La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 8: The Police File
L’horloge de la brigade criminelle indiquait 22 h 40 quand Julien poussa la porte vitrée. L’odeur de café froid et de papier carbone lui serra la gorge, familière comme une rengaine. Son ancien bureau, au fond de la salle, était éclairé. Paul Vernet s’y tenait penché sur une liasse de documents.
« Tu es toujours là à cette heure ? demanda Julien en refermant la porte derrière lui.
— Je pourrais te dire la même chose. » Paul releva la tête, les yeux creusés par des journées trop longues. Il n’avait pas beaucoup changé en trois ans : les mêmes tempes grisonnantes, le même col de chemise défait. Mais son regard s’était alourdi, méfiant. « Qu’est-ce que tu veux, Moreau ? Si c’est pour me reparler de cette histoire de Montrose, je t’arrête tout de suite. »
Julien s’avança, les mains ouvertes. « C’est exactement pour ça que je suis là. Il me faut un dossier. Un dossier de 1975. »
Paul souffla, se renversa dans son fauteuil. « Tu sais bien que les archives classées secret instruction, je ne peux pas te les sortir comme ça. Et après ce qui s’est passé… »
« Je ne suis plus flic, Paul. Mais je suis encore capable de lire un PV. » Julien sortit une enveloppe de sa poche intérieure, la posa sur le bureau sans la lâcher. « Ce n’est pas une affaire officielle. Je n’ai pas besoin de la pièce entière. Juste le rapport initial, celui que personne n’a jamais rouvert. »
Paul le dévisagea longuement. L’espace d’un instant, la tension ancienne passa entre eux — l’affaire qui avait brisé la carrière de Julien, son départ forcé, les rumeurs. Mais autre chose aussi : la vieille confiance de deux hommes qui avaient partagé des nuits d’attente dans des voitures froides.
« Quelle affaire de 1975 ? » demanda Paul.
« Un homicide. Une femme, retrouvée dans les vignes. Côté Montrose-Belliveau. »
Le visage de Paul se vida légèrement. Il regarda la porte par-dessus l’épaule de Julien, puis se pencha en avant. « Victoire Marchand, dit-il à voix basse.
— Tu connais ? »
Paul jeta un coup d’œil à son écran, puis à la porte de son bureau. D’un geste sec, il tira une clé de son tiroir et se leva. « Suis-moi. Mais si on nous voit, je dirai que tu m’as forcé. »
Les archives était un long couloir au sous-sol, où l’air sentait la poussière et l’encre évanouie. Paul déverrouilla une grille, alluma les néons qui grésillèrent avant de s’éteindre à moitié. Il remonta des rangées de boîtes cartonnées brunies par l’humidité.
« Le dossier complet a été scellé en 1976, expliqua-t-il en sortant une boîte poussiéreuse portant l’inscription 1975-MON-039. Déclassification prévue en 2015, mais personne n’a jamais demandé son ouverture. Elle est restée en attente de destruction. »
« Destruction ? »
« Routine. Les dossiers non résolus duraient vingt ans ; après, on les numérise ou on les réduit en poussière. Mais celui-ci a été mystérieusement conservé. » Paul ouvrit la boîte. À l’intérieur, quelques chemises jaunies, une enveloppe de photos, et un calepin à la couverture cartonnée.
« Mystérieusement ? »
« Un ordre de la juge Arbour, alors en charge. Elle a fait sceller les témoignages. Personne n’a jamais su pourquoi. Elle est décédée en 2002. » Paul poussa la boîte vers lui. « Dix minutes. Pas une de plus. Si l’alarme sonne, je ne te connais pas. »
Julien s’installa sur un tabouret métallique poussiéreux. Il ouvrit le dossier avec précaution, les doigts pleins de poudre jaune. Le premier feuillet était un rapport de première constatation, tapé à la machine sur un formulaire d’époque.
*7 septembre 1975. Lieu : parcelle sud du Château Montrose-Belliveau, rive gauche, commune de Montrose. Découverte à 6 h 45 par Jean-Michel Sourd, ouvrier viticole. Corps de femme, d’environ 23 ans, retrouvée entre deux rangées de cabernet, face contre terre. Aucune trace de lutte. Lésions caractéristiques : strangulation. Objet possible : fil de fer torsadé utilisé en vigne. Le corps était froid, mais les tissus ne portaient pas les stigmates de la pénombre… »
Julien leva la tête, troublé par la précision presque chirurgicale du rapport. Il tourna la page.
*Identité de la victime : Marchand, Victoire, née le 3 avril 1952 à Montrose, fille de Robert Marchand, propriétaire du domaine familial, et de Madeleine Marchand, née Belliveau.*
Le sang lui fit l’effet d’une gifle froide. Marchand. Étienne Marchand avait fui en 1905, mais le nom n’était pas mort. La famille avait continué, en marge, à l’ombre du grand domaine qui l’avait chassée. Et cette fille, Victoire, avait été tuée dans les vignes de Montrose-Belliveau — le domaine qui portait désormais le nom de l’autre famille.
Il feuilleta plus rapidement. Les photos étaient des tirages en noir et blanc, froissées par la main des enquêteurs. Victoire avait un visage fin, un sourire incertain devant l’objectif de son portrait d’identité judiciaire. Ses cheveux bruns étaient relevés en un chignon lâche. Elle portait une simple robe légère, avec une trace sombre au niveau du col.
