La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 26: The Fallout
L'air de la nuit était froid sur ses épaules. Julien coupa le moteur de sa 205 à deux cents mètres de la place de la Bourse, les mains encore tremblantes sur le volant. Le téléphone dans sa poche pesait comme un lingot. Douze minutes. Douze minutes de vérité brute, enfermées dans un fichier audio, capables de faire tomber un capitaine de gendarmerie.
Il appela Anne. Une sonnerie. Deux. Trois.
— Julien. J'ai cru que tu t'étais fait prendre.
— Presque. Je l'ai fait parler. Il a tout avoué, Anne. Le chantage, la dette, le consortium. Sa famille. Sa revanche.
Silence. Puis un souffle, un sanglot retenu.
— Tu es sûr ?
— Je l'ai entendu de sa bouche. Viens. On va déposer une copie chez Sœur Marie-Cécile et porter l'original au procureur. Cette nuit.
— Le procureur qui a demandé une réunion d'urgence à Roche ? demanda-t-elle.
— Roche est intègre. Delacroix a manœuvré, mais Roche n'est pas dans le coup. On va le voir demain matin. Pour l'instant, on sécurise. Je passe te prendre à l'épicerie du quartier Saint-Pierre dans vingt minutes. Amène les copies des lettres.
La ligne coupa. Il regarda son téléphone. Le fichier était là. Sauvegarde automatique sur le cloud personnel, ainsi qu'une copie sur une clé USB glissée dans sa doublure. Sécurité obsolète, mais efficace. Il démarra.
Il arriva le premier. L'épicerie était fermée depuis des heures, les volets baissés, la rue déserte. Il coupa le moteur et baissa sa vitre. L'odeur du fleuve remontait, mélange de vase et de pierre humide. Il faillit ne pas la voir. Une silhouette, au bout de la rue. Non, deux. Elles avançaient sans se presser, l'une large, l'autre fine, uniformes sombres.
Il plongea sous le tableau de bord.
Pas de gyrophare. Ce n'était pas une patrouille. Trop compact. Trop silencieux. Il les regarda passer sous les lampadaires. Visages inconnus, démarche professionnelle. Des gens du groupe d'intervention, ou de la sécurité rapprochée, pas des gendarmes de quartier.
Son téléphone vibra. Un texto d'Anne :
*"Trois véhicules viennent d'arriver devant l'hôtel de police. Ils ont des armes longues. On a un problème ?"*
Il ne répondit pas. Il coupa le moteur de son téléphone – non, mieux, il le mit en mode avion – et sortit par la portière passager, en rasant les murs. Il contourna l'épicerie par la ruelle arrière, où une porte en tôle grinçait sous son poids depuis trente ans. À l'intérieur, l'odeur de café et de détergent bon marché. Anne l'attendait dans la réserve, les bras croisés, les yeux rouges.
— Ils savent, dit-elle. Il t'a vendu avant de se faire prendre.
— Ou ils sont simplement sur les lieux pour autre chose. Mais on ne va pas courir le risque. On va au monastère.
— Pour y mettre quoi ? Si Delacroix est arrêté, son téléphone et son ordinateur vont tomber entre les mains de la section financière. Les preuves sont dans tes mains.
Il sortit la clé USB et la lui tendit.
— Tu connais l'emplacement chez Marie-Cécile. Le mur nord de la chapelle, troisième pierre derrière l'autel. Je t'ai montré où. Va-y. Je vais te couvrir.
Elle prit la clé. Une fraction de seconde, leurs doigts se frôlèrent.
— Et toi ?
— Je vais m'assurer que personne ne nous suit. Ensuite, je me rendrai au procureur avec la copie restante sur mon téléphone.
Il vérifia son reflet dans la vitre du congélateur. Il avait l'air de ce qu'il était : un homme au bord du gouffre.
— Pars. Tout de suite. Par le canal, pas par les routes.
Elle hocha la tête. Elle glissa la clé dans sa poche intérieure et sortit par la porte de derrière. Il la regarda disparaître dans l'ombre des platanes, le long du canal du Midi, puis il revint vers la voiture.
