La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 8: The Cargo Manifest
La pluie avait cessé vers minuit, laissant la côte dans une brume épaisse comme un linceul. Yann n'avait pas fermé l'œil. La carte de Moreau était étalée sur la table de la cuisine, la croix rouge au crayon gras presque lumineuse dans la pénombre. *Attends.* Il avait tourné ce mot dans sa tête jusqu'à l'obsession.
Il enfila son ciré et sortit avant l'aube. Les pavés de la rue principale luisaient, grasses de moisissure. Le bâtiment des archives municipales se dressait à l'écart du bourg, une bâtisse grise en pierre de taille qui semblait fermée depuis des décennies. Mais Yann avait remarqué, hier soir, une lumière qui s'était éteinte rapidement quand il était passé devant.
La porte n'était pas verrouillée.
Il entra sans frapper. L'odeur de papier moisi et d'encre sèche le prit à la gorge. Des rayonnages métalliques croulaient sous des liasses poussiéreuses, classées sans système apparent. Au fond de la salle, derrière un bureau en chêne massif, une femme d'une soixantaine d'années leva des yeux surpris. Elle portait des lunettes cerclées d'or et un châle de laine sur les épaules, malgré la chaleur humide.
« La lumière d'avant n'est pas encore ouverte, monsieur Le Gall », dit-elle.
Il ne lui avait jamais donné son nom. Yann s'avança. « Vous me connaissez.
— Tout le monde vous connaît dans ce village, à présent. » Elle ôta ses lunettes et les posa avec soin. « Le nouveau gardien du phare. Le fils d'Auguste Le Gall. »
Son père. Il avait cessé de tressaillir quand on prononçait son nom. Presque.
« Je cherche le manifeste de la Marie-Claire. »
La femme ne cilla pas. Elle se leva, contourna son bureau et se dirigea vers une étagère dans un recoin sombre. Ses doigts coururent sur les dos des registres, s'arrêtèrent, tirèrent un volume relié de cuir vert. Elle le tendit à Yann sans un mot.
Le registre s'ouvrit presque tout seul, marqué à une page précise. Yann lut. La liste était brève : le nom du navire, ses dimensions, le nom du capitaine Cormoran, la cargaison déclarée. *Documents légaux, estimés à trois mille francs.*
Trois mille francs. Le poids d'un homme, moins. L'or dont avait parlé Moreau devait peser des centaines de kilos.
Yann releva les yeux. « Quelqu'un a écrit "documents légaux" dans une écriture différente. »
La femme ne bougea pas. Son visage resta impassible, mais Yann vit un muscle tressaillir à sa mâchoire. Il montra la ligne du doigt.
« L'encre est plus fraîche. La page a été réécrite. »
Un long silence. La pluie reprit, tambourinant sur les vitres hautes. Du fond de la salle, le tic-tac d'une horloge en bois mesurait chaque seconde.
« Je n'étais pas encore ici à l'époque », dit-elle enfin. « Ma mère tenait ce poste. »
Yann attendit. La femme soupira, comme si cette respiration lui coûtait des années.
« Elle est restée toute sa vie hantée par ce qu'on lui a fait faire. Elle m'a raconté que des hommes étaient venus, trois jours après le naufrage. Des hommes de la famille de Kerandraon. Ils ont déchiré la page originale et en ont collé une nouvelle. » Elle indiqua un léger relief au revers de la page. « La colle a jauni. Si on regarde de près, on voit les deux épaisseurs. »
Yann approcha le registre de la lumière grise de la fenêtre. Il distingua en effet la superposition des fibres. La page était un collage.
« Et votre mère, elle a accepté ? »
La femme détourna le regard. Dans la pénombre, Yann vit ses épaules se voûter.
