La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 29: The Map's Other Mark
La lampe à pétrole vacillait sur la table de la cahute, projetant des ombres dansantes sur la carte jaunie. Yann passa un doigt calleux sur le parchemin, suivant le trait de côte accidenté jusqu'à ce qu'il atteigne une marque presque invisible, à l'intérieur des terres.
— Ce n'est pas un hasard, murmura-t-il.
Julien se pencha, les sourcils froncés. La pluie tambourinait contre les vitres de la vieille cabane de garde forestier qu'Anne-Marie leur avait indiquée, à une heure de marche de Keravel. L'air sentait le bois humide et la cire.
— Quoi donc ?
Yann tourna la carte vers la lumière. Son index s'arrêta sur un point précis, loin de la côte, là où le trait du cartographe dessinait une courbe étrange autour d'un symbole religieux.
— Regarde. Toutes les marques de paiement suivent les anniversaires du naufrage, exactement comme prévu. Les versements au conseil, à la famille Le Dem, à la fabrique de l'église. Mais ici—
Il traça une ligne imaginaire depuis le village jusqu'à un point situé à une bonne douzaine de kilomètres dans les terres.
— Il y a un autre X. Pas sur la côte. Dans la forêt de Menéham.
Julien plissa les yeux. Son visage jeune portait encore les stigmates de la nuit—une estafilade sur la pommette, les cernes profonds d'un homme qui n'avait pas dormi depuis deux jours.
— Menéham ? Il n'y a rien là-bas. Des bois, quelques fermes abandonnées. Des ruines.
— Des ruines, répéta Yann. Une chapelle, précise. La carte l'indique ici, au croisement de l'Allée des sept chênes.
Il reposa son doigt sur le symbole, un petit dessin d'édifice religieux à peine visible sous la patine du temps. La carte datait de 1902, la même année que le certificat du notaire.
Julien se releva, arpenta la pièce étroite. Ses bottes firent crisser les planches.
— Tu penses que l'or n'est pas dans la grotte côtière ?
— L'or n'a jamais été dans la grotte. Nous avons suivi une piste que Kermadec voulait que nous suivions. Le certificat, l'autel de la chapelle du village—tout cela était un leurre pour nous maintenir près de la côte, là où ses hommes pouvaient nous trouver.
Yann se frotta la mâchoire, sentant le chaume sous ses doigts. Trois jours sans rasoir. Trois jours à courir.
— La cave sous le de Kerandraon était vide à part le corps de l'équipage. Pas une once d'or. Mais cette chapelle perdue, abandonnée depuis des décennies dans une forêt que personne ne traverse plus—c'est l'endroit parfait pour cacher quelque chose qui ne doit jamais être retrouvé.
Julien s'arrêta, croisa les bras.
— Et la légende du phare ? Les pierres précieuses qui auraient été chargées sur la Sainte-Anne avant son départ ?
— Une couverture, dit Yann. Une bonne. Tant que les autorités cherchaient un trésor en mer, personne ne creusait la terre.
Il replia soigneusement la carte, caressant le parchemin du pouce. Anne-Marie leur avait apporté de la nourriture, des armes, et ce document volé au nez de Kermadec. Elle attendait maintenant au village, prête à faire diversion quand ils partiraient.
Le silence s'étira entre eux, peuplé par le crépitement de la pluie. Puis Julien parla, la voix plus basse.
— Mon père est mort pour ça. Pour une carte et un puits d'or maudit.
Yann leva les yeux. Le jeune homme n'avait pas pleuré. Pas encore. La colère avait pris le dessus sur le chagrin, une flamme qui brûlait d'autant plus fort qu'elle était contenue.
— Ta mère aussi est mêlée à tout cela, dit doucement Yann. Guy l'a dit avant de mourir. Éléonore savait pour Louis.
— Elle ne savait pas. Elle couvre Kermadec, elle protège sa famille, mais elle ne savait pas pour le sabordage.
— Tu le crois ?
Julien soutint son regard, puis détourna les yeux. Une fissure dans sa certitude.
— Je dois le croire. C'est mon père qui a parlé, pas elle.
— Ton père a avoué la vérité avant d'être empoisonné. C'est peut-être la seule déclaration honnête qu'il ait jamais faite. Nous devons la prendre pour ce qu'elle est.
Yann se leva, rangea la carte dans la poche intérieure de sa veste cirée. Ses mains tremblaient légèrement—de fatigue, de faim, de tension accumulée. Il les serra, forcèrent les muscles à se calmer.
— Nous partons dans deux heures. Anne-Marie connaît un itinéraire par les crêtes qui évite les routes principales, et son contact à Roscoff—un vieux marin sourd nommé Kerdruc—doit nous faire passer le gué du Menéham avant l'aube.
Julien hocha la tête, puis s'arrêta net.
