La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 27: On the Run
La pluie avait cessé depuis une heure, mais l'humidité continuait de suinter à travers les planches mal jointes du cabanon. Julien s'était assis sur une caisse de bouteilles vides, le dos contre le mur, le téléphone de l'ouvrier agricole entre les mains. Un vieux modèle, presque préhistorique, mais débloqué et avec un forfait prépayé. Personne ne pouvait le tracer là-dessus.
Il composa le numéro que Léon Berger lui avait donné trois ans plus tôt, lors d'une affaire mineure de contrefaçon de grands crus. Le journaliste avait été utile, alors. Julien espérait qu'il le serait encore.
Quatre sonneries. Cinq. Il allait raccrocher quand une voix rauque répondit.
— Berger.
— Léon. C'est Julien Moreau.
Un silence. Puis un rire bref, sans joie.
— Moreau. Vous avez un sacré culot de m'appeler. Les gendarmes ont lancé un avis de recherche contre vous. Trafic de preuves, obstruction à la justice, complicité de meurtre. Vous êtes l'homme le plus recherché de Gironde.
— Et vous êtes un homme qui aime les scoops, Léon. J'ai quelque chose qui va vous faire oublier tous vos prix.
— Je parie que oui. Mais écoutez-moi bien, inspecteur. Vous n'êtes plus inspecteur. Vous êtes un fugitif. Et moi, j'ai une réputation à protéger.
— Je vous ai fait avoir l'exclusivité sur l'affaire Croizet, lança Julien. Vous m'en devez une.
— L'affaire Croizet date de 2019. La dette est prescrite.
Julien serra la mâchoire. Il fallait frapper fort, vite.
— Captain Delacroix m'a avoué avoir orchestré la ruine financière de la famille Delaunay. C'est enregistré. Douze minutes de confession complète. Il a également enterré des preuves dans une affaire de meurtre vieille de plus d'un siècle. Vous voulez entendre la bande, ou vous voulez continuer à jouer les vierges effarouchées ?
Le silence qui suivit était plus lourd. Julien entendait le journaliste respirer, peser le pour et le contre.
— Delacroix, le capitaine de gendarmerie ? répéta Berger, la voix soudain moins désinvolte.
— Lui-même.
— Et il est en garde à vue en ce moment même, si j'ai bien compris les informations qui circulent.
— Arrêté ce matin. Mais il a des amis puissants. S'il sort, toute preuve disparaîtra. Vous avez une fenêtre, Léon. Une petite fenêtre pour publier l'histoire qui fera tomber un capitaine et peut-être bien plus haut que lui.
Un nouveau silence. Plus long. Julien sentit un malaise naître au creux de son estomac.
— Léon ?
— Je ne peux pas vous aider, Moreau.
— Quoi ?
— Je dis que je ne peux pas. Je ne veux pas. Désolé.
— Vous ne pouvez pas être sérieux. Vous êtes journaliste, bon Dieu. Un vrai. Vous avez passé votre carrière à dénoncer les abus de pouvoir. Et vous allez laisser passer ça ?
— Vous ne comprenez pas, Moreau. Ce n'est pas un choix.
Un déclic. Julien comprit alors ce qui clochait dans la voix de Berger. Ce n'était pas de la prudence. C'était de la peur.
— Ils vous ont acheté, murmura-t-il.
— Ils m'ont… proposé une opportunité. Une maison d'édition sérieuse m'a contacté hier. Un contrat pour écrire l'histoire du vin de Bordeaux. Avec une avance confortable. Très confortable.
— Et ils vous ont demandé de ne pas toucher à l'affaire Delaunay ?
— On n'a pas eu besoin de mettre ça noir sur blanc. Les choses se sont faites… subtilement. Mais la consigne était limpide. Ne pas toucher à l'histoire des Delaunay. Leur offrir une mémoire propre.
Julien ferma les yeux. Il avait envoyé l'enregistrement à Berger via une messagerie sécurisée, en espérant qu'il le publierait. Une erreur. Une stupide erreur de confiance.
— Vous avez détruit les fichiers ? demanda-t-il.
— Je n'en avais pas besoin pour signer. Mais je ne les ai pas gardés, si c'est ce que vous sous-entendez. La confidentialité était… une condition implicite.
— Vous êtes un lâche, Léon.
— Je suis un homme qui a cinquante-cinq ans, deux enfants à l'université et une carrière qui s'étiole. Vous me jugez ? Quand vous étiez dans la police, vous n'avez jamais fait de compromis ? Vous avez jamais fermé les yeux, serré des mains, regardé ailleurs ?
