La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 7: The Old Barrel's Secret
La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, quand Julien atteignit le mur de pierre qui marquait l'entrée ancienne des caves de Montrose-Belliveau. Anne l'attendait sous un chêne, le capuchon de son ciré noir relevé. Elle ne portait pas de lampe, seulement un trousseau de clés qui tintait à chacun de ses mouvements.
— Mon père a commencé le tri. Il a dit qu'il voulait « nettoyer » le fond du chai 3 avant l'aube, murmura-t-elle. Le personnel de nuit est en repos. Nous avons peut-être trois heures.
Julien acquiesça. Trois heures suffiraient, si le destin était clément. Il n'y croyait guère.
Anne ouvrit une porte en bois renforcé, dissimulée dans l'épaisseur du mur. Les gonds graissés ne protestèrent pas. Une odeur de terre, de moisi et de moût ancien monta aussitôt, familière comme un vieux reproche. Les caves s'étendaient sur près d'un kilomètre de galeries voûtées, taillées dans la roche calcaire de la rive droite.
Ils marchèrent en silence. Au-dessus de leurs têtes, des ampoules nues se succédaient, espacées de dix mètres, créant une alternance d'ombre et de lumière chlorotique. Le chai 3 abritait les barriques les plus anciennes, celles qui n'avaient plus de valeur commerciale mais que Jacques Belliveau conservait par orgueil ou par superstition. Des fûts de chêne alignés comme des sarcophages, l'étiquette mangée par l'humidité, le bois veiné de cernes plus sombres.
— Le notebook de Marchand, où l'as-tu trouvé ? demanda Julien à voix basse.
— Dans le double-fond d'une barrique de 1905, la seule qui n'a jamais été remplie. C'est mon père qui l'a découvert, il y deux mois. Depuis, il n'est plus le même.
Près du fond du chai, ils s'arrêtèrent devant une barrique plus grande que les autres, un foudre de six mille litres. Sa coque était si sombre qu'elle semblait absorber la lumière. Anne écarta une bâche de plastique qui révélait un espace vide derrière le foudre — un renfoncement dans la roche, d'environ un mètre de profondeur et trois de large, qu'aucun inventaire ne mentionnait.
Julien s'agenouilla. Ses doigts rencontrèrent d'abord une couche de poussière compacte, puis une boîte métallique. On eût dit une boîte à chaussures d'une autre époque, en fer-blanc terni, fermée par un couvercle emboîté. Il l'ouvrit avec précaution. À l'intérieur, des liasses de lettres ficelées par un ruban de coton noir, et un objet enveloppé dans un mouchoir en soie grenat.
Anne se baissa à ses côtés.
— Tu savais qu'il y avait autre chose ?
— Je savais qu'Étienne était pressé, qu'il se cachait. Mon père a brûlé une partie des affaires du fond de la barrique aujourd'hui au petit feu de sa cheminée. Mais cette cachette-là, il ne la connaît pas. Elle était inscrite nulle part.
Julien défit le ruban. L'encre des missives s'était fanée, mais la graphie restait nette, ferme, presque calligraphiée. La première lettre portait une date — 12 juin 1905. Quatre mois avant la signature de l'acte de vente.
Il lut à voix basse pour Anne.
« Ma chère Hélène, Je suis encore une fois convoqué au château. Ils ne disent jamais « le château », ils disent « la maison ». Comme si le nom pouvait brûler la bouche de celui qui le prononce. Le sujet est toujours le même : la méthode. Ils veulent la méthode, Hélène. Et moi, je ne peux pas la leur donner, parce qu'elle ne s'écrit pas, elle se vit, elle se saigne dans le pressoir. Mais ils croient que je la garde dans un carnet. »
Julien s'arrêta. Sa gorge se serra.
— La méthode ?
Anne secoua la tête.
— Je ne sais pas. C'est pour ça que mon père veut détruire le notebook — pour que personne ne découvre ce que Marchand savait faire.
La deuxième missive était datée du 28 septembre 1905.