— Et la boîte ? Le coffret de cuivre que tu as récupéré sous le manteau du capitaine ? Il n'a toujours pas été ouvert.
Yann marqua une pause. La boîte, petite, scellée, pesait dans le sac à dos depuis deux jours. Mais leur fuite constante n'avait jamais laissé le temps.
— Pas encore, dit-il.
— Pourquoi pas ?
La question était directe, presque brutale. Yann tourna le dos, s'affaira à ranger son matériel pour se donner une contenance.
— Parce que j'ai peur de ce qu'elle contient.
Julien ne répondit pas. Le silence était une pression, une attente.
— J'étais marin, reprit Yann à voix basse. J'ai fait naufrage. J'ai perdu mon équipage, mes amis, une partie de moi-même dans l'eau noire. Cette boîte appartenait au capitaine Dubreuil. Elle a passé cent ans dans une tombe aquatique avec les corps des hommes que j'ai remplacés quand j'ai pris le phare.
Il se retourna enfin, le visage fermé.
— Si elle ne contient qu'un journal de bord, elle confirmera la version de Kermadec. Que le trésor n'existait pas, que tout cela était un malentendu tragique.
— Et si elle contient autre chose ?
— Alors elle condamnera ou elle innocente. Mais tant que je ne la connais pas, tous les possibles existent encore.
Julien s'approcha, posa une main sur l'épaule de Yann. Le geste était maladroit, presque embarrassé, mais il portait un poids que les mots n'auraient pas pu transmettre.
— Nous l'ouvrirons en chemin, dit-il. Si elle dit des choses que Kermadec veut cacher, nous saurons pourquoi il nous pourchasse. Et si elle ne dit rien, nous aurons toujours la carte.
Un craquement soudain résonna dehors. Les deux hommes se figèrent, la main instinctivement sur leurs armes. Yann traversa la pièce à pas lents, écarta le rideau de toile grossière qui servait de volet.
La nuit était opaque, avalée par la forêt. Rien ne bougeait. Rien ne respirait.
— Le vent, murmura Julien derrière lui.
Yann secoua la tête. Il connaissait les bruits de la nuit bretonne, les craquements du bois qui travaille, les appels des oiseaux de mer égarés loin de la côte.
Ce n'était pas le vent.
Il revint vers la table, souffla la lampe. L'obscurité les enveloppa, totale, oppressante.
— Nous partons maintenant, dit-il dans le noir. Cette nuit même.
— Mais le contact de Roscoff—
— Il nous trouvera. Ou il ratera notre rendez-vous. Mais rester ici est un arrêt de mort. Kermadec connaît cette forêt mieux que nous. Son prieuré n'est qu'à cinq kilomètres.
Dans le noir, Yann entendit Julien ouvrir son sac, le bruit sec des cartouches remises dans la poche de poitrine.
— Et la boîte ? demanda le jeune homme.
Yann la sortit de son propre sac. Le métal était froid, hérissé de vert-de-gris, trop léger pour contenir de l'or. Trop travaillé pour être un simple journal de bord.
Il tâtonna, sentit le sceau de plomb sous ses doigts—celui qui correspondait au certificat du notaire.
D'un geste brusque, il le brisa.
Le silence dura une seconde, deux. Puis un déclic, et le couvercle céda sous sa pression.
— Allume quelque chose, dit Yann.
Julien frotta une allumette. La flamme dansa, éclaira un visage pâle, et le contenu du coffret.
Des feuilles, nombreuses, couvertes d'une écriture fine et serrée.
Et une autre chose encore.
Yann la saisit, la tint au-dessus de l'allumette qui brûlait déjà les doigts de Julien. Une médaille de cuivre, à l'effigie d'une femme.
Au verso, une gravure minuscule : une fleur de lys, et un nom.
— Éléonore de Kermadec, lui.
Il laissa l'allumette s'éteindre. L'obscurité revint, vibrante.
Julien respirait fort dans le noir.
— Mon père ne m'a jamais parlé de cette femme, dit-il.
— Parce qu'elle n'appartient pas à notre famille, répondit Yann. Elle appartenait à celle qui a fait couler le navire.
Le vent sembla hurler au loin, porteur d'une promesse de tempête. Et à travers les planches de la cahute, ils entendirent un bruit qu'aucun des deux n'avait souhaité entendre :
Des voix. Des hommes. Des armes.
— Ils savent que nous sommes ici, dit Julien.
Yann remit les papiers dans le coffret, referma le couvercle, et chercha la porte dans le noir.
— Nous savons maintenant ce qu'ils cachent, dit-il. Ce qui signifie une seule chose.
Il ouvrit la porte. L'air froid de la forêt les frappa au visage.
— Ils ne nous laisseront jamais atteindre Menéham vivants.
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