La Toile Centenaire
Lire le chapitre 23: The Truth of the Curse
La lumière du matin filtrait à travers les volets clos de l'appartement du Marais, dessinant des raies dorées sur le parquet usé. Laurent était adossé contre la tête de lit, le bras en écharpe, le visage pâle mais les yeux vifs. Camille avait pansé la blessure avec ce qu'elle avait trouvé dans la vieille trousse de toilette — du lin propre, de l'eau-de-vie, des gestes qu'elle n'aurait jamais pensé savoir faire.
— Tu devrais dormir, dit-elle en s'asseyant au bord du lit.
— Je ne peux pas. Charles allume la seconde flamme à l'aube. Il nous reste moins de trois heures et Vasseur a la clé.
Camille froissa le bord de sa manche. Le portrait volé, la clé perdue, le dessin de son ancêtre caché quelque part dans le bureau de Vasseur. Chaque objet de leur survie était maintenant entre les mains de leurs ennemis.
— Il y a une chose que je ne t'ai jamais dite, murmura Laurent.
Il se pencha et tira de sous le lit un paquet plat enveloppé de papier de soie. Lorsqu'il le déplia, Camille reconnut le cadre ancien, le bois noirci, la signature fine dans le coin : *L. L. — 1906, Paris.*
— C'est ton autoportrait. Celui que tu as peint l'année de ta...
— L'année de ma mort. Oui.
Il le posa sur ses genoux avec précaution. La peinture représentait un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, assis devant une fenêtre, un pinceau entre les doigts. Il y avait dans son regard quelque chose de franc, d'ouvert, comme si le peintre ne savait pas encore ce qui l'attendait.
— Tu m'as dit que le sort vous donnait la vie éternelle, mais que vous vieillissiez comme les autres. Mais tu ne m'as jamais dit ce que ça coûtait.
Laurent ne répondit pas tout de suite. Il passa sa main valide sur la surface du tableau, du bout des doigts, presque avec tendresse.
— Le serment de Charles ne fonctionne que parce qu'il est incomplet. Mon frère a copié le rituel du vieux Moreau — ton aïeul — mais il l'a amélioré. Ou plutôt, il l'a corrompu. Le prix de la vie sans fin... c'est la mémoire. Mais pas la nôtre, Camille. Celle des objets.
Camille fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Chaque tableau que je peins contient un peu de la réalité de l'instant où je l'ai créé. Les couleurs, les ombres, la lumière... pour un œil ordinaire, ce ne sont que des pigments. Pour moi, ils sont des fenêtres. Je peux toucher une toile que j'ai faite et *voir son passé*. Voir ce qui s'est passé autour d'elle, les gens, les paroles. Comme si j'y étais encore.
Le silence s'épaissit. Camille regardait ses doigts posés sur le cadre avec une méfiance nouvelle.
— Tu peux voir le passé de tout ce que tu touches ?
— Pas tout. Seulement mes œuvres. C'est un don du sort — et une malédiction. Je ne peux pas peindre sans revivre chaque fois ce que j'ai vécu au moment du coup de pinceau. C'est pour ça que j'ai arrêté pendant des décennies. C'est pour ça qu'Édouard... c'est pour ça que tout est arrivé.
Laurent retira sa main de la toile et la tendit vers Camille, paume ouverte.
— Touche-la avec moi.
Elle hésita.
— Qu'est-ce que je vais voir ?
— La vérité que tu cherches depuis que tu as découvert le dessin de ton ancêtre. Celle que tu penses que je te cache.
Camille laissa sa main se poser à côté de la sienne sur le bois du cadre. Le contact fut immédiat — une chaleur qui n'avait rien de physique, une pulsation qui semblait venir de l'intérieur du tableau. Et puis les bords de la pièce s'estompèrent, se déchirèrent comme du papier mouillé.
La scène qui s'ouvrit devant eux n'était pas dans l'appartement. C'était un atelier — un grenier aux fenêtres en pente, des toiles posées contre les murs, et une odeur d'essence de térébenthine. Un jeune homme aux cheveux sombres — Laurent, plus jeune de quelques années que sur le tableau — était assis devant un chevalet, en train de finir l'autoportrait. Derrière lui, appuyé contre une porte, se tenait un second homme. Même visage, mêmes yeux. Édouard.
— Tu lui as dit ? demandait Édouard. À Hélène ?
Laurent ne se retourna pas.
— Pas encore. Je voulais que le tableau soit prêt. Pour lui montrer ce que je ressens. Ce que je n'arrive pas à dire.
— Elle t'attend, Laurent. Tu la fais espérer depuis des mois. Elle pense que tu vas la demander en mariage.
— C'est ce que je vais faire.
Il y eut un long silence. Camille voyait la scène comme si elle était là — la tension dans les épaules d'Édouard, la façon dont ses doigts s'enroulaient autour d'un petit flacon dissimulé dans sa poche.
