La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 19: The Ghost Revealed
La psychologue s’appelait Hélène Vasseur, et son cabinet sentait la lavande et le papier vieilli. Julien l’avait trouvée par l’intermédiaire d’un ancien collègue de la police scientifique, un homme qui lui devait une faveur depuis une affaire de faux témoignage résolue dix ans plus tôt. Elle n’avait pas posé de questions sur la légalité de la procédure, seulement exigé de voir le carnet de Louis.
— L’enregistrement vocal suffira, avait-elle dit en ajustant ses lunettes demi-lune. L’hypnose ne fonctionne pas à distance, mais la voix d’une personne familière peut induire un état de réminiscence chez un sujet déjà préparé. Vous avez le consentement écrit de ce garçon ?
Julien avait menti. Elle l’avait cru, ou fait semblant.
Le studio d’enregistrement occupait l’arrière-boutique d’un disquaire du quartier Saint-Pierre, un labyrinthe de vinyles poussiéreux et de câbles audio. Le technicien, un jeune homme à dreadlocks prénommé Malik, avait numérisé la bande du carnet en moins d’une heure, puis avait branché un casque sur la tête de Julien.
— Vous l’écoutez ici, avait dit Malik. Je vous laisse la salle. Personne ne viendra.
Julien s’était installé dans un fauteuil de cuir éventré, le casque sur les oreilles, et avait pressé lecture.
La voix de Louis avait surgi de la nuit de l’enregistrement, claire mais tendue, comme si chaque mot coûtait un effort physique.
*« …Je ne sais pas par où commencer. Maman dit que j’ai l’imagination trop vive. Papa dit que je devrais boire moins de café. Mais ce que j’ai vu… ce n’était pas un rêve. Je marchais dans La Combe morte, près du vieux puits, celui que personne n’ose approcher parce que la terre s’effondre autour. Il était dix heures du soir. La lune était presque pleine. Et elle était là. »*
Un silence. Le frottement d’une main sur du papier.
*« Elle portait une robe blanche, longue, trempée jusqu’à la taille comme si elle était sortie de l’eau. Ses cheveux lui tombaient sur le visage, mais je voyais ses yeux. Ils étaient noirs. Pas sombres. Noirs, comme un puits sans fond. Elle n’a pas parlé. Elle a tendu le bras vers le puits. Une fois. Deux fois. Puis elle s’est retournée et elle a marché vers les vignes basses, là où la terre est mauvaise depuis toujours. Je l’ai suivie. Je sais que c’était idiot. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher, comme si elle tenait une corde attachée à ma poitrine. »*
Julien avait retenu son souffle. Sa main avait saisi le bord du fauteuil.
*« Elle s’est arrêtée au pied du puits. Elle a montré les pierres, celles du côté nord, celles qui sont couvertes de mousse et qui semblent plus anciennes que les autres. Puis elle a disparu. Pas progressivement. D’un coup. Comme une bougie qu’on éteint. Et j’ai entendu un bruit, un bruit que je ne connaissais pas, un grincement de bois et de métal, comme si quelque chose s’ouvrait sous terre. J’ai eu peur. J’ai couru jusqu’à la maison. Et depuis, je n’arrive plus à dormir. Chaque fois que je ferme les yeux, je la vois. Elle ne veut pas me faire de mal, je le sens. Elle veut me montrer quelque chose. Mais quoi ? »*
La voix s’était arrêtée. Julien avait écouté le silence granuleux de la bande, puis la suite était venue, plus précipitée.
*« J’ai trouvé le caveau. Dans le carnet de ma grand-mère. Il y a un passage, sous le puits, une cachette que mon arrière-arrière-grand-père avait fait construire pour se protéger pendant la guerre. Personne n’en connaît l’existence, sauf la famille, et nous l’avons oublié. La femme en blanc savait. Elle m’a mené exactement à l’entrée. J’ai essayé d’ouvrir les pierres. Elles bougent. Il y a un mécanisme. Mais je n’ai pas trouvé le déclencheur. Il faut que j’y retourne. Il faut que je trouve quoi faire pour ouvrir ce passage. »*
Le reste de l’enregistrement n’était que des notes fragmentées, des dates, des références à des documents. Mais Julien avait déjà ce qu’il cherchait : le puits de La Combe morte n’était pas seulement un point de repère. C’était une clé.
