La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 28: The Hidden Library
La pluie s'était mise à tomber, fine et insistante, comme si le ciel lui-même voulait effacer les traces de Julien. Il avait laissé la voiture de Lefèvre à trois kilomètres du domaine, dans un bosquet de chênes, et avait marché le reste du chemin à travers les vignes mortes. Les rangées de ceps dénudés s'étiraient comme des doigts squelettiques vers un ciel couleur d'encre.
La clé qu'Anne lui avait donnée—celle de la porte de service du chais sud—tourna dans la serrure avec un cliquetis qui lui parut assourdissant dans le silence. Il resta immobile, retenant sa respiration. Rien. Seulement le goutte-à-goutte de l'eau s'égouttant de son ciré sur le sol de pierre.
Le château était mort. Les volets fermés, les meubles sous housses. La banque avait déjà envoyé un huissier pour inventorier le contenu—Anne le lui avait dit—mais pas encore scellé les portes. C'était une fenêtre étroite, peut-être quelques heures.
La bibliothèque privée d'Armand Delaunay occupait l'angle nord-est du premier étage. Julien n'y avait jamais mis les pieds. Lors de ses précédentes visites, Anne avait évoqué cette pièce avec une sorte de gêne, presque de honte. « C'est là que mon grand-père gardait ses collections », avait-elle dit, sans plus de précisions. Il avait supposé qu'il s'agissait de livres rares, de gravures anciennes.
Le battant céda sous sa paume. Une odeur de papier moisi et de cuir rance l'enveloppa immédiatement, si dense qu'on aurait pu la trancher au couteau. Des bibliothèques en noyer massif couvraient chaque mur du sol au plafond, leurs étagères ployant sous des volumes reliés, des cartons d'archive, des rouleaux de parchemin. Mais ce ne fut pas cela qui attira son regard.
Au centre de la pièce, sur un lutrin de chêne sculpté, trônait un registre ouvert. Sa couverture de cuir bordeaux était estampée d'un blason—celui des Delaunay, trois grappes de raisin entrelacées d'un serpent. Julien s'en approcha, sortit une lampe torche de sa poche, et dirigea le faisceau sur la page jaunie.
La calligraphie était soignée, presque pointilleuse. Une écriture de notaire du XIXe siècle. La date en tête : *15 octobre 1887*.
Le contenu lui fit froid dans le dos.
Il ne s'agissait pas de vendanges ni de cépages, mais d'un homme. Un nom, une description sommaire, et un montant. 3 000 francs, versés à un certain Maître Dupré pour « services rendus, affaire de la Chenaie ». Plus bas, une annotation plus lâche, de la même main : *Le corps ne sera jamais retrouvé. Les fûts sont prêts. L'année sera bonne.*
Julien sentit le sang lui battre aux tempes. Il tourna la page.
*12 février 1893.* Un autre nom. Une « affaire de la gravière ». 4 500 francs. Puis, presque comme une pensée ajoutée en marge : *Le 1889 est déjà mis en bouteille. Sa Sainteté ne saura jamais ce qu'elle a bu.*
Sa Sainteté. Julien eut un haut-le-cœur.
Il passa les heures suivantes à inventorier le registre, page après page, une litanie macabre qui s'étalait sur plus d'un siècle. Chaque entrée rapportait un décès—un rival commercial, un maître de chais trop curieux, un journaliste qui posait trop de questions, une maîtresse éconduite—et le liait à un millésime. Le 1893 pour le caviste poignardé derrière les foudres. Le 1906 pour l'avocat noyé dans l'estuaire. Le 1921 pour le comptable qui avait menacé de tout révéler, dont le corps n'avait jamais refait surface.
Le 1921. Julien s'arrêta. Il connaissait cette année-là. C'était celle du grand incendie du chais sud. Et c'était celle du grand-père de Delacroix. Il revint en arrière, chercha des entrées antérieures, jusqu'à cette date fatidique, et trouva ce qu'il cherchait. Une écriture plus hésitante—celle peut-être d'Armand lui-même, vieillissant. *7 mars 1920. Le contremaître a vu ce qu'il n'aurait pas dû voir. Le gendre Sorel l'a renvoyé, mais son silence devra être acheté. 200 francs. Le certificat de son grand-père l'a ruiné à jamais.*
Delacroix avait raison. Son grand-père avait été licencié. Mais pas pour incompétence. Pour avoir vu. Et le demi-siècle de ressentiment qui en avait découlé—la banque, la conspiration, la ruine méthodique de la famille Delaunay—n'était qu'une réaction en chaîne déclenchée par ce licenciement injuste.
