La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 14: Aftermath: The False Accusation
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l'air restait lourd, chargé de sel et de crachin. Yann s'éveilla dans sa chambre de la maison du gardien, les mains encore crasseuses de terre et de calcaire, la pièce traversée d'une lumière grise qui ne promettait rien de bon.
On frappa à sa porte avant même qu'il n'ait fini de se laver les mains dans la cuvette émaillée.
Ce n'était pas un villageois. Trois hommes en uniforme de gendarmerie se tenaient sur le seuil, le plus jeune évitant son regard, le plus âgé — un capitaine au visage taillé dans le granit — tenant un papier plié entre deux doigts.
« Yann Le Gall ?
— Lui-même.
— Vous êtes en état d'arrestation. Profanation de sépulture, violation de propriété privée, et suspicion de vol d'objets funéraires. »
Yann ne répondit pas tout de suite. Il s'essuya les mains sur son pantalon, lentement, et regarda par-dessus l'épaule des gendarmes vers le village qui s'éveillait en contrebas. Une silhouette familière se tenait à la lisière du bourg, immobile comme une pierre levée : le maire, les bras croisés, qui le regardait sans ciller.
« Je comprends, dit Yann. Laissez-moi prendre une veste.
— Vous n'avez besoin de rien, monsieur Le Gall. Vous ne revenez pas ici. »
Ils ne lui passèrent pas de menottes, mais ils marchèrent si près de lui que leurs épaules le frôlaient, gravissant le chemin glissant vers le village. Les volets s'écartaient sur leur passage. Des visages entrevus, puis refermés. On ne le saluait pas. On le regardait comme on regarde un chien qu'on a trouvé en train de fouiller le cimetière.
La gendarmerie de Keravel était une bâtisse basse, adossée à l'église, avec des barreaux aux fenêtres qui dataient d'une autre époque. Ils l'assirent dans une pièce nue, une table de bois, deux chaises, un portrait du président au mur. Le capitaine s'assit en face de lui, posa ses mains à plat sur la table.
« Vous avez passé la nuit dans la grotte des Kerandraon, déclara-t-il, comme s'il récitait une leçon apprise.
— Je cherchais des réponses, dit Yann. Pas des trésors.
— Des réponses à quoi ? À la question de savoir ce que font les squelettes dans les grottes ? C'est une question que les morts ne posent pas, d'habitude. Les vivants non plus, d'ailleurs. »
Yann ne répondit pas. Il pensait au squelette, à la pièce dans sa mâchoire, à cette main posée en travers d'un poitrail qu'on avait choisie avec soin, comme on arrange un corps pour un enterrement selon un rite précis. Le capitaine sortit une feuille de sa poche intérieure.
« Plainte déposée par M. Guy de Kerandraon, ce matin, à six heures trente. Il vous accuse d'avoir profané la sépulture familiale et de l'avoir volé — un objet funéraire en or, dit-il. Une pièce. Vous savez quelque chose là-dessus ?
— Je sais qu'il y a des choses qui se paient, dit Yann. Et que certains préfèrent payer des morts plutôt que des vivants. »
Le capitaine plissa les yeux mais ne releva pas. Il feuilleta le dossier — un dossier qui contenait, Yann le devinait, bien plus que les pages d'une plainte. On avait préparé cela à l'avance. La grotte, la porte scellée de la crypte ouverte la nuit, les traces de pas dans la boue, le témoignage de quelqu'un qui l'avait vu courir dans la pluie.
« Vous avez un avocat, monsieur Le Gall ? demanda le capitaine.
— Je n'en ai pas besoin. Je n'ai rien pris.
— On a retrouvé une pièce d'or dans votre veste. »
Yann sentit le sol se dérober sous lui. Il ferma les yeux, revit la pièce dans la mâchoire, la prit machinalement quand il avait libéré le crâne de sous la pierre — oui, il l'avait fait, sans même y penser, un réflexe de marin qui ramasse tout ce qui brille pour le remettre à la mer ou le rendre à la famille. Il avait encore la pièce dans la poche de sa veste de toile, trempée de l'eau de mer.
« Cette pièce venait d'un mort, dit-il lentement. Elle était dans sa bouche. On l'y avait mise délibérément. Ce n'est pas un vol. C'est une preuve.