« Elle a accepté de l'argent. Beaucoup. C'était pendant la guerre, tout le monde avait faim. Elle a pris l'argent pour nous nourrir, ma sœur et moi. » Sa voix se brisa. « Et elle a passé le reste de sa vie à se confesser chaque dimanche. »
Yann reposa le registre sur le bureau. Il resta silencieux. La pièce était redevenue étouffante, pleine de poussière et de paroles jamais dites.
« Le manifeste original, dit Yann. Vous savez ce qu'il indiquait ? »
La femme le regarda longtemps. Derrière ses lunettes, ses yeux étaient humides.
« Ma mère ne me l'a jamais dit. Elle m'a seulement affirmé que c'était une chose pour laquelle les hommes de ce village étaient prêts à tuer. » Elle marqua une pause. « Et qu'il y avait un nom, en plus de la passagère cachée. Un nom que personne n'a jamais voulu prononcer. »
Yann pivota vers elle.
« Quel nom ? »
Elle secoua la tête. « Elle n'a jamais dit. Mais quand le père Le Bris est venu ici, il y a trente ans, pour consulter le registre des décès, ma mère l'a entendu lire un nom à voix haute dans la salle du fond. Elle a cru qu'il parlait seul. Mais il répétait : "Pourquoi lui ? Pourquoi lui, Seigneur ?" »
Le père Le Bris. L'homme qui gardait des notes annuelles depuis trente ans. L'homme qui savait tout.
« Votre mère est morte quand ? demanda Yann.
— Il y a douze ans. Le 12 octobre. »
Le jour précis. La coïncidence fit courir un frisson froid dans le dos de Yann. Cette date ne le lâchait plus.
Il feuilleta les pages suivantes du registre. Des bords déchirés, des pages arrachées. Mais au verso de la page du manifeste, à peine visible, une trace de crayon dont l'écriture n'avait jamais été effacée. Trois mots, mal formés, comme écrits à la hâte par une main tremblante, avant que la page ne soit retirée du registre et recollée à l'envers : *trois cents lingots.*
Yann leva les yeux. La femme avait suivi son regard et vit ce qu'il avait trouvé. Elle recula d'un pas, comme si les mots eux-mêmes pouvaient la brûler.
Yann déchira la page du registre d'un geste sec. Il la plia et la glissa dans sa poche intérieure.
« Vous ne pouvez pas... » commença-t-elle.
« Ce registre est falsifié depuis trente ans », dit Yann. « La vraie page est chez quelqu'un d'autre, ou détruite. Je prends ce qui me reste. »
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta. Il se retourna.
« Une dernière chose. Le nom que votre mère a entendu le père Le Bris prononcer. C'était un nom du village ? »
La femme hésita. Elle regarda la porte, comme si quelqu'un pouvait entrer, puis parla d'une voix si basse que Yann dut se pencher.
« Je n'en suis pas sûre. Ma mère disait que c'était un nom de marin. Un nom du registre de la marine marchande. » Elle serra son châle. « Elle a dit qu'il commençait par un L. »
Un L.
Auguste Le Gall. Son père.
Le nom de Yann.
Il sortit sans un mot. La brume s'était levée et la mer se découvrait au-delà des toits, calme, grise, apparemment innocente pour quelques heures encore. Mais Yann savait désormais trop de choses. Le manifeste avait été falsifié pour cacher trois cents lingots d'or. Une femme avait été sacrifiée. Et le prêtre qui semblait vouloir l'aider depuis le début avait peut-être prononcé le nom du père de Yann comme celui d'un coupable.
Yann marcha vers le phare. Le lancier de la lanterne ne lui avait jamais paru aussi haut. Et pourtant, ce qui l'attendait en bas, dans les rochers de la baie occidentale, semblait désormais bien plus profond qu'aucune tour de pierre ne pourrait jamais l'élever.
Il glissa la main dans sa poche. Le papier du manifeste plié crissa sous ses doigts. Trois cents lingots. Et quelque part là-bas, dans l'épave, une femme en blanc qui n'avait pas fini de chercher son salut.