La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 20: The Well of Secrets
L'obscurité du souterrain collait à sa peau comme un suaire. Julien tenait la lampe de poche d'une main tremblante, le faisceau jaune dansant sur les parois de pierre humide. Le squelette gisait là, dans une posture contorsionnée, comme si la mort l'avait surpris dans une dernière lutte. Une bague en or à l'effigie d'un lion — le blason des Delaunay — cerclait encore l'os de son annulaire gauche.
Des pas sourds résonnèrent au-dessus. Plusieurs hommes. Ils parlaient à voix basse, mais la pierre amplifiait chaque syllabe.
— …disait qu'il venait par ici. Cherchez la trappe.
Julien retint son souffle. Il ramassa la liasse de lettres, ficelée d'un ruban rouge fané. Le papier, jauni par un siècle dans l'humidité, se défit sous ses doigts avec un craquement sec. Il ouvrit la première enveloppe.
*10 mars 1903. Château Lagrange. Cher Armand, je sais ce que tu as fait. La main qui a signé ce testament était morte depuis trois jours quand tu l'as présentée au notaire. Si tu ne viens pas te confesser devant la famille, je porterai cette lettre devant le tribunal…*
La lettre était signée *Étienne*.
Il en déchira une autre. Celle-ci avait été écrite par une main plus hésitante, presque féminine, datée du 22 mars.
*Mon frère, tu m'as pris en traître. Tu croyais me noyer dans le puits comme tu as noyé notre père dans le mensonge. Mais je t'écris de là où tu m'as laissé, avec ma dernière force. Je laisse ce témoignage dans cette cache, afin que la vérité remonte un jour. Le château que tu voles, le vin que tu vends, tout porte le fruit de mon sang.*
Un bruit métallique claqua quelque part au-dessus. La trappe. Ils l'avaient trouvée.
Julien fourra les lettres dans sa veste, puis son regard tomba sur un cahier à la couverture de cuir noir, maculé de taches sombres qui pouvaient être du vin — ou autre chose. Il l'ouvrit. Les pages étaient couvertes d'une écriture dense, presque illisible tant elle avait été rédigée à la hâte.
*Je comprends enfin. Armand n'a jamais été légitime. Notre père avait rédigé un codicille avant de mourir, léguant l'entièreté du domaine à Victoire, ma promise. Armand l'a découvert, l'a détruit. Il a soudoyé les témoins. Il m'a attiré ici, sous le prétexte de réconcilier la famille. J'étais naïf. Il a scellé l'entrée avec l'aide d'hommes de main. Me voilà enterré vivant dans la cave à vin, à trois mètres sous le puits, un passage que seul mon père connaissait.*
Une voix grave, juste au-dessus de Julien maintenant, presque dans sa tête :
— Il est en bas. J'ai vu la lumière.
Julien poussa un juron. Il passa la main sur la paroi derrière lui, cherchant une sortie, un conduit, quelque chose — mais il n'y avait rien. Étienne avait été piégé là, et il l'était aussi.
Non. Pas tout à fait.
Le cahier contenait des notes en marge, des schémas au crayon représentant un réseau de tunnels, et une annotation : *Le passage du cellier vers les douves fut muré en 1888. Mais le conduit de la cheminée du pressoir descend jusqu'ici. Homme de gabarit réduit.*
Julien était maigre, certes, mais pas enfant. Il leva les yeux au plafond. Le conduit devait se trouver au-dessus d'un renfoncement qu'il n'avait pas remarqué. Il braqua sa lampe. Là-haut, à presque quatre mètres, une ouverture sombre s'ouvrait dans la pierre.
— Malik, souffla-t-il dans son téléphone, mais il n'y avait plus de réseau. Deux mètres de terre et de roche ne pardonnent pas.
Les voix au-dessus s'étaient tues. Puis un grincement. Le disque de fer qui couvrait la trappe se soulevait lentement. Une langue de lumière crue pénétra dans le boyau.
Julien n'avait pas d'autre choix. Il empila des pierres, se hissa, les doigts saignant contre le calcaire rugueux. Le conduit était étroit, sale, envahi de toiles d'araignées séculaires. Il s'y faufila, le corps en extension, tirant son sac derrière lui.
— Attends, dit une voix au-dessus. Il y a un passage, ici. Regarde.
La lumière de la torche fouilla la cavité, glissant sur les parois comme un insecte jaune.
— Je ne vois personne. Juste des débris. Il a dû trouver une autre sortie.
Julien rampait dans le noir, ne progressant qu'à la force des coudes et des genoux. Les lettres frottées contre sa poitrine étaient sa seule richesse, son seul salaire. Derrière lui, les hommes parlaient encore, haussaient le ton — l'un voulait descendre, l'autre redoutait un piège.
Puis la pente s'inclina. L'air se fit plus frais, chargé d'une odeur d'humus et de raisin pourri. Un jour grisâtre filtra. Il poussa une plaque de tôle rouillée, découvrit un boyau envahi de feuilles mortes.
Le pressoir désaffecté, au nord-est du chai. La lumière du matin le frappa en plein visage.
Il resta quelques secondes au sol, haletant, piégé entre le passé et le présent. Puis il se releva, épousseta son pantalon, et commença à marcher vers la route, les lettres contre son cœur, l'écho des pas derrière lui qui s'estompaient à mesure qu'il mettait de la distance entre le château et lui.
Quelques centaines de mètres plus loin, il s'arrêta au bord d'un fossé, s'assit sur une pierre, et sortit les lettres.
La troisième était la plus importante. Elle était adressée à *Victoire Marchand*, écrit en lettres enluminées, presque amoureuses.
*Mon aimée. Si vous me lisez, c'est que je n'ai pas survécu. Votre mère connaissait la vérité — ma mort n'est pas un accident. C'est Armand qui garde le domaine, avec la complicité de notre notaire. Mais le vin qu'il vous fait boire, ces années de sainte communion, porte le sceau d'un homicide. Le testament que vous verrez n'est pas celui de mon père. Le curé de Saint-Émilion en possède une copie. Cherchez le dixième volume des registres paroissiaux, à la page du 3 janvier 1902 — une déposition de ma plume.*
Julien relut la phrase trois fois. Le curé. Les registres. « Une déposition de ma plume. » Tout le système avait été verrouillé par le silence et la complicité.
Et maintenant, ce squelette qui portait la bague du lion, là-bas, au fond du puits.
Julien sortit son téléphone. Le réseau revenait. Il composa le numéro de Jacques Ferrand.
— Jacques. Écoutez-moi. J'ai trouvé le puits. J'ai trouvé… des ossements. Et des lettres qui datent de 1903. Il faut que vous veniez ici avec un officier de police judiciaire. Pas avec la gendarmerie du secteur — ils sont peut-être compromis.
Un silence à l'autre bout de la ligne. Puis, la voix de Jacques :
— La femme à l'abbaye. Elle s'appelle Anne Delaunay. Je l'ai appelée hier soir. Elle m'a dit qu'elle avait fait recopier des documents par un clerc en 1998. Les mêmes dates, les mêmes noms.
Julien regarda les lettres dans sa main, la sueur de ses doigts tachant le papier centenaire.
— Alors, nous avons enfin le même dossier. Deux traces indépendantes qui convergent vers le même point.
Il raccrocha. Il se releva. Derrière lui, à l'horizon, la silhouette sévère du château Lagrange se découpait contre un ciel blême. Il commença à marcher vers la route de Saint-Émilion.
Il avait faim. Il avait soif. Il était couvert de terre et de sang séché.
Mais il avait le siècle entre les mains.
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