Il n'atteignit jamais la place.
Un véhicule banalisé – une berline grise, pas de gyrophare – s'était positionné en travers de la sortie de la ruelle. Le conducteur, une femme aux cheveux courts, ne descendit pas. Elle pointa un doigt vers lui, puis vers le haut, comme pour désigner un obstacle invisible.
Julien changea de plan.
Il repartit à pied, par les toits des hangars voisins, comme il le faisait vingt ans plus tôt quand il courait après les cambrioleurs du quartier des Chartrons. La ville défilait sous ses pieds – zinc des toitures, cheminées effondrées, antennes rongées par la rouille. Il rejoignit la rue Notre-Dame, où son contact chez les dockers avait un atelier.
Trente minutes plus tard, il était dans un cottage de vigneron, en bordure de la commune de Saint-Émilion, une cabane en pierre sèche entourée de vignes. Les murs sentaient le vieux chêne, la chaleur des étés et la poussière des vendanges. Le propriétaire – un contrôleur des impôts renvoyé comme lui et logeur occasionnel – lui tendit un téléphone à carte prépayée.
— Ton nom circule sur les ondes, lui dit l'homme. Pas en bien.
Julien appela Anne.
— Je suis en lieu sûr, dit-elle. Sœur Marie-Cécile est au courant. Les lettres et la clé sont en place.
— Et la copie du fichier ?
— J'ai fait mieux. Je l'ai envoyée à un contact chez Mediapart.
Silence.
— Un contact ? Tu as envoyé la confession de Delacroix à un journaliste sans me demander ?
— Tu étais injoignable. Et d'après la radio, tu es devenu un suspect, Julien. Écoute ça.
Elle colla son téléphone contre la radio de sa voiture. Un flash info passait, voix grave, ton solennel :
*"Le capitaine Delacroix de la gendarmerie de Bordeaux a été interpellé ce soir dans le cadre d'une enquête sur une tentative de déstabilisation d'une propriété viticole historique. Les premiers éléments suggèrent un montage financier complexe. Selon des sources proches de l'enquête, un ancien enquêteur privé, Julien Moreau, est recherché pour son rôle présumé dans cette affaire. Il serait susceptible d'avoir dissimulé des preuves et de s'être rendu complice de chantage."*
Julien serra la mâchoire.
— Ils m'ont transformé en complice. Delacroix a poussé son plan B avant de se faire coffrer.
— Il a balancé ton nom comme un poison. Son avocat a déjà parlé aux médias.
Il ferma les yeux. La nuit était devenue un piège.
— C'était lui, Anne. Il a tout orchestré pour faire tomber la famille, et moi avec. Il n'a rien à perdre en prison : il sait que le consortium le protégera. Moi, je suis seul.
Il ouvrit la porte du cottage et s'assit sur le seuil. Les vignes s'étendaient sous une lune mince, métallique. Une brise froide apportait l'odeur des raisins en rêve. Il baissa les yeux vers ses mains.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Anne.
— Le journaliste, ce contact. Tu l'as envoyé où ?
— Une adresse électronique sécurisée. Il s'appelle Léon Berger. Il a déjà couvert les affaires viticoles.
— On ne le connaît pas. S'il est payé par le consortium, il enterrera le fichier avant de le lire.
— Tu as mieux ?
La question resta suspendue. Au loin, vers Bordeaux, la ville s'illuminait d'un halo jaune sale. Dans quarante-huit heures, la banque pourrait déclencher la vente aux enchères du domaine. S'il ne parvenait pas à prouver son innocence avant ça, Julien serait arrêté, le domaine vendu, et le système Delacroix gagnerait.
Il se leva, remonta sa veste sur ses épaules.
— Je vais vérifier ce Berger. Et en attendant, je vais découvrir ce que Delacroix a construit en trente ans. Son passé. Ses fréquentations. Son plan C. Parce que s'il a prévu que je le dénonce, il a aussi prévu ma fuite. Et je veux savoir où il m'a poussé.
Dans le cottage, une vieille horloge sonna minuit. Le premier jour de sa fuite commençait.
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