« Hélène, C'est fini. Ils ont trouvé les lettres — pas celles-ci, heureusement, mais d'autres. Ils ont trouvé une bouteille non étiquetée du millésime 1901, celle que j'avais cachée sous les planches du pressoir. Ils savent que j'ai gardé trace de toutes les manipulations. Ils ne menacent plus : ils agissent. Le procureur Marchal, que j'avais cru mon ami, m'a fait comprendre l'ampleur du dispositif. Il ne s'agit pas de la famille Belliveau. Il s'agit de quelque chose de plus ancien, toujours recommencé : la création d'un vin dont la valeur, ma chère Hélène, ne sera jamais dans le fruit. »
Il y eut un silence. Le vin dont la valeur n'est jamais dans le fruit — Julien pensa aux propos du Suisse au téléphone, à la mise en garde de la dette exigible de dix millions d'euros. Le prix du vin comme artefact, pas comme nectar.
Il tourna la page. Une troisième lettre, datée du 14 novembre 1905, après la vente. L'écriture d'Étienne s'était faite tremblée.
« Hélène, on me surveille encore. Je les vois parfois dans la vigne — l'un d'eux a la démarche d'un homme du Nord, et l'autre porte toujours une canne. Ils croient que je suis parti. Je ne peux pas écrire le nom du secret ici, tu le sais. Tu le sais car tu es la seule à qui je l'ai confié, cette nuit d'hiver où le gel avait fendu les barriques. Je t'en prie, si quelque chose m'arrive, va voir maître Lortal, notaire de la rue des Trois-Conils, et demande-lui le dossier que j'y ai déposé. Il contient une description complète et les noms des témoins. Mais jure-moi de ne jamais l'ouvrir avec un membre de cette famille présent. Le secret — tu te souviens du mot ? — le secret peut détruire la famille, Hélène. Il la détruira, si on ne l'abrite pas mieux que je n'ai su abriter mes propres vignes. »
Anne respirait court. Julien recueillit l'objet enveloppé de soie. Il le dénoua. C'était une montre de gousset en or, gravée au dos d'un monogramme entrelacé : E.M. et la date du 18 avril 1890. Elle s'était arrêtée, ses aiguilles figées sur trois heures vingt-sept.
Sous la montre, une pièce d'identité — passeport français ancien, daté de 1892, au nom d'Étienne Marchand, né à Libourne en 1868, domicilié au bourg de Saint-Émilion. Et dans la poche du passeport, une carte de visite encrée d'or : « Le Cercle du Pressoir — Admission par cooptation seulement. Établissement fondé en 1860. Bordeaux, quai de Paludate. »
Julien tourna la carte. Au verso, une phrase écrite d'une main différente, plus rectiligne :
« Les trois qui restent ont juré. Nous vous attendons, Marchand. Le silence est notre commune, et notre vin en est le sacrement. »
— Ce fameux Cercle, murmura Anne. Mon père n'en a jamais parlé.
— Tout est là, dit Julien. Le motif, le secret, la contrainte. Marchand t'a signé l'acte de vente quatre jours après cette dernière lettre. Il ne fuyait pas une accusation — il fuyait une confrérie.
Il leva les yeux vers la voûte. Une goutte d'eau tomba, frappant la boîte en fer-blanc avec un bruit mat.
— Anne, ton père sait que tu es ici ?
Elle ne répondit pas. Au loin, un grincement métallique déchira le silence — le rideau de fer de l'autre extrémité des caves, en train de se lever.
Julien rangea les lettres dans sa veste, remit la montre dans la boîte, la referma et poussa la boîte dans une anfractuosité de la roche, la dissimulant sous une grosse pierre détachée.
— Passe derrière le foudre. Ne bouge pas, quoi que tu entendes.
Elle obéit en silence. Julien se glissa vers l'allée centrale, éteignit sa lampe, et attendit.
Des pas résonnèrent. Deux paires, non pas une. L'un au rythme régulier d'un homme entraîné, l'autre plus lourde, traînante, presque arthritique. Ils s'arrêtèrent près du chai 3.
— Je te l'avais dit, mon vieux. Il ne viendra pas. Même les rats connaissent cette cave depuis longtemps.
Julien reconnut la voix bourrue du maître de chai.
L'autre répondit, plus jeune, l'accent trainant sur les r comme une lame : « Les rats nous connaissent aussi. C'est bien ce qui m'inquiète. »