La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 33: The Final Night Watch
La pluie cinglait la vitre du presbytère comme une volée de plombs. Yann tenait la lampe à huile au-dessus du vieux grimoire ouvert sur la table de chêne, les pages gondolées par l'humidité qui imprégnait chaque pierre de la pièce. Julien se tenait en retrait, respirant à peine, les yeux fixés sur les symboles tracés à l'encre rouille qui s'enroulaient autour d'un dessin grossier de navire.
— C'est lui qui l'appelle, murmura Yann. Le descendant vivant. Il utilise le rituel de Nadoz-ar-Mor.
Julien s'approcha, les traits tirés.
— Qui ? Le nouveau prêtre ?
— Non. Quelqu'un de plus ancien. Quelqu'un qui refuse que la légende meure parce que la vérité la détruirait.
Yann referma le grimoire d'un geste sec et le glissa dans sa vareuse. Dehors, la corne de brume lança son appel sourd, aussitôt avalé par le fracas des vagues contre la jetée. La tempête montait. Dans moins d'une heure, la mer serait assez haute pour que le _Sainte-Anne_ émerge des flots, si le rituel n'était pas interrompu.
— Où est-il ? demanda Julien.
— La tour de guet. L'ancienne. Celle qui domine la pointe du Menéham. Elle est désaffectée depuis cinquante ans, mais son escalier mène toujours au sommet. Le clocher n'était qu'un leurre pour nous attirer ici.
Yann attrapa son ciré et un lanterneau, puis poussa la porte. Le vent lui arracha presque la main. Les réverbères du village dansaient comme des flammes folles, et au-delà, la pointe noire des rochers se découpait sur l'écume blanche. Il courut, Julien sur ses talons, le gravier crissant sous leurs bottes, les embruns glacés leur fouettant le visage.
La tour apparut dans un éclair : un cylindre de granit sombre, moussu, couronné d'un parapet crénelé. Une lueur tremblotait au sommet.
— Il y est, dit Yann. Reste ici. S'il me faut du renfort, monte.
Julien protesta, mais Yann était déjà dans l'embrasure de la porte. L'escalier en colimaçon s'élevait dans les ténèbres, chaque marche usée par des siècles de passages. L'odeur de moisi et de sel montait des murs, et quelque part au-dessus, une voix psalmodiait des mots qu'aucun homme vivant ne devrait prononcer.
Yann monta, le souffle court, sa blessure à l'épaule s'ouvrant à chaque foulée. La brûlure sourde lui rappelait la poussière d'argent des familles, mais il ne ralentit pas. La tour tremblait sous les rafales, et des lambeaux de craie et de poussière tombaient des voûtes.
Au sommet, la porte était entrebâillée. Il la poussa du pied.
L'homme se tenait au centre du parapet, dos tourné à l'escalier. Il était vieux, courbé, vêtu d'un manteau de laine noire qui claquait au vent. Devant lui, un cercle de sel, une pierre levée entaillée de symboles anciens, et dans ses mains, un masque d'argent terni — le masque de Nadoz-ar-Mor, celui que portait le maître de la cérémonie quand les familles accueillaient les morts.
— Capitaine Le Gall, dit le vieil homme sans se retourner. Vous êtes en retard.
La voix était familière. Yann la reconnut soudain, froide et précise, celle qui l'avait accueilli à son arrivée au village.
— Le docteur Kermadec, dit-il. Vous. C'était donc vous.
Le vieil homme se retourna lentement. Le visage du médecin était creusé, ses yeux fiévreux dans la lumière de la lanterne. Il tenait une carte marine ancienne, dépliée, couverte d'une écriture minuscule.
— Mon père était le gardien du secret, capitaine. Mon grand-père avant lui. La légende a protégé notre famille pendant trois générations. Si Éléonore disparaît, si le navire ne revient plus, il ne reste que l'opprobre. La ruine. J'ai passé ma vie à servir ces gens qui méprisent ce que je suis, mais ce soir, le nom de Kermadec sera légendaire pour toujours. Ils parleront de nous dans cent ans, dans mille ans.
