La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 13: The Reflection's Price
Le silence du commissariat pesait comme une chape de plomb.
Julien avait le regard fixé sur la tache de sang séché sous son ongle, celui de son propre doigt, tranché par le miroir. Verne avait refermé la porte de son bureau derrière eux, et le cliquetis de la serrure avait eu la finalité d'un couperet.
Romy était restée dans le couloir. Ils ne s'étaient pas parlé depuis la sortie de l'entrepôt, mais il avait senti son regard sur lui, lourd de reproches muets.
Verne ne s'assit pas. Il contourna son bureau, s'appuya contre le rebord, et croisa les bras. Le haut de sa cravate était légèrement desserré, ce qui chez lui signifiait une journée catastrophique.
« Je vais te demander une seule fois, Moreau. Qu'est-ce que tu as vu dans ces miroirs ? »
Julien passa la main sur sa mâchoire. Il sentit le contact froid de l'anneau, la chevalière des Moreau. La bague brûlait faiblement contre son auriculaire, comme un cœur miniature qui battrait sous la peau.
« Un entrepôt plein de miroirs gravés de dates. Des dates de naissance. Les miennes. Celles de ma mère. Celles d'Irène. »
Verne ne cilla pas.
« Et après ? »
« Après, j'ai saigné. Le miroir a réagi. J'ai vu une femme. Claire Durand. Elle m'a dit de trouver. »
Verne ferma les yeux une seconde. Il y avait dans cette pause quelque chose qui dépassait la simple procédure, comme un homme qui pèse ses mots avant de prononcer une condamnation.
« Tu sais qui elle est vraiment, cette Claire Durand ? »
« Une archiviste. » Julien marqua une pause. « De la lignée Moreau. »
« Mais encore ? »
« C'est tout ce que mon cousin m'a dit avant de mourir. »
Le silence s'étira. Dans la poche de Julien, le fragment de miroir gravé de l'année 2025 émit une pulsation de chaleur, un battement infime. Il pressa la main contre sa cuisse pour le dissimuler, et la sensation s'estompa, mais pas complètement.
Verne se dirigea vers la fenêtre. La pluie battait contre les vitres du quai des Orfèvres, striant la vue sur la Seine de longues larmes grises.
« Ta famille, Julien. Qu'est-ce qu'on t'en a dit ? »
« Que mon grand-père était policier. Que ma mère est morte dans un accident de la route. Que la lignée remontait à des gens ordinaires, des fonctionnaires, des artisans. »
Verne rit doucement, sans joie.
« Des gardiens, tu veux dire. Des dépositaires. Ta famille n'a jamais été ordinaire. Elle a été choisie. »
Julien serra les poings sous la table. « Choisie par qui ? »
Verne se retourna, et pour la première fois, ses yeux n'évitèrent pas les siens. Il y avait de la fatigue dans ce regard, mais aussi quelque chose de plus ancien, de plus pesant.
« Je ne peux pas te le dire. Pas ici. Pas maintenant. »
« Vous savez. Depuis le début, vous savez. »
« Je sais certaines choses. Pas tout. Et ce que je sais, je ne suis pas autorisé à le partager. Les consignes viennent d'au-dessus de moi. Beaucoup au-dessus. »
Julien se leva brusquement, la chaise raclant le sol avec un bruit strident.
« Ma mère est morte il y a quinze ans. J'ai passé quinze ans à croire que j'étais un policier comme les autres, avec une affinité pour les illusions. Et vous me dites que c'était un mensonge ? Que toute ma famille... »
« Toute ta famille a porté ce fardeau depuis des générations. Certains l'ont accepté. D'autres l'ont fui. »
Il y avait une insinuation dans la voix de Verne, un poids qui tombait comme un rideau de fer.
« Et ma mère ? »
Verne détourna le regard. C'était presque imperceptible, mais Julien le vit. Une déviation d'une fraction de seconde, un muscle qui se contracte sous l'œil.
« Je ne peux pas te le dire, Julien. »
« Parce que vous ne savez pas, ou parce que vous ne voulez pas ? »
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'une confession.
La porte s'ouvrit sans qu'on frappe. Romy entra, les traits tirés, une liasse de papiers à la main.
« Le rapport préliminaire est arrivé. » Elle posa les documents sur le bureau sans regarder Julien. « L'unité des affaires internes ouvre une enquête sur l'incident de l'entrepôt. »
Julien se figea. « Une enquête ? Pourquoi ? »
« Trois cadavres, deux blessés graves, et un suspect principal qui est mort sous nos yeux. Sans compter le passage de la Fonderie qui a été fermé pendant six heures pour une "fuite de gaz". » Elle le regarda enfin. « Tu crois que ça passe inaperçu ? »
« J'ai un badge. J'ai suivi une piste légitime. »
« Tu as utilisé un sort de traçage non déclaré, basé sur du sang. Tu as pénétré dans un entrepôt réquisitionné sans mandat. Et tu as fait saigner un artefact magique qui a déclenché une réaction en chaîne dans tout le secteur.» Romy laissa tomber les papiers sur le bureau. « Ce n'est pas une infraction mineure. C'est un motif de suspension. »
Verne ramassa les documents, les parcourut d'un regard rapide.
« Tu avais de bonnes raisons. Mais Romy a raison. L'administration ne regarde pas les bonnes raisons. Elle regarde les procédures. »
Julien passa la main sur son visage. L'anneau pulsait de nouveau, une chaleur insistante contre son doigt, comme s'il cherchait à lui rappeler quelque chose. Il pressa son poing contre sa poche, sentant le contour du fragment de miroir contre sa cuisse.
