La Toile Centenaire
Lire le chapitre 25: The Sacrifice
L’odeur de l’essence et du vieux bois brûlé flottait encore dans l’air de la ruelle quand Camille sentit la main gantée se plaquer sur sa bouche. La rue était vide, les réverbères morts depuis l’incendie. Elle voulut crier, mais la pression était trop forte, et la pointe d’un couteau s’appuya contre son flanc, à travers la laine de son manteau.
— Vous avez cru que je renoncerais si facilement ? murmura Vasseur dans son oreille, d’une voix douce et presque affectueuse. Le feu, c’est une stratégie de débutant. Moi, je préfère les fins précises.
Elle se débattit, mais il était trop fort, et la blessure de Laurent la rendait folle d’inquiétude — il était resté dans l’appartement, affaibli, confiant qu’ils avaient quelques heures devant eux. Vasseur l’avait donc guettée, elle qui sortait chercher des bandages propres et de la quinine dans une pharmacie de garde.
Il la poussa dans une camionnette garée plus loin, les mains liées avec un fil de fer. Le trajet fut court, mais chaque cahot ravivait la douleur de sa propre peur. Quand elle fut jetée dans une cave froide, éclairée par une lampe tempête, elle vit le tableau volé posé contre le mur — le portrait d’elle que Charles avait peint, celui qui devait la remplacer.
Vasseur sortit la clé d’argent de sa poche, la fit tourner entre ses doigts.
— Le coffre de laiton, dit-il. Sous l’atelier de l’alchimiste. Vous connaissez l’endroit, n’est-ce pas ? Le vieux bâtiment près du quai, celui que Laroche croit avoir si bien caché.
Camille garda le silence. Mais son regard avait dû la trahir, car Vasseur sourit.
— Édouard vous a montré la lettre, je suppose. Les frères sont si bavards quand ils croient enfin réparer leurs torts.
— Vous ne pouvez pas ouvrir le coffre sans son sang, dit Camille, la voix rauque. Vous le savez. C’est pour ça que vous m’avez prise.
— Pas exactement. Je vous ai prise parce que Laurent ne viendra pas pour une relique. Mais il viendra pour vous.
Elle comprit l’horreur de son plan avant même qu’il ne le dise.
— Vous voulez lui faire ouvrir le coffre avec sa propre mort.
— Je veux lui donner le choix. C’est plus élégant, vous ne trouvez pas ?
Il la laissa là, avec le froid et l’odeur de poussière. Une heure passa. Puis deux. La fièvre de Laurent devait empirer. Elle pensa à lui, seul dans l’appartement du Marais, cherchant ses traces, comprenant trop tard qu’elle était partie sans rien dire.
Quand la porte s’ouvrit enfin, ce ne fut pas Vasseur. Ce fut Laurent, pâle comme un linge, une main pressée contre son épaule, du sang frais traversant le bandage.
— Camille.
— Tu as de la fièvre, tu ne peux pas…
— Je pouvais encore marcher. À peine, mais assez.
Derrière lui, Vasseur le poussa brutalement dans la pièce. Il tomba sur un genou, mais se releva, vacillant.
— Vous voyez, dit Vasseur, je tiens mes promesses. Je vous ai amené ce que vous vouliez. Mais il y a un prix.
Il désigna la clé d’argent posée sur une table basse, à côté du portrait volé.
— Le coffre est à vingt minutes d’ici, sous les ruines de l’atelier. Votre sang d’alchimiste, mon cher Laurent, est la seule clé que la laiton reconnaisse. Vous l’ouvrirez, je détruirai le pigment, et la longue nuit de votre existence s’achèvera. Ou bien…
Il se tourna vers Camille, sortit un pistolet, le braqua sur sa tempe.
— … vous refusez, et ce sera elle qui paiera pour chaque instant de votre entêtement.
Laurent resta parfaitement immobile. Ses yeux rencontrèrent ceux de Camille. Il ne sembla pas voir Vasseur, ni la cave, ni le feu mouvant de la lampe. Il ne vit qu’elle.
— Ce n’était pas censé finir comme ça, dit-il doucement, comme une prière.
— Ne fais pas ça, murmura Camille. Il mentira. Il nous tuera tous les deux.
— Il ne ment pas, dit Laurent. Il veut vraiment détruire le pigment. C’est sa mission, la seule qui lui reste. Et il veut que je souffre, comme son ancêtre a souffert quand l’alchimiste a refusé de partager son secret.
Vasseur haussa un sourcil.
— Vous êtes plus lucide que je ne le pensais. Mais ça ne change rien.
Laurent fit un pas vers la table. Il prit la clé d’argent, la soupesa. Puis il se tourna vers Camille.
— Je me suis demandé, toutes ces années, pourquoi ma vie s’étirait comme une toile sans fin. Je pensais que c’était une punition. Une malédiction que j’avais méritée par mes choix, mes amours manquées, mes lâchetés.
Il sourit, faible, mais avec une douceur qui la brisa.
— C’était une attente. Une seule attente. Pour te trouver, toi, au dernier siècle de ma course.
— Laurent, arrête. Il y a une autre voie. Édouard, il a le sang…
— Édouard est loin, et je n’ai pas le temps. Ni la force. Tu es la seule chose que j’ai jamais choisi de sauver sans réfléchir, Camille. Laisse-moi faire ce choix.
Il leva la clé devant lui.
— Je vais ouvrir le coffre, dit-il à Vasseur. Vous me laisserez lui dire adieu d’abord. Et vous la laisserez partir, indemne. Sur l’honneur de votre sang, sur la mémoire de celui qui a créé la première œuvre damnée. Si vous mentez, je vous jure que je trouverai un moyen de revenir pour vous hanter — même s’il ne reste rien de moi.
Vasseur réfléchit. Puis il hocha la tête.
— Marché conclu.
Laurent se tourna vers Camille, s’approcha d’elle, et lui prit le visage entre ses mains. Il déposa un baiser son front, léger comme le premier coup de pinceau sur une toile vierge.
— Souviens-toi, murmura-t-il. Toutes les toiles que j’ai peintes ne sont rien. La seule image qui compte, c’est celle que tu as de moi. Garde-la intacte.
— Non. Je refuse. Tu ne peux pas te sacrifier pour moi. Je trouverai Édouard, je le forcerai à venir…
— Il n’y a plus le temps. Et même si nous le trouvions, il veut te garder, autant que Charles. C’est une histoire de familles, Camille. Des pactes scellés dans la peinture. Je suis le seul à pouvoir rompre le cycle.
Il caressa sa joue du pouce, essuya une larme qu’elle ne sentait même pas couler.
— Ce n’est pas un sacrifice. C’est un soulagement. Quatre-vingt-dix ans à attendre, et maintenant, je sais enfin pourquoi.
Il lâcha son visage, prit la clé, et sortit de la cave avec Vasseur derrière lui. La porte se referma. Camille resta seule, les mains liées, le cœur battant à se rompre, avec pour seule compagnie le portrait volé — la peinture de son propre visage qui, sur la toile, semblait sourire d’une manière qu’elle ne lui connaissait pas.
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