Il avait retiré le casque, les oreilles bourdonnantes. Malik l’attendait à la porte, les bras croisés.
— Alors ? avait demandé le technicien.
— Je connais l’endroit. Je dois y aller.
— Vous voulez que je vous accompagne ?
Julien avait hésité. Il avait déjà évité le détective privé, celui qui le suivait depuis deux jours, mais il savait que ce répit serait bref. Et il y avait autre chose, quelque chose dans la voix de Louis qui le chiffonnait. Une nuance, une inflexion, qu’il ne parvenait pas à identifier.
— Non, avait-il dit. Restez ici. Si je ne reviens pas dans six heures, appelez ce numéro.
Il avait griffonné le numéro de Jacques Ferrand sur un coin de journal et l’avait poussé vers Malik.
— Et si quelqu’un vous demande où je suis allé ?
— Je ne sais rien, avait répondu Malik avec un sourire triste. Je ne vous ai jamais vu.
Julien était sorti dans la rue, la nuit tombant sur Bordeaux. Il avait mis quarante minutes pour rejoindre La Combe morte à pied, longeant les vignes basses, l’air chargé d’humidité. Le puits se dressait à la lisière d’une parcelle abandonnée, sa margelle de pierre couverte de mousse épaisse. Il avait sorti une lampe torche de sa poche, éclairé le côté nord.
Les pierres étaient plus sombres que les autres, taillées différemment, une jointure fine qui aurait pu passer inaperçue aux yeux d’un autre. Mais Julien avait l’œil d’un enquêteur, et il avait écouté l’enregistrement de Louis deux fois de plus en marchant.
Il s’était accroupi, avait passé ses doigts sur la surface rugueuse. Aucune fissure visible, aucun interstice. Pourtant, quelque chose clochait. La troisième pierre en partant du sol était légèrement en retrait, à peine deux millimètres. Il avait appuyé. Rien. Il avait poussé latéralement. La pierre avait bougé avec un grincement sourd, et un pan entier de la maçonnerie avait pivoté sur un axe invisible, révélant une ouverture sombre, un passage étroit qui descendait en spirale sous la terre.
Julien avait braqué sa lampe dans le trou. Une odeur de terre humide et de vieux bois lui avait monté aux narines. Il avait pris une profonde inspiration, puis s’était engagé dans le passage.
Les murs étaient anciens, construits en pierre sèche, suintant une humidité glacée. Il avait descendu une vingtaine de marches, puis le couloir s’était élargi en une petite chambre voûtée. Au centre, une caisse de bois, fermée par une serrure rouillée. À côté, posés sur une pierre plate, des ossements : un squelette humain, complet, allongé avec soin, les mains croisées sur la poitrine. Un anneau d’or brillait encore à l’un des doigts squelettiques. Julien avait approché sa lampe. L’anneau portait une gravure fine : un épi de blé, le symbole de la famille Delaunay.
Il avait reculé, le cœur battant à tout rompre. Il fallait qu’il identifie le squelette, qu’il trouve les lettres, qu’il relie tout cela à la fraude de 1903. Mais il y avait autre chose, une menace sourde qui pesait sur lui, comme si la terre elle-même le regardait. Il avait tendu la main vers la caisse, lorsque son téléphone avait vibré dans sa poche.
Un message de Malik : *« Deux hommes viennent de demander au disquaire si vous étiez passé. L’un d’eux a montré une photo de vous. Vous avez dix minutes avant qu’ils ne trouvent la clé. Dépêchez-vous. »*
Julien avait regardé l’anneau, puis l’obscurité derrière lui. Il n’avait pas le temps d’ouvrir la caisse ici. Il devait trouver un moyen de la transporter, ou du moins d’en extraire son contenu avant l’arrivée de ceux qui le cherchaient.
Il avait saisi la caisse à deux mains, soulevé le couvercle d’un geste sec. À l’intérieur, sous une couche de paille moisie, une liasse de lettres nouées d’un ruban rouge, et un cahier à la couverture de cuir craquelé. Il avait glissé l’ensemble sous son manteau, puis s’était retourné vers la sortie.
Au-dessus de lui, un bruit de pas sur la terre. Leurs voix, étouffées mais proches.
Julien avait éteint sa lampe, s’était accroupi dans l’ombre du passage, les lettres contre la poitrine. Il était piégé, à moins de trente mètres de ceux qui voulaient s’assurer que le secret du puits ne remonte jamais à la surface.
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