« Et Claire Durand ? Elle est toujours entre les mains de l'alchimiste. Je suis censé faire quoi, attendre qu'il la tue pendant que la paperasse suit son cours ? »
Romy fit un pas vers lui. Sa voix était plus basse maintenant, presque intime, mais chargée de tension.
« Julien. Regarde-moi. » Il leva les yeux. « Tu es en train de te perdre. Cette affaire, ta famille, ces miroirs... tu es en train de glisser quelque part où je ne peux pas te suivre. Et honnêtement, je commence à me demander si tu en sortiras entier. »
Il soutint son regard. Il y avait de la colère dans les yeux de Romy, mais aussi autre chose, quelque chose qu'il n'avait pas vu chez elle depuis des mois.
« Je ne demande pas à ce que tu me suives. Je demande à ce que tu me fasses confiance. »
« Je te fais confiance. » Elle marqua une pause. « C'est parce que je te fais confiance que je te dis d'arrêter. Tant que tu es encore toi. »
Verne s'éclaircit la gorge. Il avait posé les papiers, et son regard était revenu à Julien, plus lourd qu'avant.
« La commission se réunit dans trois jours. D'ici là, tu es en fonction, mais sous supervision. Pas de sortilège offensif, pas d'infiltration non autorisée, pas de piste personnelle. »
« Et si je refuse ? »
« Alors tu rends ton badge, et on clôture l'affaire Durand au nom du protocole. » Verne inclina la tête. « Mais j'ai une autre option à te proposer. »
Julien attendit.
« Il y a quelqu'un que je connais. Une vieille connaissance qui a des liens avec les archives du département. Pas les archives officielles. Les autres. Si quelqu'un peut t'aider à comprendre ce que ta famille a vraiment été, c'est elle. »
« Pourquoi me la recommander maintenant, si vous ne pouvez pas me parler de ma famille ? »
Verne eut un sourire triste.
« Parce que je ne peux pas te parler de ta famille. Mais je peux te parler d'une archiviste qui a disparu du registre il y a trente ans, emportant avec elle la section complète des dossiers Moreau. C'est une piste. Pas une réponse. »
Romy le dévisagea. « Vous jouez un double jeu, commissaire. »
« Je joue au jeu que je peux jouer. » Verne tira une carte de son tiroir, la poussa vers Julien. « Elle s'appelle Yvonne. Elle habite dans le 18e, près de la rue des Saules. Elle ne vous ouvrira pas si vous frappez avec les poings. Mais si vous portez quelque chose de votre famille... »
Il laissa la phrase en suspens, les yeux rivés sur la main de Julien, sur la chevalière qui luisait faiblement à la lumière du bureau.
Julien prit la carte. Il ne la regarda pas. Il la glissa dans sa poche, contre le fragment de miroir, qui sembla vibrer un instant au contact du papier, comme s'il reconnaissait quelque chose.
Il se dirigea vers la porte. Romy ne bougea pas. Il s'arrêta sur le seuil, sans se retourner.
« Tu viens ? »
Un silence long. Puis le bruit de ses pas, derrière lui.
Dans le couloir, la lumière blafarde des néons faisait paraître son visage plus creusé qu'il ne l'était. Il marchaient côte à côte, mais l'espace entre eux semblait plus large que tout l'entrepôt du Passage de la Fonderie.
« Tu vas vraiment y aller ? » demanda Romy.
« Tu sais bien que oui. »
« Alors je ne viens pas. Cette fois, je reste. Quelqu'un doit veiller à ce que tu ne finisses pas suspendu. »
Elle s'arrêta devant sa porte. Ses yeux cherchaient les siens.
« Mais promets-moi une chose. »
« Quoi ? »
« Quand tu auras trouvé ce que tu cherches, et que tu en sauras assez pour comprendre le tableau complet... » Elle marqua une pause. « Reviens me voir avant de faire quoi que ce soit qui ne peut pas être défait. »
Julien soutint son regard. L'anneau battait contre son doigt, régulier comme un pouls. Dans sa poche, le fragment de miroir émettait une lueur qu'il pouvait sentir à travers le tissu, une chaleur sourde et persistante.
« Je te le promets. »
Il tourna les talons et marcha vers la sortie, la carte d'Yvonne contre sa cuisse, le visage de Claire Durand gravé derrière ses paupières, les dates gravées des miroirs égrenant leur chapelet dans sa mémoire.
Dehors, la pluie avait cessé. La Seine roulait ses flots sombres sous un ciel qui commençait à se déchirer, laissant filtrer une lumière pâle et neuve, comme un œil qui s'ouvre après un long sommeil.
Julien sortit la carte de sa poche. Le papier était épais, vieilli, l'encre pâlie mais précise : *Yvonne Moreau, 18e arrondissement.*
Le même nom que lui. La même probable lignée.
Il releva la tête vers les Buttes-Chaumont, vers ce quartier qu'il connaissait à peine, où l'attendait peut-être une vieille femme qui détenait les réponses que sa mère avait emportées dans sa tombe — ou que sa grand-mère, la mère de sa mère, avait choisies pour emporter avec elle.
Le fragment de miroir dans sa poche palpita une dernière fois, puis se tut, comme s'il avait dit ce qu'il avait à dire.
Julien glissa la carte dans sa veste et commença à marcher.
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