La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 32: The Tide of Ghosts
La pluie cinglait le visage de Yann comme du sable jeté par une rafale. Les embruns salés se mêlaient aux larmes qu’il ne prenait plus la peine d’essuyer. Debout sur la jetée, il tenait la lanterne contre sa poitrine, la flamme vacillante malgré le verre épais qui la protégeait.
Julien se tenait à quelques pas derrière lui, trempé jusqu’aux os, la main crispée sur la lettre de Dubreuil que son père avait gardée pendant des décennies.
— Elle vient, murmura Yann sans se retourner.
Le ciel se déchira. Un éclair blanc illumina la baie dans un crépitement brutal, révélant une silhouette immense qui n’existait pas une seconde plus tôt. Le *Sainte-Anne* surgissait des flots comme un cauchemar qui remonte à la surface. Sa coque brisée, ses voiles en lambeaux, sa proue fendue – elle avançait pourtant, poussée par un vent qui ne soufflait pas.
Julien sentit son cœur se serrer. La terreur lui nouait le ventre, mais il ne recula pas.
— Tu es sûr de ce que tu fais, Yann ?
— Je n’ai jamais été sûr de rien. Mais ce soir, je sais que je reste.
Le navire fantôme s’approcha de la jetée dans un grincement sourd, comme si les planches de sa coque se souvenaient encore de la douleur du naufrage. La pluie traversait ses mâts sans s’arrêter, effaçant les contours de ses cordages.
Puis, l’une après l’autre, des silhouettes apparurent sur le pont.
Des marins. Certains jeunes, d’autres marqués par les ans, tous vêtus de hardes noires d’eau de mer. Leurs visages étaient pâles comme de la cire, leurs yeux vides comme des coquilles d’huîtres ouvertes. Ils regardaient vers le rivage sans vraiment voir, comme si leur âme était restée prisonnière du fond de l’océan.
Yann s’avança jusqu’au bord de la jetée. Il posa la lanterne sur les pierres mouillées et leva les mains.
— Je vous vois.
Sa voix porta sur l’eau, claire malgré le vent. Les marins du pont tressaillirent ensemble, comme un seul corps qui reprend vie.
— Je sais ce qui vous est arrivé. Je sais qui vous a menés vers la mort.
Julien fit un pas en avant, tendant la lettre de Dubreuil comme une offrande.
— Le feu de la pointe avait été éteint cette nuit-là. Les familles de la côte avaient tracé une fausse route pour vous perdre sur les rochers. Elles voulaient votre cargaison, rien de plus.
Un frisson parcourut le navire fantôme. Les marins se tournèrent lentement vers le château, vers le village, leurs visages creusés par une émotion qui n’était pas encore de la colère.
Et puis, au centre du pont, deux silhouettes se matérialisèrent plus distinctement que les autres.
L’homme était grand, vêtu d’un uniforme de capitaine de la marine marchande, son épée rouillée à la ceinture. Il tenait une jeune femme par la main, une femme en robe de soie bleue dont la jupe semblait encore onduler sous l’eau invisible qui l’entourait. Ses cheveux sombres tombaient sur ses épaules en boucles serrées, et sur son corsage brillait une médaille d’or – la même que celle que Yann avait trouvée dans la boîte de cuivre, dans la chapelle.
Éléonore de Kermadec.
Julien étouffa un cri. Il chancela, laissant tomber la lettre. La jeune femme le regarda.
Et dans ses yeux vides, quelque chose s’alluma. Une reconnaissance.
— Elle te voit, dit Yann à voix basse.
— Elle… elle me regarde.
Éléonore fit un pas vers le bastingage. Sa main libre se leva, lentement, comme si elle faisait un effort immense pour traverser les années qui la séparaient de ce rivage.
— Elle sait qui tu es, reprit Yann. Elle sait que tu es du sang d’une famille qui l’a trahie. Et elle sait aussi que tu as choisi l’autre côté.
Julien avait le souffle court. Il regarda la médaille d’or sur la poitrine de la jeune femme, puis il sortit de sa poche celle qu’ils avaient trouvée dans la chapelle. Il la tenait entre ses doigts tremblants, comme un miroir tendu vers un passé qu’il ne pouvait pas encore comprendre.
