La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 22: The Pressure Mounts
La pente devenait raide, caillouteuse. Julien marchait depuis près d'une heure, le sac contre la poitrine, les lettres d'Étienne froissant sous sa paume comme un cœur qui bat encore. Il ne regardait plus derrière lui. À chaque pas, le château s'éloignait derrière les pins, et la ridge path montait en lacets vers la crête qui menait au monastère.
Il avait dix pour cent de batterie la dernière fois qu'il avait regardé. C'était avant la descente. Son téléphone était mort depuis vingt minutes — écran noir, muet, inutile. Il n'avait plus que ses jambes et les documents qui pesaient contre son ventre.
La lumière déclinait. Le soleil de fin d'après-midi colorait les vignes en cuivre, cette heure où le paysage devient presque douloureux de beauté. Julien ne s'y attachait pas. Il marchait, la tête basse, le souffle court.
C'est là qu'il entendit les roues.
Un véhicule. Lent, sur la piste de terre qui montait du val. Julien s'accroupit derrière un affleurement calcaire, la main sur le rebord, le cœur cognant dur contre la cage thoracique. Il attendit. Le moteur se rapprocha, puis ralentit à sa hauteur.
Une portière s'ouvrit.
— Monsieur Moreau.
Une voix de femme. Grave, posée. Il reconnut la diction policée des avocats, celle qui transforme chaque phrase en pièce à conviction.
Julien ne bougea pas. Il retint son souffle.
— Nous savons que vous êtes là, poursuivit la voix. La voiture est vide. Je ne suis pas venue vous arrêter. Je veux parler.
Il aurait pu rester accroupi, attendre que le véhicule reparte. Mais la batterie morte, la fatigue et la pente avaient érodé ses réserves de prudence. Il se redressa.
Une berline noire, toutes portes ouvertes. Une femme en tailleur gris se tenait appuyée contre l'aile avant, les bras croisés, sans menace apparente. Elle avait la cinquantaine, des cheveux courts argentés, le teint d'une femme qui ne voit jamais le soleil qu'à travers les vitres teintées.
Me Chevalier. Les menaces légales, l'homme aux dossiers — non. Chevalier était un homme. Julien l'avait entendu au téléphone. Cette femme, il ne l'avait jamais vue.
— Qui êtes-vous ?
— Louise Garnier. Directrice du patrimoine chez Delaunay & Associés. Chevalier me sous-traite le sale boulot.
Elle avait presque souri. Presque.
— Je ne monte pas dans votre voiture, dit Julien.
— Vous n'avez pas à monter. Asseyez-vous. C'est une route, pas un piège.
Elle écarta une mèche qui tombait sur son front, et il vit ses doigts — pas de bagues, pas de vernis, des mains de bureau, pas de chai. Elle sortit un téléphone de sa poche et le posa sur le capot, face visible.
— C'est pour toi, dit-elle. Enregistreur éteint. Demandez à me fouiller si vous voulez.
Julien s'approcha prudemment. Il fouilla son sac — rien que des papiers et un vieux portefeuille. Il la fouilla lui-même, méthodes de la PTS, rapide et professionnel. Aucune arme. Aucun téléphone supplémentaire. Rien que son propre et celui sur le capot.
— Vous êtes direct, dit-elle.
— Vous êtes sur ma route, madame. Contentez-vous de me dire ce que vous voulez.
Elle attrapa le téléphone, fit défiler quelques écrans puis lui tendit l'appareil. Un document bancaire. En-tête de la Banque de Genève — succursale de Bordeaux.
— La famille a contracté ce prêt il y a quatre ans. Dix millions d'euros, gagés sur le domaine entier : le château, les vignes, les bâtiments, les stocks. Renaissance dans les caves. Les négociants qui détiennent les contrats. Tout.
Julien lut le document. Le montant, la date, la signature. Une signature qu'il reconnaissait : Charles Delaunay.
— Et ce prêt, dit-il sans lever les yeux, arrivait à échéance aujourd'hui ?
— Dans quarante-huit heures. La banque a signifié une saisie immédiate si le remboursement n'est pas effectué.
Il lui rendit le téléphone.
— Je ne vois pas ce que ça change pour moi. Vous venez de me montrer la meilleure raison pour la famille de vouloir enterrer cette histoire : une dette de dix millions sur un actif qu'on saisit demain, ça fait du domaine une affaire de faussaires, un repaire de meurtriers, et la banque aura tout loisir de dire que la valeur des biens est nulle.
Louise Garnier hocha la tête, lentement.
— C'est très juste, Moreau. C'est pour ça que je viens vous voir avant la banque.
Elle marqua une pause. Son regard glissa vers la vallée, vers les toits du château à l'horizon, à peine visibles dans la lumière basse.
— La famille veut que vous enterriez l'histoire. Pas que vous la publiiez. Pas que vous la détruisiez. Juste que vous la gardiez silencieuse pendant soixante-douze heures.
Julien rit. Un rire court, presque douloureux.
— Vous voulez que je maquille un meurtre pour sauver un patrimoine viticole ?
— Non. Je veux que vous attendiez que la banque reprenne le dossier. Si la saisie a lieu, le domaine devient la propriété de la banque et toutes les recherches passent entre les mains d'institutions, d'auditeurs, de comités de sauvegarde. Vous perdez votre preuve. Vous perdez votre enquête. Et la famille perd tout.
Elle s'approcha d'un pas.
— Si vous attendez soixante-douze heures, la dette est payée par un fonds d'investissement qui veut préserver le patrimoine. Les actionnaires vont mettre un administrateur. L'administrateur aura besoin d'un rapport d'expertise indépendant.
Elle sortit une carte de visite de la poche intérieure de sa veste et la lui tendit.
