, qu'il ne la cherchait pas, qu'il savait que ce contact était le seul possible.
— Nous sommes en vie, dit-elle, interrogeant les yeux de Laurent. Et le portrait que Charles a peint de moi est toujours dans la galerie.
— Non, il le garde. Il le garde comme il garde toutes les toiles qu'il m'a volées, pour me forcer à peindre ce qu'il veut.
Ces mots firent frémir Camille. La clé d'argent, bien que retrouvée, semblait presque dérisoire.
— Qu'est-ce qu'il veut que tu peignes ? demanda-t-elle.
Laurent ne répondit pas aussitôt. Son regard erra dans la pièce, sur les meubles de son frère, sur les deux jeunes garçons de la photographie, puis revint sur elle.
— Toi, finit-il par dire. Il veut que je te peigne comme j'ai peint Marie-Anne, pour que tu restes à jamais dans la toile qu'il me volera ensuite. Il veut que je te fixe dans le vrai temps, pendant que lui possède la copie.
Camille sentit le froid tomber le long de sa colonne vertébrale. Elle retira sa main, comme brûlée, et la posa sur ses genoux.
— Et si j'acceptais ? demanda-t-elle presque à voix basse. Je veux dire, pas de le laisser te voler, évidemment. Mais si j'acceptais que tu me peignes, pour de vrai, sans artifice ?
Laurent sourit. Un vrai sourire, doux et triste, qui lui creusait les joues.
— Alors je devrais faire face à ce que ce portrait signifierait. Que tu me vois, moi. Pas comme Marie-Anne, pas comme Charles, pas comme le monstre que les circonstances ont fait de lui. Que tu sais ce que je suis.
— Et tu as peur que je m'enfuie ?
— Oui, dit-il simplement. J'ai peur que tu t'enfuies quand tu auras vu l'homme qu'elle a choisi.
La maison grinça au-dessus d'eux. Le silence de l'immeuble revint, plus profond encore. Camille se leva, ouvrit la bibliothèque et en sortit un volume relié de cuir bleu, un des rares qui portait une annotation manuscrite sur la page de garde : *Journal domestique — 1871–1898*.
— Alors nous allons passer la nuit à lire ce que tu as écrit, dit-elle. Et à l'aube, nous irons sous le Palais-Royal avec des vérités dans nos poches.
Elle s'assit près de lui, le livre ouvert sur les genoux. Par la fenêtre, la lumière du petit matin n'avait pas encore touché les toits.
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