La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 27: Aftermath: The Scapegoat
L'odeur du sang flottait encore dans le phare quand les premières voix montèrent du sentier. Des torches. Beaucoup de torches. Yann s'approcha de la fenêtre et vit les silhouettes onduler entre les rochers, portant une lumière tremblante qui progressait avec une régularité militaire.
— Ils viennent pour toi, dit Julien d'une voix blanche.
Sur la table, la confession inachevée de Guy Le Lez s'étalait comme une accusation muette. Les autres lettres — le testament du capitaine, le locket, tout ce pour quoi ils avaient risqué leur vie — étaient dissimulés dans un sac de toile que Julien tenait contre sa poitrine.
Le premier coup frappa la porte.
— Ouvrez, au nom de la loi ! Armand Le Dem, adjoint du maire. Nous savons que vous êtes là, Le Gall.
Yann regarda Julien. Le garçon avait le visage fermé, mais ses doigts tremblaient sur le sac.
— Guy est mort et tu es l'étranger, murmura Yann. C'est plus simple pour eux de me désigner.
— Je témoignerai. Je dirai ce que mon père m'a dit avant de mourir.
— Et qui te croira ? Officiellement, ton père s'est pendu après avoir été démasqué par un fou qui l'accusait de sabotage. Le prêtre a déjà dû bénir son mensonge préféré.
Le second coup fut plus violent. Une voix d'homme, plus rude que celle de l'adjoint, cria quelque chose à propos de meurtre.
Yann saisit le sac des documents que Julien lui tendait. Il glissa le rouleau de lettres dans sa veste de marin, contre sa poitrine.
— Ils entreront de toute façon. La porte arrière donne sur la falaise. Il y a un sentier de chèvres qui descend vers la crique de Penn ar Bed. Tu le connais ?
Julien hocha la tête.
— Je peux te couvrir une heure, pas plus. Mon père avait des hommes qui lui devaient encore des services. Je trouverai qui.
Le troisième coup fit voler des éclats de bois. Une hache, probablement.
Yann ouvrit la fenêtre arrière sans bruit et se glissa dans l'air salé. Le phare se dressait sur son promontoire, et en dessous, dans la nuit, la mer écumait sur des rochers invisibles. Il connaissait ce sentier — il l'avait descendu une fois pour vérifier l'état des chaînes d'amarrage, au début de son service. Une descente à main nue, contre la roche humide.
Il commença à descendre tandis que derrière lui, la porte du phare cédait dans un fracas de bois fendu et de voix furieuses.
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Le sentier était plus glissant que dans son souvenir. La pluie de la semaine avait laissé une pellicule d'algues sur la roche, et chaque prise lui brûlait les doigts. Il entendait les hommes au-dessus, des ordres contradictoires, quelqu'un qui criait qu'il avait vu une ombre. Le faisceau d'une lampe torche balaya la falaise au-dessus de sa tête, puis s'éloigna.
Il atteignit la grève de galets en dix minutes. L'étrave d'un canot de sauvetage était tirée à l'abri d'un surplomb — un reste de l'ancienne station, rouillé, à moitié rempli d'eau. Il s'y accroupit, le dos contre la coque métallique tiède, et écouta son propre souffle.
Le sac des documents était sec, contre sa poitrine. Le rouleau de lettres, plus lourd que du papier ne devrait l'être. Une pierre, presque, un poids d'histoire.
Il resta là, dans le noir, à regarder les lumières des torches s'éloigner le long du sentier vers le village. Ils le cherchaient du mauvais côté. Pour l'instant.
Il ne savait pas combien d'heures il lui restait avant l'aube. Pas assez.
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Julien le trouva à l'aube, transi, tapi dans l'ombre d'un contrefort rocheux à la sortie de la crique.
— La moitié du village te cherche, dit-il en s'accroupissant. L'adjoint Le Dem a fait crier la nouvelle au café : tu as tué mon père pour l'empêcher de te dénoncer.
— Qui a fait courir cette version ?
— Personne ne sait d'où elle vient. Elle est juste là, dans toutes les bouches, avec le nom de Le Dem attaché comme une ancre.
Yann se releva, les articulations raides. La mer, en contrebas, avait la couleur plate et grise de l'entre-deux-mondes.
— C'est Kermadec qui la murmure. Il n'a pas besoin de se montrer. Il est le prêtre, celui que tout le monde croit.
Julien lui lança un morceau de pain et une gourde de cidre. Yann mangea debout, les yeux sur le phare dont la lanterne s'était éteinte au lever du jour — mort, lui aussi, depuis que son gardien était en fuite.
— Tu as une planque ? demanda Yann.
— La maison de mon père. Personne n'y entrera — les hommes qui l'ont servi y sont encore, ceux qui n'ont pas été achetés par Le Dem. Ils tiennent la porte.
— Ton père avait les moyens de s'acheter des fidèles. Mais ça ne les rend pas fiables. Pas quand le prêtre est l'autre côté de la balance.
Julien hésita. Puis il sortit de sa poche un papier plié, gras aux pliures.
— La confession de mon père, dit-il. Pas celle qu'il écrivait quand ils l'ont tué. Celle-ci, il l'avait confiée à un homme avant de venir vous trouver, à toi et Anne-Marie. Comme assurance.
