La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 15: The Journalist's Lead
Le crépuscule tombait sur Bordeaux lorsque Julien poussa la porte du Café de la Bourse. Jacques Ferrand était déjà là, installé à la table du fond, un verre de rouge à moitié vide devant lui et une liasse de papiers jaunis étalés en éventail comme une main de cartes truquées.
— Tu as mis du temps, dit Jacques sans lever les yeux. Je commençais à croire que tu avais fini dans un fossé.
Julien s'assit en face de lui, ôta son blouson maculé de terre. Les traces de son expédition au cimetière étaient encore sur ses mains, sous ses ongles. Il les regarda un instant avant de répondre.
— J'ai failli. L'enterrement d'Étienne Marchand est vide, Jacques. Le cercueil n'a jamais contenu personne.
Jacques cessa de tripoter ses papiers. Ses yeux gris, d'ordinaire pétillants d'ironie, se firent sérieux.
— Vide. Depuis quand ?
— Le prêtre dit que personne n'a touché à la tombe depuis 1987. La pierre tombale était là, le caveau aussi, mais c'est une pièce de théâtre. La famille a fait enterrer un fantôme.
Un silence pesa entre eux. Le café bourdonnait de conversations ordinaires, des gens qui parlaient de vignobles et de récoltes, de choses normales. Julien avait l'impression d'être séparé d'eux par une cloison invisible.
— Ça recoupe ce que j'ai trouvé, dit Jacques en poussant un document vers lui. Mais peut-être pas de la manière que tu crois.
Julien saisit la feuille. C'était une copie d'archives judiciaires, le papier épais et craquant, l'encre pâlie par plus d'un siècle. Il reconnut l'en-tête du tribunal civil de Bordeaux. La date : 12 mars 1903.
— C'est un jugement ? demanda-t-il.
— Pas un jugement. Une requête. Lis.
Julien parcourut le texte manuscrit. Il dut plisser les yeux pour déchiffrer l'écriture ronde des greffiers d'époque. Les mots dansaient, mais peu à peu, le sens se dessina.
*« Requête déposée par Étienne Marchand, propriétaire-viticulteur, à l’encontre de son frère Armand, se réclamant de la succession du domaine familial. Ledit Étienne conteste l’authenticité du testament présenté par Armand et demande l’annulation de la transmission du Château Marchand, arguant que ledit testament est un faux grossier, la signature de leur père décédé en mai 1902 ne présentant pas les caractéristiques d’une écriture authentique… »*
Julien releva les yeux.
— C'est une accusation de faux en écriture. Contre le patriarche.
— Le fondateur de la dynastie, oui. Armand Marchand. L'homme dont le portrait est accroché dans le grand salon du château, celui qui a « sauvé » le vignoble de la ruine, qui a porté le nom à sa gloire. Sauf que son frère Étienne — l'arrière-arrière-grand-père du même Étienne qui a « disparu », celui dont tu as ouvert la tombe — l'accusait de tout inventer.
Julien relut le passage. Étienne contre Armand. Le nom de famille lui fit soudain l'effet d'un écho dans un puits.
— Ils s'appelaient pareil ? Les deux frères ? Étienne et Armand, et puis deux générations plus tard, un autre Étienne qui disparaît ?
— La famille a un goût certain pour les prénoms. Et pour les conflits fraternels, apparemment, dit Jacques. Continue de lire. La suite est intéressante.
Julien baissa les yeux sur le document. Il y avait la description du domaine, un inventaire des parcelles. Et là, son cœur manqua un battement.
*« Le domaine de La Combe morte, bien que jouxtant les terres du Château Marchand, n’a jamais été inclus dans la donation paternelle, celui-ci appartenant de plein droit à Étienne qui en a reçu la jouissance dudit père avant son décès. La présente requête demande que soit reconnu le droit de propriété d’Étienne sur ladite parcelle, ainsi que sur le sous-sol correspondant. »*
— La Combe morte appartenait à Étienne, murmura Julien. L'autre Étienne. Pas au château. C'est pour ça que personne n'en a jamais revendiqué la propriété officielle.
— Exactement, dit Jacques. Aujourd'hui, le cadastre est un brouillard administratif. Le château a absorbé les terres de La Combe morte quand Armand a pris le pouvoir, mais le titre de propriété n'a jamais été nettoyé. C'est une zone grise juridique depuis cent vingt ans. Personne ne veut revendiquer la parcelle parce que la famille sait qu'une revendication ouvrirait la question de la propriété. Et peut-être de toute l'histoire qui l'accompagne.
Julien reposa le document. Son esprit travaillait vite, assemblant les pièces.
— Mais le tribunal ? Cette requête a été entendue ?
— Non. C'est pour ça que j'ai mis trois jours à la trouver. Elle n'apparaît dans aucun jugement publié. Le dossier a été ouvert en 1903, il y a eu une première audience en avril, puis plus rien. Pas de décision, pas de rejet, pas de désistement. Le dossier a simplement… disparu des rôles.
— Un enterrement juridique.
— Exactement comme la tombe d'Étienne, dit Jacques en soutenant son regard. Quarante ans avant qu'on fourre Armand au panthéon des héros du vin. Armand a marié les familles, a acheté les insignes, les reconnaissances, les légendes. Et toutes les archives qui pouvaient le contredire ont été enfouies. Mais les documents ne disparaissent pas tous. Ils dorment.
Julien parcourut la fin de la requête. Il y avait des annotations marginales, une écriture plus récente, difficile à lire. Jacques tendit le doigt.
— Regarde ici. Quelqu'un a consulté ce dossier en 1965. Le nom du consultant est illisible, mais il y a la date. 1965, un mois avant la mort du vieux Léon Marchand, le père de l'actuel propriétaire.