— Une preuve de quoi ?
— De ce que je suis en train de découvrir. »
Le capitaine soupira profondément, se leva, fit trois pas vers la fenêtre. Il regarda la mer au loin, la ligne blanche des brisants qui déchirait l'horizon.
« Vous êtes nouveau ici, Le Gall. Vous n'êtes pas d'ici. Vous n'êtes pas des familles. Et vous décidez de déterrer des combles que tout le monde s'accorde à laisser dormir. Qu'est-ce que vous croyez que ça va faire aux gens de ce village ? Aux gens qui ont perdu des maris, des pères, des fils ?
— Ils ont perdu des maris et des fils, répondit Yann. Mais certains ne sont pas morts. C'est ça que je découvre. Et c'est ça qu'on ne veut pas que je découvre. »
On frappa à la porte. Un gendarme entra, murmura quelque chose à l'oreille du capitaine, qui se raidit visiblement avant de hocher la tête. Il se retourna vers Yann, un pli amer au coin de la bouche.
« Julien le Marec se porte garant de vous. Il confirme que vous étiez avec lui la nuit dernière jusqu'à une heure avancée, à la fête. Il prétend que votre état de fatigue est dû à une nuit blanche et non à une expédition nocturne. »
Yann ne montra aucune surprise. Intérieurement, pourtant, quelque chose bougea : Julien, le jeune homme aux yeux clairs, fils du mareyeur, l'un des héritiers de ces noms et de ces dettes. Pourquoi se mouillerait-il pour lui ?
« Vous êtes libre, dit le capitaine sans aménité. Mais le maire et la famille Kerandraon exigent que vous quittiez la maison du gardien dans la semaine. Le village ne peut pas vous garder si vous troublez son repos. »
Yann se leva, les mains libres. Il n'avait rien signé, rien avoué, rien nié, que sa présence dans une grotte. Le capitaine lui rendit sa veste — sans la pièce, sans doute confisquée comme pièce à conviction. On lui avait pris la seule preuve qui pouvait relier ce qu'il savait à ce qu'il avait vu.
Il sortit de la gendarmerie sous un ciel qui commençait à s'éclaircir, une lumière pâle et aiguë qui semblait tout exposer sans rien montrer. Le village était silencieux. Les volets fermés, les rues vides. Une chèvre attachée à un poteau le regarda passer avec indifférence.
Julien l'attendait au coin de la mairie, adossé contre le mur de pierre, les mains enfoncées dans les poches de sa veste de pêcheur. Il avait des cernes sombres sous les yeux, mais son sourire était intact, un peu excessif.
« Alors, on va te prendre pour le fossoyeur du coin ? dit-il.
— Je suis juste allé voir des amis, dit Yann.
— Les miens ne m'invitent pas souvent non plus. Allez, viens. Ils vont te surveiller, mais ils ne te suivront pas jusqu'à chez moi. Il y a un café, derrière le hangar. On y est tranquilles. »
Ils marchèrent sans se parler jusqu'au petit café à vapeur de caféine qui sentait le tabac et le poisson frit. Julien commanda deux cafés, s'assit en face de lui, le dos au mur, les yeux sur la porte.
« Ils t'avaient préparé un piège, dit Julien sans préambule. La plainte était déposée avant même que tu rentres chez toi. Le maire t'a vu cette nuit, à la sortie du cimetière. Il savait que tu étais allé à la grotte. »
— Je m'en doute, dit Yann.
— Il y a des gens dans ce village qui font partie des familles. Ça ne se décide pas, ça se respire. Tu ne peux pas comprendre, tu arrives de l'extérieur. Mais moi, je l'ai vu, depuis que je suis petit : lorsqu'un nom est écrit sur cette liste, il n'y a plus rien à faire. Le nom reste, et il attend. »
Yann le regarda attentivement. Pour la première fois, il vit une fêlure dans le vernis assuré de Julien. Une inquiétude qui n'était pas de la curiosité, pas de l'amusement. Une inquiétude de celui qui se sait déjà — peut-être — inscrit dans un registre qu'il ne pourra pas fermer.
« Pourquoi tu m'as couvert ? demanda Yann.