Julien posa la photo et lut la suite. Interrogatoire des témoins. Le premier concernait un certain Sylvain Bertille, employé du château, qui affirmait avoir vu une voiture de fonction quitter les lieux à 3 h du matin, sans en identifier le conducteur. Le second, plus troublant, venait du régisseur de l’époque, un homme nommé Larrieu, qui déclarait :
*« Elle venait souvent de nuit, à la limite de nos parcelles et de celles de son père. Quelquefois, elle parlait à haute voix dans les rangs de vigne. Je l’ai entendue chanter, plusieurs fois. Pas des chansons du pays. Comme des airs anciens, qu’on entend dans les églises. Certains de nos ouvriers refusaient d’aller dans cette parcelle après le coucher du soleil, à cause d’elle. »*
Un passage avait été ajouté à la main, peut-être par l’inspecteur d’époque, près du nom d’un témoin. Julien dut approcher le papier de la lampe : *« Questionnée, la famille du domaine a nié toute relation. Mais le régisseur a rapporté que Jacques Belliveau — l’actuel propriétaire — avait rencontré Victoire à deux reprises, l’été précédent, lors d’une vente privée de vin. »*
Julien se figea. Jacques. Il savait donc qui était cette femme. La « fille d’un rival » n’était pas un inconnu. Et si cette liaison avait un lien avec ce que le patriarche voulait brûler ce soir…
« Plus bas, dit-il à voix haute pour lui-même, la conclusion du rapport préliminaire : *suspicion de mobile personnel, affaire à suivre.* » Mais aucune suite n’avait été donnée. Pas d’arrestation, pas de mise en cause. Le nom de Jacques Belliveau n’y figurait que comme témoin, et sa déposition n’avait jamais été enregistrée dans la procédure officielle.
Il y avait une dernière pièce dans le dossier : une lettre manuscrite, glissée dans une pochette transparente. L’écriture était fine, un peu tremblée. Elle n’était pas datée.
*« Mon cher Étienne,*
*Je sais que tu ne liras jamais cette lettre. Tout ce que je peux faire, c’est écrire. La maison est devenue une tombe, plus vaste que celle d’en dessous. J’ai vu la cave, l’autre cave, celle que personne n’ose nommer. Derrière les fûts, il y a une pièce vide dont la porte ne s’ouvre que de l’extérieur. J’y ai trouvé une trace de tissu, et une boîte du même bois que celle que ton père portait. On ne m’a pas parlé. On m’a simplement fait comprendre que je ne devais pas chercher plus loin. Ils portent tous un masque, Étienne, et leur vin est une barque qui ne flotte pas, un artifice. »*
La lettre n’était pas signée. Mais il restait, au bas, une ligne écrite d’une autre main, peut-être d’un archiviste : *« Retrouvée dans les affaires personnelles de Mme Arbour, après sa mort. Correspondance probable avec Étienne Marchand, disparu en 1905. »*
« C’était quoi, pour vous, cette affaire ? » demanda Julien en se retournant vers Paul, qui s’appuyait au chambranle de la porte.
Paul haussa les épaules, le regard ailleurs. « Une affaire morte. La victime était une fille de vigneron sans grand avenir. Tout le monde disait qu’elle avait eu un amour secret. Certains prétendaient qu’elle était folle, qu’elle passait ses nuits à parler aux vignes. »
« Les Marchand n’ont jamais été vengés ?
— Ils ont quitté la région deux ans après. Le vieux Marchand est mort sans descendance. C’est comme si la famille entière avait été effacée. »
Julien referma le dossier sans quitter des yeux la photo de Victoire. Elle ressemblait à Anne. Une certaine forme du visage, une même fureur tranquille dans le regard. Il comprenait maintenant pourquoi Jacques voulait brûler des documents qu’il prétendait être des preuves d’une fraude. Ce n’était pas seulement le secret de fabrication qui était en cause. C’était peut-être un meurtre vieux de cinquante ans, couvert par la fortune et le silence des caves.
« Paul, dit-il en rendant la boîte, ta juge Arbour, tu sais pourquoi elle a scellé ça ? »
Paul secoua la tête. « Elle était vieille école. Elle n’aimait pas les affaires qui se dévoilaient trop vite. Mais je me souviens d’une chose… elle disait, quand on parlait des grands domaines : *“Dans le Bordelais, les vendanges récoltent aussi des vérités qu’on enterre.”* »
Julien se leva, la photo de Victoire glissée dans sa poche intérieure. « Tu n’as rien vu. C’est compris ? »
Paul acquiesça sans un mot. Julien sortit de l’annexe, remonta l’escalier, et déboucha sous un ciel d’encre où les premières étoiles commençaient à sortir. Dans deux heures à peine, Jacques entamerait le feu qui devait effacer soixante-dix ans de mensonges. Mais Julien tenait maintenant une pièce que Jacques n’avait sans doute jamais vue : une lettre qui faisait le lien entre le Cercle du Pressoir et le meurtre d’une innocente, à l’ombre même du château dont Jacques parlait comme d’un jardin paradisiaque.
Il sortit son téléphone et composa le numéro d’Anne. Occupé. Il essaya Mireille. Même signal. La nuit autour de lui se remplissait de dangers invisibles. Il retourna vers sa voiture, mais au lieu d’en démarrer le moteur, il descendit, la tête en arrière, et respira l’air chargé de l’humidité de la Garonne.
Il savait désormais ce qui rendait le vin si cher. Il n’était pas question de goût ni de matière. On payait pour un silence.
Merde. Il fallait aller à la cave, non pour protéger Marchand ni pour démasquer un fraudeur. Il fallait trouver la tombe de Victoire avant que Jacques ne la fasse disparaître aussi.