— Qui a consulté ?
— Ça, je n'ai pas pu le trouver. Mais il y a un motif. Regarde le coin de la page.
Julien retourna la feuille. Dans l'angle inférieur droit, là où les archivistes tamponnaient les consultations, il y avait une marque estompée. Il la porta à la lumière du plafonnier.
C'était un sceau circulaire, partiellement effacé, mais les lettres étaient déchiffrables à condition de s'y attarder. Un cercle, et au centre, deux lettres entrelacées.
C. M.
— Cercle de… Murmura-t-il.
— Ce n'est pas Marchand, dit Jacques. Le sceau officiel du château porte un M. C'est un autre sceau, avec un entrelacement différent. J'ai appelé un ami aux archives. Il dit que ce type de cachet servait aux sociétés secrètes vineuses de la fin du XIXe. Il l'a déjà vu quelque part, mais il ne se rappelle plus où exactement. Il va chercher.
Julien fixa les lettres entrelacées. Les doigts de la comtesse. Le prieuré de la vigne. Toutes ces mentions dans le carnet de Victoire prenaient soudain une dimension nouvelle. Ce n'était pas une confrérie folklorique de viticulteurs. C'était une organisation qui avait le pouvoir de faire disparaître des jugements, des tombes, des hommes.
— Et si c'était eux ? dit-il. Dans le passé. Dans le présent.
— Si c'était eux, dit Jacques, ça veut dire que le Cercle ne date pas de deux générations. Il existe depuis plus d'un siècle. Et que La Combe morte est au centre depuis le début. Ce n'est pas une parcelle pourrie dont personne ne veut. C'est un territoire contesté. Une épine plantée dans le pied du château depuis sa fondation.
Julien resta silencieux un instant. Le carnet de Victoire pesait dans sa poche intérieure, contre son torse. Ses annotations parlaient de minéraux, de vieilles vignes, de secrets de sol. Mais peut-être qu'elles parlaient aussi de propriété, de combat juridique muet, transmis de génération en génération.
— Il faut que je sache ce qui s'est passé quand la requête a été étouffée, dit-il. Qui a payé, qui a menacé. Quelqu'un dans la famille doit le savoir.
— Tu comptes demander poliment ? ironisa Jacques.
La porte du café s'ouvrit dans son dos. Il ne se retourna pas, mais une présence s'attarda. Il le sentit dans la façon dont les conversations du comptoir baissèrent d'un ton nerveux.
Jacques le regarda, les yeux subitement durs.
— Ne te retourne pas, dit-il à voix basse. Le type qui vient d'entrer, en costume bleu marine, lunettes fines. Il est sur ta photo depuis que tu as commencé cette affaire.
— Le Cercle ?
— Je ne sais pas qui il est, mais je l'ai vu trois fois cette semaine. Toujours à distance. Jamais seul. Il te cherche, Julien. Et il ne va pas s'arrêter aux avertissements.
Julien ne bougea pas. Mais pour la première fois, il éprouva moins de peur que de détermination.
— Qu'il me cherche, dit-il lentement. J'ai passé les dernières semaines à courir après des fantômes du passé. S'ils veulent se montrer, je leur ferai face.
Jacques se pencha en avant.
— Et si je te disais qu'une femme cherche aussi Étienne l'ancêtre ? Pas son descendant — l'ancêtre. Celle du carnet. La fille dont tu as trouvé la cabane.
Julien se figea.
— Victoire ? Elle est morte depuis cent ans.
— Pas Victoire. Quelqu'un qui se réclame de sa lignée. Cette femme a fait le même voyage que toi jusqu'à La Combe morte. Elle aussi cherchait le sous-sol. Et elle aussi, elle a laissé une trace dans les archives. Le type aux lunettes fines la surveille aussi.
Le poids de la révélation s'abattit sur Julien comme un coup de massue. Il n'était pas seul à chercher la vérité. Et il n'était pas seul à être une cible.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
Jacques consulta un carnet, hésita.
— C'est là que ça se complique. Le dernier endroit où quelqu'un l'a vu, c'était au monastère de Sainte-Croix, près de la Gironde. Elle y a fait retraite il y a dix jours. Elle y est encore, selon mes sources.
— Un monastère.
— Comme cachette, c'est efficace. Personne ne pose de questions à des religieuses.
Julien saisit son verre, but une gorgée de rouge. Il avait besoin du réconfort du vin, même simple. Sur la feuille, le sceau aux lettres entrelacées semblait le défier.
— Je suis attendu ailleurs, dit-il. Mais la route vers monastère est longue. Tu peux me conduire ?
Jacques jeta un regard vers l'homme en costume bleu marine, qui avait pris place près du comptoir, un journal ouvert devant lui, sans en lire une ligne.
— Tu veux sortir d'ici sans être suivi ?
— Je veux sortir d'ici et qu'il pense que je pars par le chemin inverse.
Un sourire étira les lèvres de Jacques.
— J'ai une dette envers toi depuis l'affaire des faux bordeaux en 2019. Je crois que le moment est venu de la payer.
Il se leva, laissa un billet sur la table.
— Suis-moi par la cuisine. Le propriétaire me doit aussi une faveur.
Julien jeta un dernier regard au sceau, puis il se leva. Dans sa poche, le carnet de Victoire semblait plus lourd que jamais. Une femme l'attendait au monastère, une femme qui portait le même nom que celle dont le carnet promettait la vérité. Et quelque part dans les souterrains de La Combe morte, la terre gardait encore les secrets enfouis depuis un siècle.
Il allait aller les déterrer. Tous.
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