Julien referma le registre. Sa main tremblait légèrement.
Ce n'était pas seulement un relevé de meurtres. C'était la clé de voûte de tout le château. Chaque grand millésime dont la famille Delaunay tirait sa légende—chaque reconnaissance internationale, chaque note de dégustation aux superlatifs dithyrambiques—reposait sur de la terre nourrie de secrets et de sang. Le patrimoine, la réputation, la fortune. Tout était fondé sur le mensonge.
La deuxième bibliothèque, celle du mur ouest, contenait autre chose. Des photographies, soigneusement collées dans des albums. Des portraits de famille, des scènes de vendanges. Mais aussi, dans une boîte métallique fermée par un cadenas dont la serrure céda au bout de trois coups de pied, une liasse de lettres manuscrites.
Julien les parcourut rapidement. Elles dataient de l'époque récente—les années quatre-vingt-dix. La signature au bas de la dernière le fit sursauter : *Pierre Delaunay*. Le père d'Anne. Elles étaient adressées à un correspondant anonyme, et leur contenu était explosif.
*Je ne peux plus continuer à perpétuer ce mensonge. Le registre du grand-père, ces… arrangements… C'est au-dessus de mes forces. Si quelqu'un les découvrait, la maison serait détruite. Je préfère encore que la banque prenne le domaine que la vérité éclate.*
Puis, une lettre plus récente, datée de quelques semaines avant la mort de Pierre Delaunay. La même écriture, plus faible, comme si l'auteur avait été malade :
*On me fait des menaces. Des gens savent que j'ai envisagé de tout révéler. Ils disent que si je parle, ma fille le paiera. Je vous en supplie, si quelque chose m'arrive, protégez Anne.*
Quelque chose lui était arrivé. Un accident de voiture sur la départementale, une nuit de tempête. Officiellement, un aquaplanage. Julien avait lu le rapport, des années plus tôt, sans y porter attention. Il l'examinait désormais sous un jour différent.
Il sortit son téléphone. Le signal était faible, mais survivait. Il photographia chaque page du registre, chaque lettre, chaque photographie utile. Quarante-huit minutes plus tard, sa mémoire était pleine et sa pochette de plastique bourrée de documents qu'il fourra dans son ciré.
Sa main s'attarda sur la dernière lettre du père d'Anne. Pierre Delaunay avait parlé de menaces. Il avait parlé de gens qui savaient. Avait-il été tué pour avoir envisagé de révéler la vérité ? Ou était-ce Delacroix—que la famille Delaunay croyait allié à sa cause de vengeance, mais qui n'avait jamais cessé de travailler pour la consortium ?
Julien referma son sac. Il se dirigea vers la fenêtre, écarta deux lamelles du volet, et jeta un regard au-dehors. Une voiture—une Peugeot grise sans marquage—montait lentement l'allée du domaine. Les gendarmes.
Il s'éclipsa par la porte du fond, emprunta l'escalier de service, et se glissa dans l'humidité nocturne. Il avait ce qu'il était venu chercher, mais ce qu'il avait trouvé était bien plus que des preuves contre Delacroix. C'était la vérité sur la famille qu'Anne aimait encore. Et cette vérité allait la détruire, quel que soit le sort de son domaine.
Son téléphone vibra. Un message de Lefèvre, bref, sans fioritures : *La commission interne a pris connaissance de l'enregistrement. Ta situation se débloque. Ne fais rien d'irréversible.*
Julien sourit dans l'obscurité. Lefèvre était un homme de l'ancienne école. Mais il n'avait pas pour autant envie de passer la nuit dans une cave à vin. Il remonta le chemin entre les vignes, s'engouffrant dans l'obscurité protectrice, sous une pluie qui commençait à redoubler. Dans sa poche, le registre de la honte laissait une empreinte brûlante sous ses doigts.
Le lys de la famille Delaunay fanait depuis plus d'un siècle. Et ce qui le nourrissait, c'était le sang.
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