La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 18: The Aftermath of Truth
La banque sentait le renfermé et la cire. Une odeur de sécurité, pensa Julien, de secrets bien gardés. Le guichetier, un homme au crâne luisant et aux lunettes cerclées d'or, examina la clé qu'Isabelle lui avait confiée comme s'il s'agissait d'une relique sacrée.
— Veuillez me suivre, monsieur Moreau.
Ils descendirent un escalier de marbre usé par des générations de pas discrets, puis longèrent un couloir voûté où les coffres s'alignaient comme des pierres tombales dans un mausolée financier. Le guichetier inséra la clé dans la serrure numéro 214, fit tourner le mécanisme avec une précision d'horloger, puis recula d'un pas.
— Je vous laisse à votre intimité, monsieur.
Julien attendit que ses pas s'évanouissent dans la cage d'escalier avant de tirer le tiroir métallique. Il était plus lourd que prévu, comme si le métal lui-même absorbait le poids des vérités qu'il contenait.
À l'intérieur, un seul objet : un cahier à couverture de cuir noir, fermé par un ruban de soie rouge. Le nom de Louis n'y figurait pas, mais Julien le reconnut immédiatement. Il avait vu ce cahier entre les mains du jeune homme, un soir d'été, lors d'une fête au château. Louis y griffonnait des notes, prétendant que c'était son journal de dégustation.
Les premières pages étaient en effet consacrées au vin. Des notations précises, presque obsessionnelles, sur les millésimes. Mais à partir de la mi-juin, l'écriture changea. Les lettres devenaient plus serrées, plus hachées, comme si la main qui les traçait tremblait.
*« Je l'ai vue encore cette nuit. Elle se tenait entre les rangs de la vieille parcelle, vêtue de blanc. Son visage était triste, mais pas menaçant. Elle m'a fait signe, m'a appelé. J'ai voulu approcher, mais mes jambes refusaient de bouger. Quand j'ai cligné des yeux, elle avait disparu. Père dit que je travaille trop. Mère ne dit rien, comme toujours. »*
Julien tourna la page. L'écriture se dégradait davantage.
*« J'ai interrogé le vieux Marceau sur la femme en blanc. Il est devenu pâle comme un linge et m'a fait jurer de ne plus jamais mentionner son existence. Il a parlé d'une malédiction, d'un crime commis en 1903. Les mots exacts qui résonnent encore dans ma tête : "Ce que ton arrière-grand-père a fait, mon garçon, le sang ne l'efface pas. Le vignoble le sait. Elle le sait." »*
— 1903, murmura Julien.
L'année du procès. L'année où Étienne avait contesté l'héritage. L'année où tout avait basculé dans le mensonge.
Il poursuivit sa lecture. Louis y consignait ses recherches, ses tentatives de comprendre. Il avait fouillé les archives du château, interrogé les anciens employés, suivi des pistes qui le menaient toujours aux mêmes impasses.
*« Personne ne veut parler. La bibliothèque de père est verrouillée, mais j'ai remarqué que le troisième volume de la Grande Encyclopédie de Bordeaux est toujours légèrement de travers par rapport aux autres. Comme si quelqu'un le manipulait souvent. Je vais vérifier si c'est un mécanisme. »*
Julien sentit son pouls s'accélérer. Louis avait trouvé l'entrée de la cachette avant lui. Il lut la page suivante avec une avidité croissante.
*« J'ai trouvé. La pièce derrière la bibliothèque. Des documents, des lettres, des photographies. Ma famille est un livre dont on a arraché les pages. Il y a des preuves — je ne sais pas encore de quoi, exactement. Mais je sais que ça concerne la mort de Paul Marchand en 1975. Maman m'a toujours dit qu'il était mort dans un accident. Ces papiers racontent une autre histoire. »*
La page suivante contenait deux lignes seulement, griffonnées dans l'urgence :
*« Elle m'attend dans la vigne. Elle dit qu'elle peut tout m'expliquer. Je dois la suivre. Je dois savoir. »*
Julien referma le cahier. Le ruban rouge semblait autant un sceau qu'une condamnation.
Il remonta vers la lumière du jour, sortit dans la rue, et marcha sans but jusqu'à un petit café de la rue Sainte-Catherine. Il commanda un express, s'assit à une table du fond, et relut certains passages, s'attardant sur chaque mot comme un œnologue décortique un arôme.
