La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 15: The Grimoire's Map
La lumière de la lampe de bureau dessinait un halo jaune sur la table de la cuisine, où le grimoire ouvert occupait toute la place. Julien avait poussé les miettes du petit-déjeuner sans y penser – un café froid, une tartine à peine entamée. Il n'avait pas faim.
Les pages anciennes du grimoire de la famille Moreau étaient couvertes d'une écriture dense, serrée, presque obsessionnelle. Chaque entrée était un récit à la première personne, signé d'un nom. Et chaque récit se terminait de la même manière.
Julien fit glisser un doigt sur la liste qu'il avait établie au dos d'une enveloppe :
*Antoine Moreau – 1674 – l'Affaire des Ombres du Marais – disparu* *Isabelle Moreau – 1774 – l'Affaire du Miroir de la Concorde – morte* *Charles Moreau – 1874 – l'Affaire des Voix de Notre-Dame – disparu* *Pierre Moreau – 1974 – l'Affaire du Songe – mort*
Cent ans. Chaque fois. Cent ans entre chaque entrée.
Il se pencha sur le passage concernant Pierre Moreau, son grand-père. L'écriture était plus fébrile que les autres, les lettres moins régulières. Julien déchiffrait avec difficulté :
*Le sceau faiblit tous les siècles. L'ombre s'éveille et aspire la lumière de notre sang. Le rituel demande le Passeur, celui qui a vu au-delà du voile. Je suis prêt. Isabelle m'a montré le chemin. Que ma fille garde le silence, qu'elle ne sache jamais son rôle. Elle est la dernière avant le prochain cycle.*
Julien s'arrêta. Le prochain cycle. Il compta sur ses doigts, d'abord mécaniquement, puis avec un sentiment nauséeux.
1974. Cent ans. 2074.
Non. Il secoua la tête. Ce n'était pas possible. Le grimoire parlait d'écarts de centenaires, pas de cent cinquante.
Il relut plus lentement. De 1674 à 1774, exactement cent ans. De 1774 à 1874, encore cent ans. Mais de 1874 à 1974…
Julien sortit son téléphone et ouvrit la calculatrice.
1874 à 1974 : cent ans.
Il lut à nouveau l'entrée de son grand-père. *Le sceau faiblit tous les siècles.* Tous les siècles. Et cette phrase : *Elle est la dernière avant le prochain cycle.*
Sa mère. C'était sa mère, née en 1950. Morte en 1974.
Mais pourquoi l'entrée de Pierre Moreau parlait-elle du prochain cycle comme d'une échéance proche ? Le prochain cycle serait dans cent ans. À moins que…
Julien feuilleta les pages avec une frénésie croissante. Le grimoire était incomplet – il savait déjà. Mais en le comparant avec la liste – la longue liste qu'il traçait – de nouvelles connexions. Il revenait trop souvent sur la fin des années 1960 en cherchant une entrée correspondant à la mort d'Antoine Moreau en 1974, mais cette fois il ouvrit les notes de la Section 13.
Plusieurs feuilles manuscrites étaient étalées autour de lui : des rapports qu'il avait photocopiés en secret, des comptes rendus d'affaires jamais élucidées, des dossiers classés. Le tout sentait la poussière et l'encre de copieur.
Une affaire attira son regard, un rapport daté de mars 1974, signé d'un certain Verne – le grand-père de l'actuel directeur. *Incident au Palais de Justice : affaissement du sol, aucune victime, cause inconnue.*
Julien retourna au grimoire. Il existait une page, partiellement arrachée, avec une écriture maternelle, celle de sa mère, Renée Moreau.
Il avait déjà lu la page la veille, avec Yvonne. Mais cette fois, il la comparait à la liste.
Sa mère écrivait la date comme si elle insistait dessus : *l'hiver viendra avant la fin de l'année. Le cycle se brise sur la pierre.*
L'hiver. Le solstice d'hiver.
1974 – le solstice d'hiver était le 22 décembre. Pierre Moreau avait été signalé disparu aux alentours du 15 décembre 1974. Sa mort dans l'incendie d'un entrepôt le 23.