— Ils parleront de meurtriers, répondit Yann. D'assassins qui ont tué une femme pour protéger leur argent.
— Ils parleront de ceux qui ont fait ce qui devait être fait.
Le docteur porta le masque à son visage. L'argent s'emboîta avec un claquement sec, et dans la même seconde, les nuages s'entrouvrirent. La lune, presque pleine, projeta une colonne de lumière pâle sur la mer houleuse. Et là, entre les vagues, une ombre massive commençait à prendre forme.
Yann vit la poupe du _Sainte-Anne_ surgir des eaux, sa coque noire dégoulinante d'écume, ses voiles déchirées tendues par un vent qui n'existait pas.
— Il est trop tard, capitaine. Le ralliement a commencé.
Yann bondit. Il heurta de plein fouet le docteur, et les deux hommes roulèrent sur les pierres mouillées du parapet. Le masque d'argent tomba, heurta la pierre levée, rebondit et glissa vers le bord.
Yann l'attrapa à l'instant où il allait basculer. Le métal était froid, presque brûlant de givre. La douleur traversa sa paume comme une décharge de sel dans une plaie ouverte, et il sentit la chair se crisper autour des symboles gravés à l'intérieur. Un cri lui échappa.
Le docteur se releva, un éclat de pierre à la main. Il frappa.
Yann tressaillit à l'impact sur sa tempe, sentit des soleils noirs éclater derrière ses yeux, mais son poing resta serré sur le masque. D'un geste désespéré, il se projeta contre le parapet, le bras au-dessus du vide.
— Rendez-le-moi, espèce de misérable !
Le docteur bondit, mais son pied glissa sur la vasque de sel détrempée. Il bascula en avant, attrapa l'ourlet de la vareuse de Yann — un poids, un cri étranglé — puis la pluie seule retomba dans le vide.
Yann regarda la silhouette grise s'abattre sur les rochers, loin, très loin dans la nuit.
Il se releva en titubant, ouvrit la main. Le masque d'argent brillait dans la lumière lunaire, froid et vide désormais. Il n'entendait plus la psalmodie, seulement le fracas des vagues et le gémissement du vent.
Sous lui, la mer était en furie. Mais la silhouette du navire restait, spectrale, entre deux eaux. L'équipage était à son bord, attendant que le dernier acte s'achève.
Yann leva le bras et fracassa le masque contre la pierre levée. L'argent se brisa en deux, puis en dix éclats qui scintillèrent dans la nuit avant de s'éteindre dans l'écume.
Il s'appuya contre le parapet, le sang battant dans sa tempe, la respiration rauque. La douleur à l'épaule le traversait de part en part, et sa vision se brouillait, mais il regarda la mer.
Le _Sainte-Anne_ était là. Et sur la dunette, une silhouette blanche, une femme dont les cheveux flottaient hors de toute logique du vent.
Éléonore le regarda.
Pas avec gratitude. Pas avec reproche. Avec une chose qui ressemblait à de la reconnaissance.
Elle inclina la tête.
Et le navire commença à se défaire, voile par voile, planche par planche, en une pluie de lumière grise qui retomba dans les flots. Le temps d'une dernière vague, la coque entière s'éclaira d'une blancheur d'aube, puis elle s'enfonça sans bruit, sans remous, sans trace.
La mer redevint une mer.
Yann s'effondra sur les dalles de pierre.
Il était seul. Le masque en éclats d'argent à ses pieds, la pluie tombait sur son visage, lavant le sang et le sel.
Le Christ de Menéham veillait, quelque part dans la forêt. Et dans le village, les cloches tintaient, lentes, sans dessin.
Une immense fatigue le noya, tiède comme une délivrance.
Il ferma les yeux.
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