— Tu sais ce qu'elle m'a dit, la semaine dernière ? reprit Édouard, la voix blanche. Qu'elle me préférait à toi. Qu'elle trouvait mes couleurs plus vraies, mes formes plus vivantes.
Laurent cessa de peindre.
— Elle ne t'a pas dit ça.
— Si. Elle ne veut pas te blesser. Mais elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas épouser un homme qui peint des choses qu'il ne vit jamais. Elle trouve que tu es... distant. Froid. Que tu te caches dans tes toiles.
Camille vit la main de Laurent trembler sur le pinceau.
— Tu mens.
— Je ne mens pas. J'ai été voir Jean-Baptiste Moreau, comme tu me l'avais conseillé. Il m'a parlé de sa formule — celle qui arrête le temps pour ceux qui acceptent d'en payer le prix. Il m'a dit que tu l'avais consulté aussi.
— Pour la légende, c'est tout.
— Alors pourquoi ton carnet est rempli de ses notes, Laurent ? Pourquoi cherches-tu à suspendre ton âge, comme si quelques années de plus allaient te priver de ta main ou de tes yeux ?
Laurent se leva d'un coup, faisant tomber un tube de peinture.
— Tu as fouillé mes affaires ?
Édouard recula d'un pas.
— Je t'ai vu, à minuit, brûler une chandelle devant un portrait de Moreau. Je sais que tu prépares quelque chose. Tu ne peux pas le nier.
— Je prépare le rituel pour Charles ! cria Laurent. Notre frère est malade, Édouard. Il va mourir. Moreau lui a proposé un marché : la vie éternelle contre un service. Charles a accepté — il aurait accepté n'importe quoi. Mais le vieux fou veut un garant, quelqu'un qui porte la moitié du serment.
— Et tu as accepté d'être ce garant ? Pourquoi ? Pour Hélène ? Pour qu'elle te croie plus fort que moi ?
Laurent se passa une main sur le visage.
— Parce que si je ne le fais pas, Charles mourra. Et qu'Hélène m'a dit qu'elle ne survivrait pas à la mort de son frère. Alors oui, j'ai accepté. Mais je n'ai pas encore dit oui à Moreau.
Édouard regarda longuement son frère. Dans la semi-pénombre de la vision, son visage était un masque.
— C'est pour elle que tu le fais, dit-il enfin. Pas pour Charles.
Laurent ne répondit pas.
La vision trembla et se recomposa. La même pièce, quelques nuits plus tard. Laurent dormait, affalé sur une chaise, un verre de vin renversé sur la table. Édouard entra sans bruit. Il tenait le petit flacon — celui que Camille avait vu dans sa poche. Il s'approcha du dormeur, hésita. Puis il versa quelques gouttes du liquide ambré dans le vin du verre encore à moitié plein et le poussa doucement vers Laurent endormi.
— Tu veux ce qu'elle m'a promis, murmura Édouard sans rencontrer le regard de son frère qui émergeait à moitié. Et je ne te laisserai pas l'avoir. Pardonne-moi. Tu aurais dû rester mort.
Laurent — le vrai, celui d'à côté de Camille — retira sa main de la toile si brusquement que le cadre bascula sur le lit. Camille sursauta, le souffle coupé. La pièce revint — l'appartement gris, la lumière pâle, le sang qui battait à ses tempes.
Elle fixa Laurent. Il avait le visage creusé, les yeux rougis.
— Il a cru que je lui volais Hélène, dit-il à voix basse. Mais je n'ai jamais su qu'il la désirait. Quand Charles a fait le rituel et que je suis revenu, Édouard avait disparu. J'ai cru qu'il était mort de honte. Je n'ai compris qu'il avait tenté de m'empoisonner que des décennies plus tard, quand j'ai pu revoir cette scène dans mon propre tableau.
Camille resta muette un long moment. La pièce semblait trop petite, trop pleine de tout ce qu'elle venait d'apprendre.
— Alors toi aussi, tu as été trahi par celui qui devait te protéger, murmura-t-elle enfin. Comme moi avec mon aïeul. Comme ma famille avec la tienne.
Laurent acquiesça d'un signe de tête. Mais ses yeux ne quittaient pas le tableau.
— Il est encore vivant, Camille. Édouard. Et s'il porte le sang de l'alchimiste dans ses veines, comme il te l'a dit... il sait peut-être ce que Vasseur veut vraiment. Et ce qui va arriver si Charles ne trouve pas sa proie à l'aube.
Camille se remit debout, le cœur battant.
— Il nous reste moins de trois heures. Et si on trouvait Édouard ? Et si on le confrontait à ce que je viens de voir ?
Laurent la regarda avec une lueur nouvelle dans les yeux.
— Tu sais où il habite ?
Camille fouilla dans sa poche et en sortit la carte de visite froissée que le soi-disant Paul Roussel lui avait donnée la veille.
— Restaurateur d'art. Rue de Verneuil. Et quelque chose me dit qu'il ne dort pas plus que nous, cette nuit.
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