Le capitaine Dubreuil s’approcha de sa passagère et lui murmura quelque chose à l’oreille. Elle acquiesça, les yeux toujours fixés sur Julien.
Puis elle fit le geste d’une femme qui jette un baiser.
La lumière changea.
Les marins sur le pont du *Sainte-Anne* s’illuminèrent d’un éclat doux, comme si la lune perçait les nuages rien que pour eux. Leurs corps se firent plus nets, plus présents. Leurs visages perdirent leur masque de douleur. Et certains d’entre eux sourirent.
— Ils sont apaisés, murmura Yann, la gorge serrée.
Le capitaine Dubreuil salua. Une salutation longue, formelle, celle d’un officier qui rend hommage à un camarade qu’il ne reverra plus. Il mit un genou à terre devant Éléonore – et elle posa sa main sur son épaule, comme une femme qui pardonne à un homme qui n’avait pas pu la sauver.
La pluie cessa autour du navire. L’eau se calma, d’abord par petites taches, puis sur toute la baie. La tempête elle-même semblait retenir son souffle.
Les fantômes du *Sainte-Anne* regardèrent le village une dernière fois. Certains levèrent le poing vers le clocher, d’autres saluèrent leurs anciennes maisons, leurs églises, leurs tombes désertes. Et puis, progressivement, ils se fondirent dans la brume claire qui émergeait de l’horizon.
Le capitaine Dubreuil tendit sa main à Éléonore. Elle la prit, se retourna, et pour la première fois – Yann le vit distinctement – elle regarda Julien droit dans les yeux.
Sa bouche forma un mot silencieux.
Merci.
Puis tous deux s’évaporèrent avec le reste de l’équipage, comme des lanternes qu’on éteint à l’aube.
Le *Sainte-Anne* resta un instant de plus, parfaitement immobile. Sa coque fendue commença à se dissoudre, à se désagréger en particules de lumière grise qui s’élevaient vers le ciel comme des cendres de clocher. Le grincement du bois mourant fit place à un silence profond, total, presque surnaturel.
Il ne restait plus rien.
Julien s’agenouilla sur la jetée, les mains sur les pierres mouillées. Il pleurait sans même s’en rendre compte, des larmes qui se mélangeaient à la pluie qui revenait, timide d’abord, puis de plus en plus pressée.
Yann ramassa la lanterne et la tint au-dessus de la mer. Les eaux reflétaient sa flamme dans une étendue noire, lisse, enfin morte.
— C’est fini, dit-il.
Mais au fond de sa poitrine, il savait que rien n’était vraiment fini. Les familles n’avaient pas encore livré leur confession. Kermadec n’avait pas avoué le meurtre de Guy. Et la tempête n’avait pas cédé – elle s’était seulement fait patiente, comme un fauve qui attend que sa proie baisse la garde.
Il se retourna vers le village. Une lumière brûlait au clocher de l’église, une lumière qu’on n’y allumait jamais en dehors des messes du dimanche.
Quelqu’un là-bas savait. Quelqu’un attendait.
— Julien, souffla-t-il. Il faut rentrer. Maintenant.
Julien releva la tête, les joues ruisselantes. Il regarda l’endroit où le navire avait disparu, puis la médaille dans sa main.
— Elle savait qui j’étais. Elle le savait avant que je le sache moi-même.
— Elle t’a remercié, dit Yann. Tous ne peuvent pas en dire autant de leurs ancêtres.
Julien serra la médaille dans son poing et se releva. La pluie fouettait de nouveau, rageuse, comme si la tempête voulait rattraper le temps perdu.
Ils marchèrent vers le village, dos courbés contre le vent. Derrière eux, l’océan n’était plus qu’une masse sombre et silencieuse. Le *Sainte-Anne* n’avait laissé aucune trace, aucune épave, aucun souvenir flottant.
Mais la lumière au clocher brûlait toujours.
Et Yann sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid remonter le long de sa colonne vertébrale.
Les morts étaient partis.
Mais quelqu’un de vivant avait allumé cette lampe.
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