La Toile Centenaire
Lire le chapitre 24: The Brother's Letter
Le jour se levait à peine sur le Marais, filtrant à travers les volets mal joints de l'appartement Laroche. Camille avait passé la nuit éveillée, le carnet de Laurent ouvert sur ses genoux, ses doigts traçant les lignes d'une écriture vieille de cent ans. Laurent dormait sur le canapé, le bras en écharpe, son souffle régulier malgré la fièvre qui commençait à poindre.
Elle referma le carnet avec un soupir. Les entrées correspondaient à ce qu'il lui avait raconté—la mort de Jean-Baptiste, la création du pigment, la fuite d'Édouard. Mais le dessin de son aïeul racontait une autre histoire, et cette contradiction lui brûlait l'esprit comme une plaie ouverte.
Le carnet mentionnait une planche de bois amovible dans le plancher de la chambre. Camille se leva, traversa la pièce sur la pointe des pieds, s'agenouilla près de la fenêtre. Ses doigts trouvèrent la jointure, une simple pression suffit à faire pivoter la latte.
Une enveloppe jaunie, scellée d'un cachet de cire rouge—le même sceau qu'elle avait vu sur le portrait des deux frères. Le papier, épais et vergé, portait une écriture penchée, presque enfantine dans sa hâte.
*Laurent,*
*Si tu lis ces mots, c'est que je suis parti, et que tu as survécu—ou que tu n'as pas encore compris ce que j'ai fait. Je ne sais pas lequel de ces deux sorts est le pire.*
*Je t'ai vu avec elle. Dans le jardin, sous la glycine. Elle riait à quelque chose que tu avais dit, et dans ce rire j'ai reconnu tout ce que je n'aurais jamais. Élise m'avait promis sa main, son cœur, sa vie entière. Tu avais promis de ne jamais nous séparer.*
*Le poison était destiné à te punir. Pas à te tuer—je n'ai jamais eu ce courage. Maître Amiel l'avait préparé pour ses propres ennemis, un narcotique de longue durée qui aurait dû t'endormir pour une semaine, le temps que je prenne Élise et que nous quittions Paris. Mais j'avais oublié le pigment. J'avais oublié que ta peinture coulait dans tes veines comme du sang.*
*Quand je t'ai vu tomber, convulsé, quand j'ai compris que le mélange interagissait avec le carmin immortel, il était trop tard. Ton visage s'était figé dans une jeunesse éternelle, ta respiration avait cessé, et j'ai cru t'avoir tué.*
*J'ai fui. Je ne méritais pas de te regarder mourir.*
Camille sentit ses doigts trembler sur le papier. Elle leva les yeux vers Laurent, endormi, paisible malgré sa blessure. Il avait survécu à tout—à un poison, à cent ans d'errance, à une balle dans l'épaule.
*Tu ne t'es pas réveillé pendant trois jours. Quand tu as enfin ouvert les yeux, j'étais déjà loin. Mais j'ai laissé ceci pour toi, caché là où je savais que tu finirais par chercher.*
*Le pigment n'est pas détruit. Je ne pouvais pas m'y résoudre, pas même dans ma rage. Il est scellé dans le coffre de laiton sous l'atelier du maître, verrouillé par la clé d'argent que nous avons façonnée ensemble. J'y ai ajouté un sort de protection—le coffre ne s'ouvrira que pour celui qui porte le sang du véritable alchimiste. Le nôtre, mélangé à celui de Jean-Baptiste, a créé ce gardien invisible.*
*Mais je dois te prévenir: je ne savais pas, à l'époque, que le pigment entretenait ta vie même. Je pensais qu'il n'avait fait que préservé ta chair du vieillissement. Si je l'avais su, je l'aurais peut-être détruit dans un accès de culpabilité—et je t'aurais condamné.*
*Je comprends maintenant—après toutes ces années d'errance, après avoir vu d'autres peintres boire de ce carmin sans survivre—que le lien entre toi et la couleur est un fil ténu. Coupe-le, et tu tomberas comme un pantin dont on a lâché les cordes.*
Camille ravala un sanglot. Édouard avait écrit ces lignes dans l'ignorance de leur poids, mais chaque mot résonnait comme une prophétie.
*Je te demande pardon. Pas pour t'avoir pris Élise—je l'ai perdue aussi, elle est morte de chagrin deux ans après mon départ, et j'ai porté ce fardeau chaque jour depuis. Mais je te demande pardon pour t'avoir laissé seul dans cette immortalité que je t'ai imposée.*
*Si un jour tu retrouves ce coffre, sache que le choix t'appartient. Tu peux ouvrir le verrou, détruire le pigment, et trouver enfin le repos. Ou tu peux le laisser scellé et vivre encore un millier d'années.*
*Je ne serai pas là pour te voir choisir. Je me suis exilé sous une autre identité, celle de Paul Roussel, restaurateur à Lyon. Si tu as besoin de moi, cherche-moi là-bas.*
*Ton frère, quels que soient les mots que tu emploies pour me haïr,* *Édouard*
Camille relut la lettre trois fois. Chaque lecture changeait la donne. Édouard n'avait pas disparu par honte—il s'était caché par peur. La peur d'avoir tué son frère, la peur de découvrir qu'il ne l'avait pas tué, la peur du choix terrible qu'il avait laissé derrière lui.
