La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 28: The Hidden Archive
La pluie avait cessé, mais l’air restait lourd, chargé d’iode et de menace. Yann et Julien se tenaient dans l’ombre de l’auberge abandonnée, face à la façade du cabinet notarial. Les volets étaient clos, la rue déserte à cette heure où les braves dormaient encore.
« Tu es sûr que le vieux Le Bars n’a pas de chien ? » demanda Julien, la voix tendue.
Yann sortit le trousseau de clés volé au notaire dans la poche de son ciré. « Il n’a qu’une bonne bouteille de cognac et un sommeil de plomb. Passe-moi le pied-de-biche. »
La serrure céda au troisième effort, avec un claquement sourd qui leur parut un coup de canon. Ils se glissèrent à l’intérieur, refermant la porte derrière eux. Yann alluma une lanterne sourde, en dirigeant le faisceau vers le sol pour ne pas éclairer les fenêtres.
Le bureau sentait l’encre séchée, le tabac froid et la cire. Des registres alignés sur les rayonnages, des cartons poussiéreux entassés jusqu’au plafond. Yann posa la main sur la rampe et gravit l’escalier de bois qui grinçait sous chaque pas.
« Les actes fonciers sont au premier, dit-il. Le registre des ventes de 1902. »
Julien le suivit, scrutant les portes. « Et si quelqu’un nous entend ? »
Yann ne répondit pas. Il s’accroupit devant la armoire métallique, fit jouer une clé plus petite dans la serrure. Le battant s’ouvrit sur des liasses classées par année. Il suivit des doigts les étiquettes cornées jusqu’à trouver : 1902 – Actes et mutations.
Il sortit le registre, le posa sur le bureau de chêne. La page qu’il cherchait était marquée d’un ruban grenat, passé. Il l’ouvrit avec précaution.
Le parchemin était craquant. En tête de page, une écriture serrée : *Cession de parcelle, lieudit Keravel, commune de Kerdruc. Acquéreur : la Société maritime de Bretagne. Objet : droit de sépulture et chapelle ruinée.*
« Chapelle ruinée, murmura Yann. Il y a plus que de l’or dans cette histoire. »
Julien se pencha. « La Société maritime… c’est eux qui ont affrété la Sainte-Anne ? »
Yann hocha la tête. Le doigt suivait les lignes déjà lues cent fois dans sa tête, mais maintenant il voyait autre chose. Une annotation marginale au crayon, presque effacée : *X – Forêt de Menéham, à trois lieues de la côte.*
« Menéham, souffla Julien. Il n’y a rien là-bas, que des chênes et des fougères. »
« Il y a autre chose, rectifia Yann. La chapelle Saint-Gildas. Ruinée depuis la Révolution, jamais reconstruite. Mon père en parlait comme d’un endroit maudit. »
Il tourna plusieurs pages, jusqu’aux comptes annuels. Les écritures se succédaient, propres, régulières. Tous les 17 novembre, depuis 1902, une somme identique était versée à trois bénéficiaires : la famille Le Dem, la famille Kermadec, et une troisième – une fondation au nom opaque qu’il fallait déchiffrer à la loupe.
« Le paiement de la nuit du naufrage, dit-il. Le Leur anniversaire. »
Julien compta les montants, blêmit. « Ils se sont payés pendant trente ans. Sur le dos des morts. »
Un bruit. En bas, la porte claqua doucement. Yann éteignit la lanterne d’un geste sec. Ils restèrent immobiles dans les ténèbres, le cœur cognant contre les côtes.
Des pas montaient l’escalier. Deux paires. Lourdes.
Yann attrapa le registre, le glissa sous sa veste, puis attrapa le poignet de Julien et le tira vers le fond du couloir. Une fenêtre donnait sur les toits du bâtiment voisin. Yann l’ouvrit sans bruit, se glissa sur l’ardoise humide, tendit la main.