Le serveur déposa la tasse fumante.
— Quelque chose d'autre, monsieur ?
— Non, merci.
Julien ouvrit le cahier à la dernière page écrite. Une date : le 14 septembre, trois semaines avant la disparition de Louis.
*« Je ne peux plus rester ici. Chaque mur de cette maison me ment. Père sait. Il a toujours su. Mère sait aussi, mais elle préfère se taire. Ils ont construit leur vie sur le silence et les pierres qu'on déplace la nuit. Mais la femme en blanc — Victoire — elle me montre le chemin. Le puits. Elle me dit que tout est là-bas. Que la vérité de 1903 est tombée dans l'eau avec Étienne. Je dois décider si je suis homme à la regarder en face. »*
Les lignes qui suivaient étaient raturées, presque illisibles. Julien distingua des fragments de phrases : *« la malédiction »*, *« ce que j'ai vu »*, *« pourquoi personne ne parle de l'escalier »*. Puis, d'une écriture redevenue presque calme :
*« Je pars demain. Je ne sais pas quand je reviendrai. Si je reviens. J'ai laissé une copie de mes trouvailles chez Isabelle. Elle est la seule en qui j'ai confiance. Si quelque chose m'arrive, elle saura quoi faire. »*
Julien but son express d'un trait. L'amertume lui mordit la langue.
Louis avait parlé d'Isabelle. Il avait prévu de disparaître. Ce n'était pas un enlèvement, pas un accident. C'était une fuite délibérée, une chasse à la vérité menée par un jeune homme qui avait vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir.
Le fantôme de Victoire. Le puits. L'escalier.
Julien sortit son téléphone et composa le numéro de Jacques.
— Ferrand.
— C'est Moreau. J'ai trouvé le journal de Louis à la banque.
— Et ?
— Il confirme ce qu'on soupçonnait. Louis est parti volontairement, mais il pourchassait une vérité que sa famille a enterrée depuis 1903. Il mentionne une femme en blanc qui lui aurait parlé de la malédiction. Il dit qu'elle l'attend près d'un puits dans la vigne.
— Un puits ? Il y a un puits dans l'ancienne parcelle ?
— Peut-être. Cache l'accès à un réseau souterrain. Et Louis parle d'un escalier.
— L'escalier sous le château. L'histoire d'Étienne qui creusait. Tu crois que…
— Je crois que cette famille porte un secret plus lourd que tous les millésimes de leurs caves. Je crois que ce qu'Étienne a fait en 1903 — ou ce qu'on lui a fait — a laissé une trace que même la mort n'a pas effacée.
Le silence de Jacques était éloquent. Puis :
— Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ?
Julien regarda par la fenêtre. Le soleil de Bordeaux déclinait sur la pierre blonde des façades. Quelque part dans cette ville, la femme du détective qui le suivait finissait son rapport de la journée, satisfaite de croire qu'il s'était rendu au monastère.
Il n'en ferait rien.
— Loin d'ici, Jacques. Je ne vais pas au monastère aujourd'hui, ajouta Julien en haussant la voix pour être entendu par le serveur qui essuyait la table voisine avec une maladresse suspecte. J'ai d'autres projets.
Il raccrocha, glissa le cahier dans sa veste, et sortit du café. Le serveur à la maladresse suspecte consulta son téléphone tandis que Julien s'éloignait en direction des quais.
Le journal pesait contre sa poitrine comme un deuxième cœur. Chaque battement annonçait une vérité nouvelle. Louis avait écrit que Victoire lui montrait le chemin. Que le puits contenait la vérité de 1903 — et le corps d'Étienne.
Et Louis, disparu, avait peut-être trouvé ce que le fantôme cherchait depuis un siècle.
Julien ralentit le pas devant une vitrine de caviste. Dans le reflet, il aperçut le serveur qui le suivait à distance, feignant de lire un journal.
Le temps pressait. Le temps coulait comme le sable dans un sablier — ou comme le vin entre les lèvres d'un menteur.
Il bifurqua vers une ruelle étroite, accéléra l'allure, et disparut dans le labyrinthe de la vieille ville. Il avait une hypothèse à vérifier. Un puits à trouver. Un fantôme à rencontrer.
Mais d'abord, il lui fallait comprendre la malédiction. Et pour cela, il lui fallait la voix de Louis.
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