Et le coffre de laiton. Le pigment scellé. Le sang de l'alchimiste.
Vasseur détenait la clé d'argent. Vasseur se réclamait du sang de l'alchimiste. Si Vasseur découvrait le coffre—et le mot qu'Édouard laissait suggérait qu'il n'était pas le seul à chercher—il pourrait détruire le pigment et tuer Laurent.
Mais il y avait plus.
Camille baissa les yeux vers la dernière ligne de la lettre. *Paul Roussel, restaurateur à Lyon.* Laurent avait menti—ou du moins, il avait omis de dire que son frère avait une identité que Camille avait déjà rencontrée. Édouard, sous le nom de Paul, avait suivi Camille pendant des jours. Il voulait la prévenir. Il voulait peut-être l'aider.
Elle replia la lettre avec soin, la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Le parquet craqua sous son poids. Laurent bougea, ouvrit les yeux.
« Camille ? » Sa voix était rauque, assombrie par la fièvre. « Tu n'as pas dormi. »
« J'ai trouvé quelque chose. » Elle s'approcha, s'assit au bord du canapé, posa la lettre sur sa poitrine. « Une lettre de ton frère. Cachée sous le plancher. »
Laurent fronça les sourcils, saisit le papier d'une main tremblante. Il lut en silence, son visage pâlissant comme la cire d'une bougie qu'on souffle. Quand il releva les yeux, ils étaient humides.
« Il pensait m'avoir tué », murmura-t-il. « Toutes ces années, il a porté ce poids. »
« Et il y a plus. » Camille posa sa main sur la sienne. « Il dit que le pigment est dans un coffre de laiton sous l'atelier du maître. Que seul le sang de l'alchimiste peut l'ouvrir. »
« Vasseur. »
« Vasseur, oui. Mais aussi Édouard. » Elle prit une inspiration. « Édouard s'appelle aussi Paul Roussel. Le restaurateur de Lyon. »
Laurent se figea. « Paul Roussel est mon frère ? »
« Tu ne le savais pas ? »
« J'ai perdu sa trace il y a quarante ans. Il a changé d'identité plusieurs fois, pour échapper à ceux qui nous cherchaient. » Il laissa retomber sa tête contre le dossier du canapé, un rire sans joie au bord des lèvres. « Et il t'a suivie, il t'a parlé, il t'a donné un dessin qui contredisait mon histoire... »
Une lumière crue traversa l'esprit de Camille. « Il ne contredisait pas ton histoire. Il la complétait. Le dessin montrait la mort de Jean-Baptiste—mais pas comme un assassinat. Comme une conséquence. Une conséquence que ton frère ignorait. »
Laurent la dévisagea, et dans ses yeux elle vit quelque chose changer—la méfiance se dissoudre, remplacée par une reconnaissance si fragile qu'elle osait à peine la nommer.
« Tu me crois maintenant ? »
Camille songea à la lettre, au ton contrit d'Édouard, à la douleur dans chaque mot. Elle songea aux cent ans que Laurent avait passés seul, marqué par un poison que son frère n'avait jamais voulu lui infliger.
« Je crois que je commence à comprendre », dit-elle doucement. « Et je crois que nous avons besoin d'Édouard. Vasseur a la clé. Édouard a le sang. Nous avons besoin de l'un pour atteindre le coffre, et de l'autre pour l'ouvrir. »
« Et Charles allumera la seconde flamme à l'aube », murmura Laurent. « Dans quelques heures. »
Camille se leva, tendit la main pour l'aider à se mettre debout. Sa blessure se rouvrit légèrement, une tache sombre traversant le bandage. Mais elle ne pouvait pas attendre—ils n'avaient plus le luxe du temps.
« Nous allons à Lyon. Trouver Paul Roussel. Le convaincre de revenir. Avant que Vasseur ne découvre ce que cette lettre révèle. »
Laurent saisit sa main, se hissa sur ses pieds. Mais il resta un instant immobile, le regard fixé sur le papier étalé sur le canapé.
« Camille. La lettre dit que le fil qui me relie au pigment est ténu. Si Vasseur le trouve avant nous, s'il le détruit... »
Elle serra ses doigts autour des siens. « Nous ne le laisserons pas faire. »
Elle ne disait pas *je ne te laisserai pas mourir*. Mais c'était sur ses lèvres, suspendu entre eux, plus lourd qu'une déclaration d'amour.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.