La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 24: The Aftermath Turn
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l'air restait chargé d'humidité, comme si le domaine entier suintait encore les secrets qu'il avait retenus pendant un siècle. Julien s'était installé dans la bibliothèque du monastère, les volets à moitié clos, la lampe à pétrole jetant une lumière tremblante sur les documents étalés devant lui.
Anne dormait dans la cellule voisine, épuisée par les révélations de la lettre de sa grand-mère. Julien n'avait pas fermé l'œil. Il avait passé la nuit à déchiffrer le cahier d'Étienne, comparant les dates, les noms, les montants. Le vieux cahier tenait une comptabilité minutieuse, non pas des vendanges, mais des trahisons.
Robert Delaunay. Le nom revenait comme un leitmotiv funèbre.
Mais quelque chose clochait. Julien avait passé vingt ans dans la police, et son instinct lui disait qu'une pièce manquait au puzzle. Robert avait construit une banque, oui. Il avait orchestré la ruine de la famille légitime, oui. Mais une banque ne se monte pas en une génération, pas une banque privée capable d'avaler un domaine comme Château Delaunay. Il fallait des associés, des appuis, des réseaux.
Il retourna la dernière page du cahier d'Étienne. Rien. Puis il prit la liasse de lettres trouvée près du squelette, les dépliant avec précaution. La plupart dataient de 1902-1903, échangées entre Étienne et un notaire de Bordeaux. Mais l'une d'elles, plus tardive, portait un cachet de 1911 et une écriture différente, féminine. La signature était illisible, mais le contenu parlait d'un compte ouvert à Londres au nom de « RD Holdings », une société-écran déjà.
Julien se frotta les yeux. Une société-écran en 1911. Robert avait été un pionnier, ou il avait été conseillé par quelqu'un qui savait comment effacer des traces.
Il ouvrit son téléphone, toujours sans réseau. Il se leva, marcha jusqu'à la fenêtre, écarta les volets. Le brouillard roulait sur les vignes, masquant la vallée. Le monastère était perché sur un éperon rocheux, isolé du monde. Parfait pour se cacher. Pas parfait pour enquêter.
Il fallait sortir. Trouver un poste, une connexion, un moyen de remonter la piste de RD Holdings jusqu'à sa source contemporaine.
Il laissa un mot à Anne sur la table de la cuisine — *descends au village, reviens avant midi* — et prit le sentier raide qui descendait vers Saint-Émilion. La marche le fit réfléchir. Il connaissait quelqu'un qui pourrait l'aider à percer les montages offshore, quelqu'un qu'il avait croisé du mauvais côté du bureau, autrefois.
Le village était encore endormi lorsqu'il atteignit la place principale. Un café venait d'ouvrir, et il s'installa à une table du fond, commanda un double expresso. Le Wi-Fi du café était lent mais fonctionnel. Il tapa « RD Holdings » dans le moteur de recherche, puis précisa sa recherche avec « société immatriculée Londres registre des sociétés ».
Les résultats furent maigres. Une société domiciliée à une adresse de Canary Wharf, administrateur : un « M. A. Delcourt ». Le nom lui disait quelque chose, mais il ne parvint pas à le situer immédiatement. Il téléchargea le document d'immatriculation, le fit défiler. La date de création : 1989. Les bénéficiaires effectifs : non divulgués, écran de confidentialité.
Puis il vit une mention qui le fit se redresser. L'adresse de correspondance de Delcourt était un cabinet à Bordeaux, rue des Remparts. Julien connaissait cette rue. Il connaissait même ce cabinet.
Me Chevalier.
La femme en noir dans la 4x4. L'avocate qui connaissait trop bien ses déplacements.
Il zooma sur la signature numérisée de Delcourt au bas d'un document annexe. L'écriture était nette, anguleuse, avec une boucle particulière sur le D et le t final barré d'un trait sec. Julien compara mentalement avec les documents qu'il avait vus dans le bureau de Chevalier, lors d'une affaire précédente. Non, ce n'était pas son écriture.
Mais c'était une écriture qu'il connaissait.
Il ferma les yeux. La mémoire lui renvoya une image : un bureau de la PJ, des dossiers éparpillés, un homme en costume gris penché sur une liasse de documents, la main crispée sur un stylo. Le capitaine Delacroix. Son ancien adjoint, celui qui avait témoigné contre lui pendant l'enquête disciplinaire qui avait mis fin à sa carrière. Celui qui avait hérité de son poste.
Julien rouvrit les yeux, regarda à nouveau l'écriture. Oui. Sans aucun doute. Le D bouclé, le t barré. C'était la signature de Delacroix.
Il téléchargea une page d'annuaire professionnel, trouva la fiche de Delacroix : désormais commissaire divisionnaire, chef de l'Office central de lutte contre la criminalité financière. Installé à Paris. Mais le cabinet de correspondance restait à Bordeaux, rue des Remparts. Chevalier était son relais local.
Julien resta immobile, le café refroidissant devant lui. Le puzzle s'assemblait avec une logique implacable. Delacroix n'avait pas seulement orchestré sa chute ; il avait orchestré la ruine de la famille Delaunay depuis des décennies, utilisant la société-écran de Robert comme paravent. Robert avait bâti le piège au début du siècle. Delacroix l'avait modernisé, l'avait transformé en machine financière invisible.