Yann déplia le papier. L'écriture de Guy Le Lez, serrée et presque sans fautes. Trois phrases, pas plus. *Le notaire possède des actes. J'ai vu le nom de Kermadec sur un transfert de terre, à la pointe de Keravel, sous le nom d'une société de pêche. Tout le plomb du Saint-Anne est passé par là.*
— Keravel, murmura Yann. La pointe ferrée de la commune, à l'ouest. Personne n'y habite. Il n'y a qu'une vieille maison de douane abandonnée et une croix de mission.
— Et un hectare de terre qui appartient officiellement à une société qui n'existe pas, ajouta Julien. J'ai vérifié les rôles de la fabrique.
Yann plia le papier et le lui rendit. Le froid commençait à quitter ses os, remplacé par cette certitude qui ne l'avait jamais trompé : celle du point de bascule.
— Je dois entrer chez le notaire, dit-il.
— Il est à la pointe, tout près du presbytère. La fenêtre du grenier donne sur la cour du curé.
— La cour vide du curé ? Kermadec ne va pas sortir de chez lui pour me voir passer.
Julien le regarda, puis détourna les yeux vers le phare mort.
— Tu vas y aller seul ?
— Toi tu restes ici. Tu sais faire une seule chose : tu as la parole qui pèse. Tu diras à qui il faut — à Anne-Marie, à tes hommes, à celui qui restera honnête dans la mairie — que Yann Le Gall n'a pas tué Guy. Que la preuve est sous l'autel et que le prêtre le sait.
— Et s'ils ne me croient pas ?
— Ils ne croiront pas tout de suite. Mais ils réfléchiront. C'est une arme qui ne se voit pas, la réflexion.
Yann remonta sa veste et se tourna vers le village, là où les toits d'ardoise commençaient à se découper sur un ciel qui s'éclaircissait.
— Où est la clé du notaire ? demanda-t-il.
Julien fouilla dans sa poche intérieure et lui tendit un trousseau lourd.
— Il est en consultation chez une veuve, à l'autre bout du bourg. Il n'en a pas pour moins d'une heure. La clé à tête dorée ouvre le cadenas arrière. Moi je… je prierai pour toi.
Yann sourit — une ébauche de sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.
— Garde ta prière. Elle me servira peut-être quand je serai devant son confessionnal, à faire semblant d'être un pénitent. Mais elle me sera surtout utile si je dois sortir de cette maison avec les preuves.
Il serra la main de Julien, une poigne dure de marin, puis se mit en marche vers le bourg. Les champs humides brillaient sous un soleil pâle. Quelque part derrière lui, un roitelet chantait dans les ajoncs, indifférent à la mort et à la chasse qui venait de commencer.
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La maison du notaire était étroite, coincée entre un entrepôt de sel et le mur du presbytère. Yann fit le tour par le cimetière, passa entre les tombes avec un respect qu'il n'avait pas le temps de considérer, et se glissa dans l'impasse qui donnait sur l'arrière. Le cadenas arrière était bien là, neuf, brillant, comme si quelqu'un l'avait posé récemment.
La clé à tête dorée entra sans effort. Il poussa la porte en chêne. Dans l'ombre, des étagères de cartons montaient jusqu'au plafond, tous étiquetés à l'encre bleue, datant de trois générations.
Il commença à chercher.
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Les minutes passèrent dans la poussière. Il trouva les actes de Keravel dans un classeur de cuir à la fin de la troisième étagère — le nom de la société de pêche y figurait, associé à un transfert de terre signé Kermadec, avec la mention *pour services rendus* en annotation marginale, de la main même du prêtre. La date correspondait à celle du naufrage du Sainte-Anne.
Puis, sous le classeur, dans une liasse de copies de quittances : une liste de versements. Chaque année, à la date anniversaire du naufrage, la société de Keravel payait une somme ronde à trois noms. Le Dem. Guy Le Lez. Père Kermadec.
Yann relut la liste trois fois. Le total suffisait à acheter dix familles. Le nom de Le Dem — en gras, en tête de chaque page — confirmait ce que Guy avait dit avant de mourir.
Il glissa les papiers dans sa veste, remit le classeur en place, puis s'arrêta. Au fond de la liasse, il y avait un document qu'il n'avait pas remarqué d'abord. C'était un certificat de dépôt, signé par le notaire précédent, attestant qu'une boîte de plomb scellée avait été déposée sous l'autel de la chapelle Saint-Michel en 1902, trois mois après le naufrage.
L'autel où il devait creuser.
Yann replia le papier avec le même soin que les autres. Il recula vers la porte, respirant aussi peu que possible.
Quand il sortit dans l'impasse, le soleil était plus haut dans le ciel. Le village s'éveillait, des fumées montaient d'une cheminée ou deux. Du phare, on ne voyait rien — ni lui, ni les hommes qui le cherchaient.
Il tenait ce qu'il fallait. Il lui restait maintenant à trouver comment le prouver sans se faire tuer.
Il prit le chemin du retour, longeant le mur du presbytère, une ombre parmi les ombres du matin.
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