La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 21: The Aftermath of Discovery
La lumière du petit matin étirait des ombres grises entre les rangées de vignes quand Julien atteignit la route départementale. Ses mains tremblaient encore — moins de peur que d'adrénaline. Le cahier d'Étienne pesait contre sa poitrine, glissé sous sa veste, les lettres dans sa poche intérieure. Il n'avait pas osé s'arrêter pour les lire en entier. Pas encore.
Il marcha deux kilomètres avant de trouver une cabine téléphonique au bord d'un parking de pèlerins. Le combiné sentait le tabac froid et l'humidité. Il composa d'abord le poste de gendarmerie de Saint-Émilion. Une voix lasse décrocha.
« Capitaine Roche. »
Julien se présenta. Le silence à l'autre bout dura assez longtemps pour qu'il imagine la mâchoire du capitaine se serrer.
« Moreau. Vous êtes encore dans le coin ? J'ai eu trois appels à votre sujet hier. Trois. Dont un de Me Delaunay-Casteret, qui semble penser que vous harcèlez sa famille. »
— Elle a raison sur un point, dit Julien. Je m'intéresse à sa famille. Mais pas pour la harceler, capitaine. Pour la faire tomber.
Nouveau silence. Roche soupira.
« Je vous écoute, Moreau. Mais si vous me faites perdre ma matinée, je vous fais perdre votre permis de détective privé. »
Julien parla vite, en gardant les faits. Le puits. Le passage secret. Le squelette. Le cahier d'Étienne Delaunay, daté de 1903, relatant la construction de la cave cachée et la dispute avec son frère Armand. Les lettres, non datées mais portant l'écriture d'Étienne, adressées à un prêtre de Saint-Émilion.
« Je suis sur la route de ta gendarmerie avec deux heures de marche devant moi, dit Julien. Je veux un constat officiel. Une équipe médico-légale sur le puits avant que la famille ne nettoie la scène. »
— Vous avez un squelette, vous dites. Dans un passage sous un puits. Sur la propriété Delaunay.
— Oui.
— Et vous prétendez qu'il s'agit du fondateur de la maison.
— Je prétends seulement qu'il s'agit d'un corps, capitaine. Le reste, les analyses le diront.
Le silence de Roche se fit plus lourd. Quand il parla, sa voix avait perdu son ironie.
« Si vous inventez cette histoire, je vous prends en filature pour obstruction et faux témoignage. Si vous dites la vérité, la famille va nous traîner devant la presse dans l'heure qui suit. Vous comprenez ce que vous déclenchez, Moreau ? »
— Oui, dit Julien. C'est exactement le but.
L'inspecteur prit les coordonnées de la cabine, promit d'envoyer une unité sur le puits et de le rappeler sur son portable personnel. Julien raccrocha, resta un instant appuyé contre la paroi de verre fissurée, puis composa un second numéro.
Un homme répondit presque aussitôt, la voix tendue.
« Oui ? »
— Madame Delaunay-Casteret ?
— Qui parle ?
— Julien Moreau. Le détective privé que votre famille essaie de faire taire depuis une semaine.
Le silence. Puis un rire froid, bref.
— Me menacez-vous, monsieur Moreau ?
— Non. Je vous informe. Vous avez un choix à faire, et il me semblait plus correct de vous le présenter avant que vous ne l'appreniez par la gendarmerie.
Il résuma ce qu'il avait dit à Roche, sans enjoliver, sans accuser. Les faits nus. Le cahier. Les lettres. Le passage. L'anneau au doigt du squelette — il l'avait gardé, glissé dans sa poche, un petit cercle d'or gravé aux initiales E.D.
Quand il eut terminé, la voix de la matriarche avait perdu sa froideur.
« Ce que vous dites est impossible. Armand et Étienne sont morts à six mois d'intervalle. Étienne d'une pneumonie. C'est une histoire connue de tous. Vous fabriquez des preuves, monsieur Moreau. Vous fabriquez un scandale pour rançonner ma famille. »
— Je n'ai rien demandé, dit Julien. Et je n'ai pas fabriqué de squelette, madame. Le corps est resté cent vingt ans sous la vigne. Il a peut-être laissé des marques sur les os. Nous verrons ce que la science en dira.
— La science, répéta-t-elle avec une ironie amère. Vous parlerez à Me Chevalier à partir de maintenant. Je n'ai rien de plus à vous dire.
La communication coupa.
Julien remit le téléphone en place, s'assit sur une borne de pierre, les coudes sur les genoux. Le vent sentait le soufre et la terre fraîche, cette odeur de champignon des matins après la pluie. Il n'avait pas dormi depuis vingt-quatre heures. Ses yeux picotaient.
