La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 9: The Ghost in the Cellar
La nuit avait avalé les allées de gravier du domaine. Julien coupa les phares de sa 205 bien avant le portail, laissant le moteur tousser une dernière fois avant de s’éteindre. À travers le pare-brise, les fenêtres du château brillaient d’une lumière jaune et parcimonieuse — une présence discrète, presque feutrée. Quelque part derrière ces murs, Jacques Belliveau tenait le carnet d’Étienne Marchand, et chaque minute qui passait rapprochait le papier de la flamme.
Il sortit de la voiture sans claquer la portière. L’air sentait le raisin mûr et la terre humide, ce parfum lourd que les viticulteurs appellent le goût de la vendange. Julien le connaissait bien — il l’avait senti sur des corps retrouvés au petit matin, dans des fossés, au pied de ceps encore chargés de fruits. La vigne gardait ses secrets. Elle les engraissait.
Anne l’attendait près de la chapelle désaffectée, à l’ouest du domaine, là où le mur d’enceinte s’effondrait en une brèche discrète. Elle portait une lampe frontale et un treillis sombre, les cheveux tirés en arrière, le visage tendu.
— Mon père est dans la bibliothèque, murmura-t-elle. Il a fait monter du bois. Il brûle des papiers depuis une heure.
— Le carnet ?
— Il ne l’a pas encore sorti. Il garde la clé du caveau sur lui — je l’ai vue, ce soir, quand il a ouvert le buffet pour prendre une bouteille. Une clé ancienne, en laiton. Il l’a mise dans son gousset.
Julien acquiesça. La montre de Marchand, arrêtée à 3 h 27, pesait dans sa poche. Un hasard ? Il n’y croyait plus.
— Par là, dit Anne en s’engageant sous une voûte de lierre.
La porte de service du chai s’ouvrit sans un grincement. Anne avait dû l’huiler à l’avance — il nota mentalement de la remercier plus tard. Ils longèrent les rangées de foudres, les ombres géantes de leurs flancs se découpant dans la lueur de la lampe. L’air froid du sous-sol les enveloppa, chargé de tanin et de moisissure noble.
Le caveau de Victoire — c’est ainsi que Julien l’appelait désormais — se trouvait au bout d’un couloir condamné par une grille rouillée. La grille que Mireille lui avait décrite comme infranchissable. Mais Anne s’arrêta devant un vestiaire, un placard de bois sombre collé au mur, et en fit glisser le panneau du fond sur des gonds invisibles. Un escalier en colimaçon, si étroit qu’il fallait pivoter pour descendre, plongeait dans les ténèbres.
— Les caves sous les caves, murmura Anne. Mon grand-père m’y emmenait quand j’étais petite. Il disait que c’était là que le vin apprenait à mentir.
— Il n’avait pas tort.
Ils descendirent. Les marches étaient taillées dans la roche calcaire, glissantes d’humidité. Au bout de vingt-quatre marches, le passage s’élargit en une galerie voûtée que la lampe d’Anne éclaira parcimonieusement. Des bouteilles poussiéreuses s’alignaient dans des casiers de pierre, certaines encore scellées de cire rouge. Un bureau d’enfant trônait au centre, couvert d’une toile d’araignée si épaisse qu’elle formait un rideau.
— Le bureau de Victoire, souffla Anne. C’est ici qu’elle jouait, quand son père travaillait. Étienne la laissait dessiner pendant qu’il encuvait.
Julien sentit un pincement sous ses côtes. Une enfant, dans cette cave. Une enfant assassinée dans un vignoble, des décennies plus tôt, et dont le meurtre n’avait jamais été résolu. Il sortit la photo de Victoire de sa poche intérieure, la pliure déjà marquée. Une petite fille aux nattes serrées, au sourire édenté, dans les bras de son père. Étienne Marchand, l’œil doux, la main posée sur une bonbonne.
— Elle a été tuée ici ? demanda Anne.
— Le dossier dit qu’on a retrouvé son corps dans les vignes, mais qu’il y avait des traces de calcaire sur ses vêtements. Les experts de 1975 l’avaient noté, sans savoir interpréter. Elle avait été dans une cave avant d’être portée dehors.
Anne blêmit. Elle fit un pas vers la paroi du fond, där la pierre semblait plus claire, comme si elle avait été rejointoyée à une époque plus récente. Julien s’approcha.
— Il y a quelque chose.
— Laisse-moi regarder.
Anne passa les doigts sur les joints de mortier. Ils étaient durs, mais l’un d’eux, à hauteur d’épaule, cédait sous la pression. Elle tira une lame de son ceinturon et creusa délicatement. Le mortier tomba en poussière. Derrière apparut une charnière en fer forgé, ouvragée d’une grappe de raisin.
— C’est une porte, dit-elle, la voix étranglée.
Julien balaya la pierre du faisceau de sa lampe. La découpe était si fine qu’elle se confondait avec la paroi. Un chef-d’œuvre de maçonnerie trompeuse. Il chercha une poignée, une serrure — rien. Seulement ces deux charnières.
— On ne peut pas pousser ça à mains nues, dit-il. Il faut un mécanisme.
Ils examinèrent les bouteilles, les casiers, le bureau d’enfant. Rien. Puis Julien remarqua une fissure dans le sol, à l’endroit exact où le dossier de police — qu’il avait photocopié en vitesse aux archives — signalait une “anomalie topographique”. Il s’accroupit, et c’est là qu’il vit le jeu dans la pierre : une dalle légèrement plus sombre que ses voisines, aux arêtes trop nettes.
— Anne, pousse le bureau.
Elle obéit. Sous le plancher, une plaque de fer rectangulaire, encastrée dans le sol, portait un petit anneau noyé. Julien tira. Avec un grincement de protestation, la plaque se souleva sur un pivot central, révélant un escalier plus raide encore, une échelle en fait, aux barreaux rouillés.
Il entendit soudain le bruit derrière eux. Un léger cliquetis, comme un verre posé sur une table de pierre. Anne se figea, la lampe tremblante.
— Il y a quelqu’un ?
Le silence répondit. Puis un raclement, plus proche. Un souffle.
Julien siffla entre ses dents :
— Éteins la lampe.
Anne coupa l’éclairage. L’obscurité fut totale, presque physique. Julien compta dans sa tête : dix, vingt, trente secondes. Rien. Peut-être un rat, un courant d’air.
Puis, à trois mètres d’eux, un grattement sec contre la pierre. Et une voix, presque confuse, si basse qu’on aurait pu la prendre pour le vent dans les fûts :
— Tu cherches ce qui manque, ou ce qui a été pris ?
Julien se retourna. La voix venait de la paroi opposée — là où il avait vu la porte cachée. La porte gronda, ses charnières hurlant comme une outre éventrée, et une fente noire s’ouvrit dans le mur.
Il fit un pas vers elle, le cœur cognant contre ses côtes. Anne le retint par la manche.
— Julien, non.
Il passa outre. Il fallait savoir. Ce qui était sorti de ce mur — ou ce qui y vivait encore — détenait la réponse. Il tendit la main vers l’ouverture.
Le coup partit de nulle part. Une douleur blanche explosa à la base de son crâne, et la pierre vint à sa rencontre dans un vertige de lumière et d’ombre.
La dernière chose qu’il perçut fut le cri d’Anne, étouffé, puis le claquement d’une porte qui se refermait. Et derrière lui, comme un écho, le bruit d’un fûts qui roule sur un sol de terre battue.
Le trou du mur, la voix, le bureau d’enfant : tout bascula dans le noir.