— Vous, Moreau. Vous serez l'expert indépendant. Vous aurez un accès légal complet aux archives. Une autorisation de fouille. Un budget. Et vous déposerez votre rapport officiel sur le meurtre d'Étienne Delaunay directement entre les mains du procureur — mais dans un contexte où la famille tient plus à sa réputation qu'à son secret.
Julien regarda la carte. Carton épais. Papier filigrané, comme ceux du XIXe siècle dans les archives de la police.
— Quel fonds ? demanda-t-il.
— Un investisseur privé. Le nom est dans le dossier à la banque, je l'ai vu mais on ne m'a pas dit de vous le révéler. Le directeur de l'établissement m'a dit que c'était un collectionneur.
— Un collectionneur qui rachète dix millions de dette d'un domaine qui vaut peut-être le dixième ?
Louise Garnier leva les épaules.
— Il aura les archives. Les caves. Toute la mémoire du lieu. Peut-être qu'il est comme ceux qui achetaient des tableaux de maîtres dans les années cinquante, quand on les vendait au poids.
Julien plia la carte dans sa poche. Le regard de Louise Garnier ne cilla pas.
— Si je refuse ? demanda-t-il.
— Dans quarante-huit heures, la Banque de Genève saisit le domaine. Les scellés que la gendarmerie a posés sur votre puits seront levés par la banque. Les preuves que vous avez trouvées seront déplacées dans un coffre bancaire, sous numéro, et vous ne les reverrez jamais. Et Anne Delaunay, votre contact au monastère, elle aura beaucoup plus de mal à obtenir un accès à quoi que ce soit.
Elle marqua une pause.
— Il y a une autre version, Moreau. Je suis venue vous dire — pour la dernière fois — que la famille veut vous engager. Pas vous acheter. Vous engager. Sur dossier. Honoraire d'avocat. Moyenne de 500 euros de l'heure. Les documents que vous avez trouvés sont des copies — je le sais, je les ai visionnés à distance quand vous étiez dans la cave. Les vôtres valent quelque chose, les nôtres aussi. Nous voulons que vous teniez notre version jusqu'au lundi au lever du jour.
Le soleil couchant toucha les crêtes. Sur la piste en contrebas, un autre véhicule se profila lentement — un 4x4 noir, vitres teintées, immatriculation de Bordeaux.
Julien regarda Louise Garnier, puis le véhicule.
— C'est lui ? demanda-t-il.
— C'est l'avocat Chevalier. Il a voulu être présent pour vous faire signer la lettre de rétractation.
— La lettre de rétractation ?
— Celle qui annule votre rapport aux gendarmes. La demande de retrait de vos constatations.
Julien se pencha vers elle, et cette fois sa voix était basse, presque douce, la voix qu'il utilisait dans la salle d'interrogatoire juste avant que l'autre côté craque.
— Madame Garnier. Vous parlez de soixante-douze heures. Vous parlez d'un collectionneur qui rachète dix millions de dette sur un domaine dont la valeur repose sur des bouteilles que personne n'a jamais ouvertes. Vous me proposez un budget, un accès aux archives et une disparition pure et simple du dossier en quarante-huit heures.
Il prit la carte qu'il avait rangée, la regarda un instant puis la rendit.
— Il y a une question que vous n'avez pas posée, insista-t-elle.
— Laquelle ?
— Le nom du fonds qui rachète la dette. Le nom du collectionneur. Le nom de l'investisseur.
Julien attendit.
Louise Garnier reprit le téléphone et lui montra une ligne dans l'accord original de prêt.
*Prestataire financier : R. Delaunay — gestion privée.*
— R. Delaunay ?
— Le prêt a été contracté par la famille auprès d'une société qui porte le nom de la mère de Charles. Selon les registres, elle est morte il y a deux ans. L'administrateur de cette société ne réside pas en France.
Julien vit une pièce du puzzle qu'il n'avait pas encore placée tourner dans sa tête, lente et lourde comme un corps dans l'eau d'un puits.
— Qui administre cette société ?
Elle écarta le téléphone.
— C'est la question que vous poserez à votre contact au monastère, si vous y arrivez. Et celle que vous poserez à la banque avant qu'elle n'efface ce dossier. Si vous ne montez pas dans cette voiture, dit-elle en montrant le 4x4, vous aurez sept jours avant que les scellés ne bougent. Chevalier vous fera une offre écrite qui couvre votre frais, vos honoraires et une indemnité pour la douleur et la souffrance.
Elle marqua une pause.
— Si vous tombez la nuit sans cette lettre signée, le procureur aura déjà classé l'affaire du squelette comme « suicide sans témoin » et le rapport du Dr Roche comme un document administratif.
Julien resta immobile. Le 4x4 s'était arrêté à vingt mètres d'eux. Une vitre arrière descendit lentement. Il ne distinguait pas les visages à contre-jour.
Il glissa la carte dans la poche intérieure de sa veste.
— Dites à l'investisseur que je signerai lundi matin, dit-il à Louise Garnier. Après avoir parlé à mes contacts. Vous voulez ma rétractation ? Vous voulez mon silence ? Il a un prix, mais il n'a pas celui que vous avez écrit sur cette carte.
Elle le dévisagea un instant, puis hocha lentement la tête.
— Vous faites une erreur, monsieur Moreau.
— C'est possible. J'en ai fait beaucoup, dans une cave, il y a encore une heure.
Il tourna le dos à la voiture et reprit la piste, montant vers la crête, vers la ligne noire des collines où l'attendait le monastère — et derrière les pierres, une femme qui détenait une lettre de 1998 et qui savait peut-être le nom de l'investisseur qui tenait aujourd'hui la corde autour du cou de toute la famille Delaunay.
Derrière lui, la portière du 4x4 claqua.
Il ne regarda pas derrière.
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