Julien ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots restèrent coincés. Il pensa aux années passées au sein de la brigade. Aux dossiers classés trop vite. Aux témoins qu'on avait dissuadés de parler. Oui. Il avait fait des compromis. Plus qu'il ne voulait l'admettre.
— Détruisez l'enregistrement, dit Berger. Et disparaissez, Moreau. Vraiment. Ils ont les moyens de vous faire mourir de mort naturelle. Une noyade dans la Garonne, une chute dans un escalier. Personne ne saura.
— Et les Delaunay ?
— Leur histoire se terminera comme elle aurait dû se terminer il y a cent ans. Avec leur ruine et leur silence.
La ligne coupa.
Julien resta assis un long moment, le téléphone froid dans sa main. La colère montait, mais elle se heurtait à un sentiment plus sombre : l'impuissance. Il avait une confession enregistrée, une preuve irréfutable, et personne pour la publier. Le reporter désigné était acheté. Et combien d'autres ? Combien de journalistes, de magistrats, de fonctionnaires avaient été graissés par la même machine ?
Il sortit de la cabane, marcha entre les rangées de vignes encore enduites d'humidité. L'aube n'était pas loin, une lueur grise naissait à l'est, au-dessus des coteaux. Dans une heure, Anne serait au monastère. Elle attendrait de ses nouvelles, pleine d'espoir.
Que lui dirait-il ? Que leur seule chance de faire éclater la vérité venait de signer un contrat d'édition ? Qu'ils étaient seuls, désormais, sans appui médiatique ?
Son téléphone vibra. Un message d'Anne.
« Toujours libre ? »
Il hésita. Puis il composa un numéro qu'il n'avait pas utilisé depuis des années. Celui de l'ancien commissaire Armand Lefèvre, son premier mentor, celui qui l'avait formé. À la retraite depuis cinq ans, installé quelque part dans les Landes. Un homme âgé, fatigué, mais avec une mémoire d'éléphant et un carnet d'adresses que même Delacroix ne pourrait pas neutraliser.
La sonnerie retentit. Une fois. Deux fois.
— Julien ? fit une voix étonnée. À cette heure-ci ? Que se passe-t-il ?
— Monsieur Lefèvre. J'ai besoin de votre aide.
— Vous savez à quelle heure il est ?
— Je me souviens que vous vous leviez toujours à cinq heures pour surveiller vos vignes. Vous disiez que le meilleur moment pour voir ce qui cloche chez un homme, c'est l'aube.
Un rire sec.
— Vous avez appris quelque chose, alors. Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Je vous envoie quelque chose. Un enregistrement. Vous le ferez écouter à qui vous voulez. Anciens collègues, journalistes retraités, qui que ce soit que vous connaissez encore aux affaires internes. Delacroix doit tomber. Pas par un scandale médiatique, mais par une procédure interne. La seule chose que la consortium ne peut pas acheter.
Silence. Puis Lefèvre parla, lentement.
— Le consortium ?
— C'est le nom que je leur donne faute de mieux. Ils ont acheté un journaliste cette nuit.
— Bon Dieu. Vous êtes où, en ce moment ?
— Dans le vignoble. Personne ne le sait.
— Vous restez là. Vous bougez pas. Je vais faire des appels. Ne m'appelez plus sur ce numéro avant quarante-huit heures, mais vous me donnez une ligne sûre.
Julien lui dicta le numéro de téléphone prépayé. Lefèvre le répéta deux fois avant de raccrocher.
Julien remit le téléphone dans sa poche. Il leva les yeux vers les premiers rais de soleil qui perçaient entre les collines. Quelque part, dans la vallée, le château Delaunay attendait sa ruine définitive. Le délai de la banque approchait. Il devait revoir Anne, partager ce qu'il avait appris, et trouver un nouveau plan.
Mais avant cela, une question lui déchirait l'esprit : Berger avait dit que la maison d'édition l'avait contacté hier. Hier. Avant même que Julien ne trouve l'enregistrement chez la sœur Marie-Cécile.
Le consortium savait. Il savait tout. Quelqu'un, au monastère, avait parlé.
Ailleurs, l'aube éclairait le versant est. Il prit une inspiration profonde et se mit en marche vers la crête, là où la vieille route rejoignait le chemin des moines. Il avait deux heures avant l'office. Anne serait là.
Et elle seule pouvait lui dire qui, au monastère, avait vendu leur secret.
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