La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 16: The Detective's Shadow
La tête de Julien tournait encore des images du caveau vide lorsqu'il franchit le portail de pierre de la maison de Jacques. La nuit était tombée sur Bordeaux, une bruine fine collait aux réverbères, et chaque ombre dans la rue semblait prendre vie, s'approcher, reculer. Il avait appelé Jacques depuis une cabine du cimetière, sans donner de détails — juste « j'arrive, ne me demande rien avant que je sois devant toi ».
La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait fini de frapper.
— Tu as une sale tête, dit Jacques en le faisant entrer d'une main ferme.
— Tu n'imagnes pas la moitié.
Julien traversa le salon sans s'asseoir, se planta devant la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt. La rue était déserte. Une camionnette blanche stationnait à l'angle, moteur éteint. Il compta les secondes. Trente. Quarante. Personne n'en sortait.
— Certains de tes invités t'attendent depuis combien de temps ? demanda-t-il.
Jacques le rejoignit, plissa les yeux en direction de la camionnette.
— Elle est là depuis ce matin. Je pensais que c'était un livreur qui attendait une signature.
— Ce n'est pas un livreur.
Julien laissa tomber le rideau et fit face à Jacques.
— L'homme au costume bleu. Il m'a suivi depuis le château, puis il a disparu devant La Combe morte. Et maintenant il est devant chez toi. Il sait que je travaille avec toi.
— Qu'est-ce que tu proposes ?
— Je vais lui parler.
— Lui parler ? Julien, cet homme t'a attaqué dans les vignes.
— Non. Celui qui m'a attaqué portait une cagoule et connaissait le terrain. Le costume bleu est un autre animal. Il observe. Il ne frappe pas. Et les observateurs, ça se retourne.
Jacques ouvrit la bouche pour protester, mais Julien était déjà à la porte.
La bruine s'était transformée en pluie fine et tenace. Julien traversa la chaussée d'un pas tranquille, les mains visibles le long du corps, et s'approcha de la camionnette par le côté passager. Il frappa à la vitre deux coups secs. Une seconde de silence, puis la vitre descendit de quelques centimètres, révélant un visage fatigué, une mâchoire carrée mal rasée, des yeux d'un gris terne qui savaient trop bien rester immobiles.
— Vous êtes en perdition, monsieur Moreau, dit l'homme d'une voix plate.
— Vous connaissez mon nom. C'est un bon début.
— Loin d'être un début, c'est une conclusion. Vous fouillez où il ne faut pas, et vous allez finir enterré dans un terrain vague.
Julien s'appuya contre la portière comme s'il causait avec un vieux camarade.
— Vous travaillez pour la famille Marchand. Mais je parierais que vous n'êtes pas salarié — vous êtes indépendant. Un type comme vous, avec votre patience, ça se loue à la journée. Et une famille comme les Marchand, ça doit vous payer grassement pour me coller au train.
L'homme ne répondit pas. Sa main droite, posée sur le volant, ne bougea pas.
— Le problème, continua Julien, c'est que vous suivez un détective qui vient d'exhumer le corps d'un homme qui n'était pas là où il devait être. Et un homme qui n'est pas là où il doit être depuis trente-cinq ans, ça signifie que quelqu'un, quelque part, a construit un mensonge en béton armé. Vous voulez savoir ce qui arrive aux complices des mensonges en béton ?
Le regard de l'homme se fit plus dur. Julien vit la fissure — infime, mais réelle.
— Rien, répondit le détective. Ils continuent de toucher leur chèque.
— Jusqu'au jour où le mensonge s'effondre et où ils s'effondrent avec.
Un long silence. La pluie tambourinait sur le toit de la camionnette.
— Vous faites ça depuis combien de temps ? demanda Julien. La filature en costume bleu, les plans discrets, les photos volées dans les cimetières ?
— Ça vous regarde pas.
— Vous vous êtes déjà demandé pourquoi on vous demande de filer un privé qui cherche un homme disparu depuis trente-cinq ans ? Quelle famille a les moyens et la peur suffisante pour engager un type comme vous contre un seul homme ?
L'autre mâchoire se crispa. Mais il ne démarra pas. Il ne remonta pas la vitre.
