La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 17: The Reunion
La pluie s'était mise à tomber, fine et obstinée, quand le téléphone de Julien vibra contre sa poitrine. Il était assis dans sa Peugeot garée en double file rue des Remparts, à cent mètres du monastère de Sainte-Croix, les essuie-glaces balayant la nuit liquide. Il avait coupé le moteur pour ne pas attirer l'attention, mais le silence qui s'ensuivit rendait chaque goutte plus lourde.
Il décrocha sans regarder l'écran.
— Moreau.
— Monsieur Moreau ? C'est Isabelle Marchand.
La voix était basse, presque un murmure, mais elle portait cette netteté particulière des gens habitués à se faire entendre sans élever le ton. Une voix de château, pensa Julien. Il se redressa instinctivement.
— Madame Marchand. Votre fils — Louis est disparu.
— Je sais. Ce n'est pas lui qui vous a demandé de me trouver, n'est-ce pas ? C'est le journaliste.
— Jacques Ferrand, oui.
— Il a toujours été tenace. Je me souviens de lui, du temps où il couvrait encore les faits divers pour le Sud-Ouest.
Un silence. La pluie redoubla, tambourinant sur le toit de la voiture. Julien attendit, laissant le silence faire son travail. Il avait appris, dans son métier d'avant, que les mères finissent toujours par parler quand on ne les presse pas. Celle-ci ne fit pas exception.
— Louis n'a pas été enlevé, monsieur Moreau.
Julien ferma les yeux. Les hypothèses qu'il avait bâties, pièce par pièce, depuis douze jours — l'enlèvement, la rançon, le conflit familial — se fissuraient avec une facilité déconcertante.
— Il s'est enfui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il a trouvé quelque chose. Dans une pièce cachée, derrière la bibliothèque du bureau de son père.
Julien alluma le moteur pour actionner le chauffage. Sa main tremblait légèrement — pas de froid. Il avait remué assez de terre, ces dernières nuits, pour savoir que chaque vérité qu'il déterrait ressemblait à un cadavre mal embaumé : présentable à la lumière, mais qui gardait une odeur impossible à masquer.
— Qu'est-ce qu'il a trouvé ?
— Des documents. Des lettres. Les aveux écrits de mon mari, Paul, avant sa mort.
Julien se souvint du dossier que Jacques lui avait montré : Paul Marchand, mort en 1975, chute dans la cave nord du château. Accident. Fermé. Il avait pensé à ce rapport au moins une fois par heure depuis qu'il l'avait lu.
— Il ne s'agissait pas d'une chute, dit Julien.
— Non.
Le mot tomba comme une pierre dans l'eau. Julien attendit la suite, mais elle ne vint pas tout de suite. Il voyait à peine la rue à travers le pare-brise embué. Il actionna la commande de désembuage et la voix reprit, plus ferme cette fois.
— Il y a plus de cinquante ans que je vis avec ce mensonge, monsieur Moreau. Paul est mort pour avoir découvert ce que Louis a découvert. Mon fils a eu peur, il a pris le passeport qu'il gardait caché, il a disparu. Il avait raison de disparaître. S'il était resté au château, il serait peut-être mort, lui aussi.
— Qui l'aurait tué, madame Marchand ? Qui a tué votre mari ?
La question resta suspendue. Dans le lointain, une cloche du monastère sonna une fois — l'heure des complies. Julien pensa à la femme cachée derrière ces murs, celle qui prétendait descendre de Victoire. Il y avait trop de femmes cachées dans cette histoire. Trop de secrets enterrés.
— Vous croyez aux fantômes, monsieur Moreau ?
La question le prit de court.
— Je crois aux gens qui en inventent pour masquer leurs crimes.
— Louis a vu quelqu'un, dans les vignes, trois semaines avant de fuir. Une femme, en robe blanche, qui marchait entre les rangs de La Combe morte. Il l'a décrite à son père, à sa grand-mère. On lui a dit que c'était un rêve, une illusion.
— Mais lui n'y croyait pas.
— Il a vu quelque chose, ce soir-là. Et quelques jours plus tard, il est entré dans le bureau de son père, il a touché un livre de la bibliothèque — le troisième volume de la Grande Encyclopédie de Bordeaux, il faudra vous souvenir de ce détail — et le panneau s'est ouvert.
Julien nota mentalement. La Grande Encyclopédie. Troisième volume. Il connaissait l'ouvrage, une collection régionale que chaque propriétaire de château avait reçue en souscription dans les années cinquante.
— Que contient la pièce ?
— Des dossiers. Des photos. Les archives personnelles d'Armand Marchand, le fondateur du domaine moderne, datées de 1903 à 1910. Les aveux de Paul. Et des choses que je n'ai jamais osé regarder moi-même.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela, madame ?
— Parce que Louis croyait en vous. Il avait lu vos articles, quand vous étiez encore dans la police. Il disait que vous étiez le seul honnête homme de Bordeaux.
Julien serra le volant. L'article qu'il avait écrit sur la falsification des grands crus, celui qui lui avait coûté sa carrière, avait fait de lui un paria dans la région. Mais pour ce garçon, apparemment, il avait fait de lui un héros.
— Je ne suis plus un policier, madame.
— Vous êtes encore quelqu'un qui cherche la vérité. Louis a laissé quelque chose pour vous. Un coffre, à la banque de la Bourse, quai Louis-XVIII. Il m'a envoyé une lettre avant de disparaître, avec une clé. Je vous la donne.
— Pourquoi ne pas l'avoir donnée à la police ?
La voix d'Isabelle Marchand se fit soudain plus dure, comme si la carapace mondaine tombait enfin.
— Parce que la police du département compte deux anciens membres du personnel du château parmi ses officiers. Parce que vous êtes le premier à poser les bonnes questions depuis 1975.
Julien regarda la pluie tomber sur le pare-brise. Il pensa à Louis — un garçon qui avait vu une femme blanche dans des vignes mortes et qui avait découvert les aveux d'un père mort depuis cinquante ans. Il pensa aux lettres qu'Étienne avait enfouies, aux secrets transmis de génération en génération comme un héritage empoisonné.
— La clé, dit-il.
— Elle vous sera remise demain, à la brasserie du Cours de l'Intendance, à dix heures. Je serai là. Mais vous devez jurer de ne rien dire au château. Pas encore.
— Je n'ai rien à jurer à personne, madame. C'est mon métier de ne pas tenir parole.
Un petit rire, amer et bref.
— Louis avait raison. Vous êtes le seul honnête homme de Bordeaux.
La communication s'arracha. Julien laissa le téléphone glisser sur le siège passager, puis il regarda le monastère à travers le rideau de pluie. Quelque part derrière ces murs, une femme attendait qu'il vienne la chercher. Il avait promis à Jacques de s'y rendre avant minuit.
Mais la clé, ce coffre, la lettre de Paul Marchand — tout cela pesait soudain d'un autre poids sur ses épaules. Il démarra la voiture, tourna le volant vers la place des Quinconces.
Il irait au monastère. Mais il irait d'abord à la banque, quitte à surveiller l'entrée du quai jusqu'à l'aube.
Et si le coffre de Louis contenait ce qu'il espérait — le nom du meurtrier d'Étienne Marchand, la preuve que le corps qu'il avait cherché existait encore — alors ce garçon avait peut-être, sans le savoir, déjà résolu l'affaire.
Il suffisait de le laisser parler.
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