Il sortit le cahier d'Étienne, laissa la couverture de cuir craquer entre ses doigts. Il n'avait eu droit qu'à une lecture rapide, à la lueur du téléphone, au fond du passage. Il avait retenu les grandes lignes : la construction illégale d'une cave sous le puits en 1899, la découverte d'une veine de calcaire humide idéale pour l'affinage, le projet d'expansion — et la dispute de 1903, quand Armand avait découvert que son frère voulait révéler au conseil de famille les prêts usuraires qu'Armand avait contractés à Bordeaux. Les lettres montraient une escalade de menaces, puis la dernière, écrite la veille de la disparition d'Étienne, demandant au prêtre de Saint-Émilion de conserver une déposition en cas d'accident.
Julien tournait les pages fines, couvertes d'une écriture serrée et régulière, quand son téléphone vibra. Un numéro qu'il ne connaissait pas. Il laissa sonner, puis décrocha.
« Moreau.
— Monsieur Moreau ? Ici Anne Delaunay. Du monastère. Jacques Ferrand m'a transmis votre message. Il m'a dit où vous étiez, et ce que vous aviez trouvé. »
Il ferma les yeux, soudain vidé de son énergie. La voix de la femme était calme, presque monacale.
« J'ai passé la matinée à vérifier les copies des registres de 1902, comme vous l'aviez demandé à Jacques. Le prêtre de Saint-Émilion a tenu une déposition le 12 janvier 1902, comme le cahier de mon grand-père l'indique. Le document n'existe plus, mais les registres paroissiaux en font mention. Êtes-vous en sécurité ?
— Relativement. Les hommes de la famille sont encore dans les vignes.
— Vous devez venir au monastère. J'ai d'autres documents que je n'ai pas confiés à Jacques — une lettre que ma grand-mère m'a laissée avant de mourir, écrite en 1998. Elle parle de la cave. Elle parle aussi d'un autre corps.
Julien se figea. La batterie de son téléphone clignotait en rouge.
— Un autre corps ? Où ?
— Je vous le dirai en personne. Mais ne passez pas par la route principale. Prenez le chemin des crêtes, entre Saint-Émilion et le moulin de Ferrand. Vous y serez en trois heures si vous marchez tranquille.
La communication coupa. Il resta là, le cahier ouvert sur les genoux, les lettres contre sa poitrine, le poids du téléphone mort dans sa main. La diligence du matin montait lentement vers les coteaux, chargée de touristes pour les premières dégustations.
Il regarda le paysage, les lignes droites de la vigne, les pierres blondes des villages au loin. Tout semblait si calme, si immuable, depuis l'extérieur.
Le calme avant l'effondrement.
Son téléphone sonna une dernière fois avant de mourir. C'était Roche.
« Moreau. L'unité vient d'arriver sur le puits. Vous aviez raison — il y a un passage. Nous avons dégagé l'accès à l'aube, et les techniciens sont en train de descendre. Il y aura un rapport préliminaire sous quarante-huit heures, mais les gendarmes sur place disent que le squelette est complet et qu'il porte des traces de fractures anciennes. Des traces qui ressemblent à des coups portés avant la mort.
— Et la famille ?
— Je viens de recevoir un appel de Me Chevalier, l'avocat de la famille, qui me menace d'un recours pour violation de domicile et atteinte à l'intégrité d'un patrimoine classé. Il veut que je retire mon équipe.
— Et vous ?
— Je lui ai dit que j'examinais la demande. En attendant, mon équipe reste. Vous savez que vous venez de faire une ennemie puissante, Moreau. La maison Delaunay a des siècles de prestige dans ce département. Ce soir, votre nom sera dans tous les journaux locaux — et probablement les nationaux si ça continue.
— Tant mieux, capitaine. Les gens doivent savoir ce qu'on leur a vendu pendant cent ans. »
Roche soupira, une dernière fois.
« Vous êtes un emmerdeur, Moreau. Je file dans une heure. Faites attention à vous. »
La communication coupa pour de bon, et le téléphone s'éteignit.
Julien resta sur la borne de pierre, le cahier serré contre lui, et laissa le soleil monter lentement sur les vignes muettes.
Il se leva, rangea le cahier, vérifia la lettre dans sa poche, puis se tourna vers le chemin des crêtes, inconnu, invisible de la route, où Anne Delaunay l'attendait.
Il fit un pas. Puis un autre.
Les vignes, autour de lui, dégoulinaient encore du brouillard de la nuit.
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