La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 23: The Dilemma
La pente raide de la crête s'étirait devant lui, caillouteuse, coupée de racines noueuses. Julien avançait d'un pas lourd, les lettres d'Étienne Delaunay contre sa poitrine sous sa veste, comme un cœur supplémentaire. Le vent de Garonne sifflait entre les pins, portant l'odeur de résine et de terre mouillée. Il pensait au squelette scellé sous le puits, aux mains d'Armand fermant la trappe sur son frère, et à ce sourire de Louise Garnier, si poli, si définitif.
Dix millions. Il s'arrêta un instant, appuyé contre un tronc de chêne-liège. Le chiffre tournait dans sa tête comme un refrein. Il connaissait des vignerons qui s'étaient suicidés pour moins que ça. Et voilà que cette famille, qui portait cent vingt ans de mensonge dans ses veines, se trouvait au bord du gouffre — non pas à cause d'un crime ancien, mais d'une dette moderne, propre, immaculée, contractée auprès d'une banque dont il n'avait jamais entendu le nom. Une banque détenue par un fonds d'investissement lié à un certain R. Delaunay. Le fantôme financier d'une famille qui refusait de mourir.
Il sortit son téléphone. Mort. Il le remit dans sa poche, serra la mâchoire, et reprit sa marche. Anne l'attendait au monastère. Il avait besoin de cette lettre de 1998. Besoin de comprendre qui, vraiment, tirait les ficelles. Mais à chaque pas, le dilemme se resserrait comme un étau. S'il rendait publique la vérité sur Étienne, il détruisait ce qui restait du nom Delaunay. La banque ne ferait qu'une bouchée de l'image effondrée du domaine. Les actifs se vendraient aux enchères pour une bouchée de pain. Et des dizaines d'employés, des familles entières, perdraient tout.
La vérité, dans son métier d'avant, était une arme. Il l'avait maniée sans états d'âme. Maintenant, elle pesait autrement.
Un bruit derrière lui. Il se retourna, le cœur battant. Rien. Le vent. Il scruta la ligne de la crête, les fourrés. Personne. Mais il avait appris à ne jamais ignorer cette sensation. Il accéléra le pas. Il connaissait le terrain — chaque vallon, chaque bosquet de cette région. Il coupa par un sentier de chèvres qui descendait vers l'ancien lavoir, là où les moines faisaient leur lessive, puis remonta vers les ruines du monastère.
Il la vit de loin, silhouette claire au milieu des pierres grises, assise sur le muret de l'ancien cloître. Elle se leva dès qu'elle le vit. Anne Delaunay portait une parka bleu nuit, ses cheveux épars dérangés par le vent. Elle avait les yeux rouges, non pas d'avoir pleuré, mais de manque de sommeil. Elle tenait une enveloppe jaunie à la main.
— Vous avez réussi, dit-elle, à le voir.
Mais sa voix tremblait sur une question. Elle n'avait pas encore osé ouvrir la lettre seule.
Julien s'approcha lentement. Il sortit de sa veste le cahier d'Étienne, le montra. Il vit le choc dans ses yeux, l'espoir et l'effroi mêlés. Elle tendit une main, la retira, puis la retendit. Il lui donna le cahier. Elle le tourna entre ses doigts comme un objet précieux, fragile, dangereux.
— C'est lui, murmura-t-elle. Étienne. Mon arrière-arrière-grand-oncle qu'on disait disparu aux Amériques.
— Disparu, c'est un mot. Enseveli, c'en est un autre.
Elle releva la tête, les yeux brillants. Puis elle ouvrit l'enveloppe de sa grand-mère. Une lettre manuscrite, fine écriture penchée, sur du papier de soie. Elle lut à voix haute, d'une voix qui se brisa par endroits.
— « Anne, je t'écris ceci parce que je sais que je n'aurai plus la force de te le dire autrement. Les dettes du domaine ne sont pas le fruit d'une mauvaise fortune. Elles sont la volonté d'un homme qui s'est juré de posséder Delaunay quoi qu'il en coûte. En 1992, j'ai rencontré Robert Delaunay, cousin éloigné de ton grand-père, un homme charmant, venu d'Amérique. Il prétendait vouloir aider la famille. Il a convaincu ton père de signer des emprunts auprès de sa banque — une banque qu'il venait de créer. La banque Saint-Jean. Elle ne prête qu'à nous, pour nous étrangler. Chaque été, les intérêts augmentent. Ton père n'a jamais osé refuser, par honte, par faiblesse. Robert n'a qu'un but : saisir le domaine, le vider, puis le vendre à ce consortium viticole qui lui a commandé ce travail. J'ai découvert qu'il est le fils illégitime de Martin Delaunay, chassé par Armand en 1904, après le meurtre d'Étienne. Ils veulent la terre que leur ancêtre n'a jamais eue. Ne fais jamais confiance à Robert. Et si tu lis ceci un jour, sache que ta grand-mère t'aimait plus que la réputation du domaine. N'aie pas peur de briser ce qui doit l'être. »
Anne s'arrêta. Le vent emporta un silence immense. Julien regardait l'horizon, le puzzle se recomposant dans sa tête. Robert Delaunay. Le fonds d'investissement. La banque Saint-Jean. Le « R. Delaunay » des documents que Louise Garnier avait si soigneusement laissés filtrer. Il ne possédait pas la famille par une menace extérieure. Il était la famille. L'homme était descendu de l'arbre généalogique pour en scier les racines.
— Anne, dit-il lentement, vous avez une adresse ? Une trace de ce Robert ?
Elle secoua la tête, encore sous le choc.
— Non. Grand-mère dit qu'il vit quelque part entre Londres et Singapour. Elle l'appelait le « fantôme ».
Julien ferma les yeux. Le fantôme. Comme la femme en blanc que Louis avait suivie. Le domaine n'avait jamais été hanté par un esprit. Il était hanté par un homme bien vivant, un homme qui avait attendu un siècle pour ravir ce que son ancêtre n'avait pas réussi à prendre par la force, mais qu'il prenait à présent par la finance.
Il prit la main d'Anne, doucement, une fraction de seconde. Puis il lâcha.
— Il va devoir sortir de l'ombre pour saisir ce bien. Et quand il le fera, nous serons là.
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