— Parce que j'ai regardé ton père dans les yeux il y a trois ans, avant qu'il ne disparaisse de nouveau. Il m'avait dit que si quelqu'un venait un jour, et qu'il portait le nom Le Gall — un fils, peut-être, ou un petit-fils — je devais lui faciliter la vérité. Pas la lui donner. Lui faciliter la route. »
Yann ne retint pas son souffle. Il posa ses mains à plat sur la table, sentant leur tremblement léger.
— Ton père a parlé à Julien en hiver, trois ans plus tôt ? Le père Le Bris avait parlé de cet hiver. Les détails s'assemblaient, lents, douloureux, comme des os qui se remettent en place.
— Il m'avait payé pour réparer son bateau. Un vieux canot à rames, complètement hors d'usage. Il voulait une coque neuve, mais pas de moteur. Je l'ai réparé, et il m'a donné plus que le prix. Il m'a donné ce message. Pas en lettres, pas sur du papier. De la tête. Il a dit : "Le Gall ne meurt pas. Le Gall se rend. Et un jour, quelqu'un viendra chercher la vérité. Aide-le. C'est ce que tu devras à ton propre nom." Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je ne le savais pas jusqu'au jour où tu arrives dans ce village avec ton regard de rescapé et ton nom que personne n'ose prononcer. »
Yann baissa les yeux. La tasse de café chauffait ses paumes, un point de chaleur dans cette pièce qui sentait la pluie et le signal. Il pensait à son père, debout dans la lumière d'un hiver qu'il n'avait pas connu, donnant un message à un garçon de vingt ans qu'il ne reverrait jamais. Il pensait à la pièce qu'on lui avait confisquée, à la grotte qui gardait son secret, à la liste de noms que le curé avait conservée pendant trente ans.
— J'ai besoin de quelqu'un à qui faire confiance, dit Yann. Un seul. Quelqu'un qui ne porte pas un nom de la liste.
— Tu connais Anne-Marie, dit Julien, simplement. Elle n'est ni Kerandraon, ni marécage, ni aucune des familles anciennes. Elle est du pays pourtant, elle est de la côte. Et elle est dans la même misère que toi : elle cherche à savoir. On l'a vue quinze ans plus tôt, sur la plage, quand sa nièce est partie sur mer. Elle sait. Elle saura te guider. »
Yann leva la tête. Il pensait à Anne-Marie, la femme qui tenait le petit bureau de poste en bord du port, qui l'avait accueilli à son arrivée, qui avait trouvé son lourd silence presque naturel. Elle avait les yeux de quelqu'un qui a vu une chose qu'elle ne peut pas oublier et qui ne sait pas à qui la dire.
— Pourquoi moi ? demanda Yann.
— Parce que tu es le seul qui pose la question sans avoir peur de la réponse. Les autres ont peur. le maire a peur. les familles ont peur. Les morts parlent, dit Julien en se levant, et on peut se boucher les oreilles, mais c'est toujours eux qui ont le dernier mot.
Il laissa quelques pièces sur la table, posa la main sur l'épaule de Yann un bref instant, puis sortit dans la lumière de la matinée qui commençait à briller franchement sur la mer.
Yann resta seul dans le café qui se vidait. La patronne, une femme de cinquante ans qui n'avait pas dit un mot, rangeait des verres derrière le comptoir, dos tourné.
Dehors, la mer était calme pour la première fois depuis des jours. Une lumière claire et froide, presque christique, tombait sur le village. Yann se leva, sortit dans la ruelle, marcha le long du quai jusqu'à la poste. Ses pas faisaient des bruits nets sur les pavés trempés. Il ouvrit la porte, une clochette tinta, et Anne-Marie leva la tête de derrière son comptoir, des lettres en attente dans les mains.
Il resta un instant au seuil, sans parler. Puis il dit simplement :
— Je crois que je dois revenir sur la mer. Et je crois que je ne pourrai pas y aller seul.
Elle le regarda longuement, l'air calme et sans peur de celle qui a déjà fait ce trajet mentalement dans mille nuits.
— Alors il faut attendre la marée, dit-elle doucement. Et apprendre à se taire pour que les vagues parlent.
Elle n'ajouta rien. Mais quelque chose dans son regard semblait consentir, déjà, à une alliance qu'on n'avait pas encore formulée.
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