— Écoutez, dit Julien en passant la main sur la vitre pour en essuyer les gouttes. Vous êtes un professionnel. Moi aussi. Vous suivez vos ordres, je suis mes fils. Mais les gens qui vous paient m'ont dit — à moi, dans la cave d'un château — que la vérité allait les ruiner. Pas que j'allais les ruiner. Que la vérité allait les ruiner. Un homme qui dit ça ne craint pas un privé. Il craint ce qui se cache dans ses propres murs.
Le détective leva les yeux vers lui, et Julien comprit qu'il touchait au but.
— Qu'est-ce qu'ils vous ont demandé, exactement ? demanda-t-il doucement. Pas me suivre. Qu'est-ce qu'ils veulent que vous trouviez ?
L'homme baissa les yeux sur ses mains. Un silence. Puis :
— Ils veulent savoir si vous avez trouvé un corps.
Julien sentit le sol se dérober sous ses pieds — mentalement, du moins. Un corps. Pas un document, pas un registre, pas un testament.
— Un corps en particulier ?
— Le corps de quelqu'un qui ne devrait plus être trouvé.
— Qui ?
Le détective secoua la tête.
— Ils ne m'ont pas donné de nom. Ils m'ont dit que vous cherchiez quelqu'un qui est mort en 1975 et qui doit rester mort.
Julien retint son souffle. 1975. Pas 1987. Pas Étienne. Cette affaire n'avait jamais commencé en 1987. Les Marchand, depuis le tout début, craignaient que quelqu'un remonte à 1975.
— Et vous, reprit le détective, vous cherchez quoi vraiment ?
Julien réfléchit une seconde. La pluie ruisselait dans son cou, mais il ne la sentait plus.
— Je cherche un homme qui a disparu. Et je commence à croire qu'il n'a pas disparu. Je crois qu'on l'a effacé. Et qu'on a effacé en même temps la seule chose qui pouvait le prouver.
— La vigne.
Julien le dévisagea.
— La combe morte, précisa le détective. Ils m'ont dit de surveiller la combe. Pas le château. Pas le cimetière. La combe. Quand je leur ai signalé que vous y étiez allé, ils m'ont répondu de ne pas vous y laisser retourner. Pas de vous arrêter ailleurs. Juste là.
Les rouages s'emboîtèrent dans la tête de Julien, nets, froids.
— Quelle date ?
— Je ne connais pas l'affaire.
— Mais vous connaissez 1975. Pourquoi ?
Le détective hésita, puis sortit un téléphone de sa poche. Il tritura l'écran, le tendit à travers la vitre. Une photo. Un dossier scanné, à en-tête de la police judiciaire de Bordeaux. Rapport d'accident. Victime : Paul Marchand. Quarante-deux ans. Date : 14 septembre 1975. Cause : chute dans un escalier de pierre. Lieu : Château Marchand, cuvier nord. Conclu : accidentel.
Le frère d'Étienne. Paul. Le père de Louis, peut-être. L'homme que tout le monde avait oublié parce qu'Étienne avait disparu douze ans plus tard.
— Comment vous avez eu ça ? demanda Julien.
— Je suis un bon détective, répondit l'homme avec un sourire sans joie. Les gens croient que les bonnes familles ne cachent rien. En réalité, elles laissent juste plus de traces.
— Vous savez ce que ça veut dire ? Une chute dans un escalier, un an avant le procès du testament de 1976 ?
— Je sais ce que ça veut dire pour les Marchand, dit le détective. Ils ont peur que vous trouviez l'escalier.
Julien prit un instant. Puis il remit le téléphone au détective.
— Vous avez une famille ?
— Une fille. À l'université.
— Alors ne traversez pas cette ligne. Et si je vous demande de me rendre un service — un seul — vous acceptez.
— Quel service ?
— Votre silence, quand je ne serai pas exactement où vous avez dit que je serais.
Le détective le regarda longuement. La pluie redoubla. Puis il hocha la tête d'un demi-mouvement, remonta sa vitre, et démarra. La camionnette blanche s'éloigna dans la nuit, phares éteints jusqu'au coin de la rue.
Julien resta sous la pluie une longue minute, laissa l'eau laver la terre du cimetière de ses mains. 1975. Paul Marchand. Un corps. Et un escalier que les Marchand ne voulaient jamais voir retrouvé.
L'escalier que son fils Louis avait peut-être trouvé avant de disparaître.
Il rentra trouver Jacques, une seule phrase en tête, qu'il posa comme une bombe sur la table :
— Il faut que tu me trouves la mère de Louis. Celle qui a quitté la famille. Avant que la nuit soit finie.
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