« Saute. Je te rattrape. »
Julien hésita une seconde, puis s’élança. Yann le reçut de plein fouet, manquant de basculer dans le vide. Ils restèrent accroupis, haletants, pendant que des voix s’élevaient dans le bureau qu’ils venaient de quitter.
« Le registre a disparu, dit une voix. Kermadec va nous tuer. »
Yann reconnut l’accent des hommes qui les avaient attaqués dans la crypte. Il serra les mâchoires. Ils étaient prudents, mais pas assez.
Ils rampèrent le long du faîtage, s’arrêtèrent à l’aplomb d’une ruelle étroite. Yann se laissa tomber, amortissant la chute, puis aida Julien à descendre. Ils coururent jusqu’à la cachette – la cave de la maison d’Anne-Marie, sous la boulangerie, où ils avaient rendez-vous.
Anne-Marie les attendait, les poings sur les hanches, une mèche grise hors du chignon.
« Vous sentez le chien mouillé et la peur, dit-elle. Le café est prêt. »
Yann posa le registre sur la table de bois, l’ouvrit devant elle. Elle ne dit rien pendant qu’il lui montrait les écritures. Puis elle poussa un long soupir.
« Le troisième nom, dit-elle. Cette fondation… c’est la fabrique de l’église. Ils ont fait payer la paroisse pour garder le secret. »
« Le curé Kermadec administre la fabrique, remarqua Julien. Il s’est servi du trésor de son propre dieu pour financer son silence. »
« Ou le délit, ajouta Anne-Marie. Voir les deux. »
Yann déploya une copie de l’acte qu’il avait volée chez le notaire, plus ancienne, à l’encre brunie. Au dos, un plan sommaire était tracé : un point sur la côte – la grotte qu’ils avaient explorée – et un autre, plus profond, au cœur d’un bois dessiné par des hachures naïves.
« L’or est là, dit-il. Pas sous la chapelle du village. Sous celle de la forêt. »
Julien montra du doigt une annotation minuscule au coin du plan. *Allée des sept chênes. Nord magnétique. Minuit.*
« C’est un message pour nous, dit-il. Ou pour le dépositaire du secret. »
Yann replia l’acte. « Peu importe. Il nous reste une nuit avant que Kermadec ne comprenne que je ne me suis pas noyé. Nous partons ce soir. »
Anne-Marie les regarda, et pour la première fois son visage s’adoucit.
« Vous êtes fous, tous les deux, dit-elle. Mais si c’est ça, être vivant… je crois que je préfère encore la folie. »
Elle sortit d’un tiroir une vieille carte marine, la déploya sur la table. Son doigt s’arrêta près de Menéham, sur un symbole qu’elle connaissait par cœur pour l’avoir vu toute son enfance.
« Ma grand-mère disait que les druides avaient maudit cette chapelle, fit-elle doucement. Elle est peut-être en train de rire, là-haut. Avec les morts qu’on dérange. »
Yann ne répondit pas. Il savait que les morts n’avaient pas besoin de malédictions pour se venger. La mer le lui avait appris il y a longtemps, quand elle lui avait volé sa femme et son enfant en une seule nuit d’oubli.
Il leva les yeux vers la fenêtre. Le ciel commençait à pâlir. Dans moins de vingt-quatre heures, la mer monterait encore, le vent hurlerait encore, et quelque chose, sous la terre de Menéham, les attendrait, patient comme une pierre.
Il rangea la carte dans sa poche intérieure, contre la lettre du capitaine, contre la bague, contre le certificat rouge.
« Viens, Julien. Il faut trouver des torches, de la corde, et un homme qui ne pose pas de questions. »
Anne-Marie sourit d’un air entendu. « Ça, je connais un marin à Roscoff qui n’en pose jamais. Il est sourd comme un pot. »
Yann et Julien échangèrent un regard. Ce n’était pas une promesse de victoire. Mais dans ce village, c’était peut-être la plus belle chose qu’on pouvait obtenir.
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