Mais pourquoi ? Delacroix n'avait aucun lien avec la famille, aucun intérêt pour le vin. Sa carrière avait été construite sur la criminalité financière, pas sur le terroir.
Julien relut le document d'immatriculation. Une clause attira son attention : l'objet social de RD Holdings incluait « l'acquisition, la gestion et la revente d'actifs viticoles d'exception pour le compte de partenaires institutionnels ». En dessous, une annexe confidentielle, pas accessible en ligne, mentionnait une « entité bénéficiaire ultime » à Singapour.
Un consortium viticole. Anne avait mentionné ce mot dans sa lettre. Robert avait voulu vendre le domaine à un consortium. Delacroix était l'intermédiaire, l'homme qui orchestrerait la saisie.
Julien paya, sortit du café, et trouva enfin un endroit avec du réseau. Il composa le numéro de Roche. La communication grésilla, puis la voix du capitaine de gendarmerie parvint, hachée.
« Moreau ? Vous tombez mal. Le procureur a demandé une réunion d'urgence. »
« C'est à propos du squelette ? »
« Silence radio. Je vous rappelle plus tard. »
La ligne coupa.
Julien resta planté au bord de la route, le téléphone pendant au bout de son bras. Le procureur. Roche. Delacroix. Chevalier. Tous les fils convergeaient vers le même point : la main qui tenait le dossier judiciaire était aussi celle qui tenait les cordons de la dette.
Il remonta vers le monastère, les jambes lourdes. Anne l'attendait sur le seuil, le visage tendu.
« Tu as trouvé quelque chose », dit-elle, constatant plutôt qu'interrogeant.
Il la fit entrer, referma la porte, s'assit face à elle. Il lui raconta tout : la société-écran, la signature, Delacroix, son ancien adjoint, Chevalier, le procureur. Elle l'écouta sans l'interrompre, les mains serrées sur ses genoux.
« Alors ce n'est pas seulement une vengeance familiale », dit-elle lentement. « C'est une opération montée par un flic véreux et un consortium international. »
« Delacroix a compris que Robert avait construit un piège parfait », dit Julien. « Il n'avait qu'à l'attendre. Puis il a attendu que le domaine soit vulnérable. Il a utilisé la banque de Robert pour accorder des prêts à taux prohibitifs, puis il a resserré l'étau. »
« Pourquoi maintenant ? »
« Parce que le domaine vaut plus que jamais. Les vieux millésimes se vendent à prix d'or. Le consortium veut la production actuelle et la légende d'Étienne pour gonfler les prix. S'ils effacent l'histoire du meurtre, ils effacent aussi la malédiction qui pèse sur les ventes. »
Anne détourna le regard. Dehors, le brouillard commençait à se lever, découvrant les rangées de vignes qui descendaient vers la vallée. Le domaine était magnifique, même vu d'ici, même sous la lumière grise d'un matin de printemps.
« Que fait-on ? » demanda-t-elle.
Julien regarda le cahier d'Étienne, posé sur la table entre eux. Les pages jaunies contenaient cent vingt ans de vérité. Et maintenant, il savait qui voulait l'enterrer.
« On ne fait rien précipitamment », dit-il. « Delacroix croit que je suis seul, discrédité, sans appui. Il ne sait pas que j'ai découvert le lien entre la banque de Robert et sa société-écran. Il ne sait pas que j'ai mis la main sur son écriture. »
« Mais il sait que tu as trouvé le squelette. »
« Oui. Et c'est exactement ce qui le rend dangereux. Il doit décider s'il me laisse faire ou s'il accélère son plan. »
Julien se leva, rangea les documents dans son sac, enveloppa le cahier d'Étienne dans un linge propre. Il fallait mettre ces pièces à l'abri, en lieu sûr, hors de portée de Delacroix et de ses complices.
« Anne, dit-il, vous connaissez quelqu'un en qui vous avez confiance absolue, hors du domaine ? Une personne qui pourrait garder ces documents sans poser de questions ? »
Elle réfléchit, puis hocha la tête. « La sœur Marie-Cécile, à l'abbaye de la Sauve-Majeure. Elle m'a cachée quand j'étais enfant. Elle ne parlera jamais. »
« Alors c'est là que nous allons. »
Il attrapa sa veste, puis se retourna vers elle.
« Delacroix a attendu vingt ans pour me détruire », dit-il d'une voix calme. « Il a utilisé ma disgrâce pour couvrir ses opérations. Mais je viens de comprendre quelque chose qu'il n'a jamais anticipé. »
« Quoi ? »
« S'il orchestre la ruine du domaine depuis si longtemps, c'est que le domaine représente quelque chose pour lui. Pas l'argent. Pas le vin. Quelque chose de personnel. Un flic ne construit pas un montage aussi complexe pour un simple profit. »
Il ouvrit la porte. L'air frais entra, chargé d'odeurs de terre et de bourgeons.
« Il faut que je découvre ce que Delacroix veut vraiment. Et pour cela, je dois le voir en face. »
Anne le suivit sur le seuil, le visage grave.
« Il vous tuera », dit-elle simplement.
« Peut-être. Mais pas avant de m'avoir dit la vérité. Les hommes comme lui ont besoin d'un public. »
Ils prirent le sentier vers la Sauve-Majeure, le cahier d'Étienne serré contre la poitrine de Julien, le brouillard enfin dissipé au-dessus des vignes.
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