Et l'entrée de sa mère, Renée ? Elle écrivait : *ma fille est innocente. Elle ne sait pas qu'elle porte le fardeau.*
Julien s'arrêta. Il relut. *Ma fille.* La page parlait de sa sœur. Mais Julien n'avait pas de sœur.
Il se figea.
À moins que. Son cœur se serra, puis il lut la page à nouveau – plusieurs fois.
Puis il regarda l'entrée de quatre générations dans son grimoire. Et il compta les années entre chaque événement.
Quatre-vingt-dix-neuf ans. Cent ans huit mois. Quatre-vingt-dix-neuf ans. La dernière, entre Charles et Pierre – cent ans, mais seulement si l'on comptait jusqu'au solstice d'hiver.
Le grimoire ne parlait pas d'année civile. Il parlait de cycles saisonniers.
Julien reposa le livre et s'assit, le souffle court.
S'il devait y avoir un cinquième cycle, il ne serait pas établi en 2074. Il serait établi quand le sceau faiblirait à nouveau. Et si le sceau avait besoin d'être scellé à des dates précises, il fallait compter en solstices, pas en anniversaires.
Il regarda le calendrier sur le mur de sa cuisine. Décembre. Le solstice d'hiver. Dans six semaines.
Mais cent ans entre chaque gardien… sauf que sa mère était morte en 1974, comme son grand-père. Il n'avait jamais compris pourquoi Yvonne avait fui la famille. Verne avait dit quelque chose – *ta mère n'était pas censée être la gardienne*.
Non. Sa mère était la dernière dès le début. Elle aurait dû être seule.
Il posa la tête dans ses mains.
Le grimoire affirmait entre les lignes que le sceau avait besoin de sang pour se renforcer. Et le prix à payer une fois par siècle, c'était un gardien.
La dernière fois, c'était en 1974. La fois d'avant en 1874. Et avant cela…
Julien prit une profonde inspiration et sortit son carnet de notes. L'affaire du Miroir de la Concorde. Le Songe. Dans les deux archives, la Section 13 notait des anomalies temporelles. Un témoignage d'horloger : « L'horloge sonnait treize coups quand la cloche s'est arrêtée. »
Treize coups. Pas une coïncidence, il le savait.
Il se leva, les jambes lourdes, et marcha jusqu'au salon où la vitrine du dernier rapport de l'affaire était suspendue. Le résultat de la recherche : les affaires de gardiens se produisaient toujours autour du solstice d'hiver, jamais à d'autres moments.
L'horloge de la bibliothèque sonna dix heures du matin.
Six semaines avant le solstice. Six semaines avant que le sceau ne s'affaiblisse. Six semaines avant que l'ombre réclame son dû.
Il avait la vue trouble. Le choc. D'un geste, il écarta le rideau et regarda la ligne des toits de Paris, du côté du Palais de Justice. Il n'y croyait pas. Il était encore en train de calculer l'âge qu'il aurait au prochain cycle.
Mais il comprenait maintenant pourquoi Yvonne hésitait à lui montrer le Registre des vides. Et pourquoi Verne ne pouvait pas parler.
La mort de sa mère, ce n'était pas un accident.
C'était peut-être le premier cycle – mais le sceau était resté intact, il avait tenu. La milice familiale, démantelée ? Elle avait servi à protéger le sceau, à maintenir la lignée des gardiens.
Sauf que sa mère était morte trop tôt. Et c'est pour cela que Yvonne avait parlé d'espoir dans un air de dire *il n'est pas encore prêt*.
Julien rouvrit le grimoire à la dernière page – la page manuscrite de Renée. Il la relut en entier.
*Quand l'ombre s'éveillera de nouveau, un Moreau seul pourra la renvoyer. C'est le prix. Nous avons toujours su que ce prix viendrait pour nous. Que ce ne soit pas ma fille.*
Julien ferma les yeux.
C'était donc ça. La mère avait tenté d'épargner sa sœur, mais il n'y avait pas de sœur. Sauf la Claire Durand dont il venait d'apprendre l'existence, cette archiviste enlevée. Et le sceau avait besoin d'un Moreau.
Un Moreau de sang.
Julien ne savait pas si sa sœur existait. Mais il savait que lui, il portait ce sang.
Il saisit son téléphone et composa le numéro de Romy. Il n'était plus temps de ruser.
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