La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 16: The Century Deadline
Le mètre ruban claqua contre le bord du bureau de Romy, soulevant une fine poussière. Julien ne prit pas la peine de le rouler proprement. Il étala la carte du centre de Paris sur la table déjà encombrée, poussa une tasse de café froid qui bascula et répandit un cercle brunâtres sur le 11e arrondissement.
Romy leva un sourcil, les mains croisées sous le menton. « Tu sais que ce n’est pas une scène de crime, ici, Moreau. C’est mon bureau. Mes rapports sont sur cette table. »
« Et ta carrière avec eux si on ne trouve pas une réponse », répondit Julien sans relever les yeux. Il aligna les dates du grimoire sur une feuille volante, colonne par colonne. « 1774. 1874. 1974. Chaque fois, un Moreau. Chaque fois, juste avant le solstice d’hiver. Et puis, rien. Pas de 2074. »
Il traça une ligne verticale sur la feuille, après 1974. « Ma mère est morte en décembre 1987. Ce n’est pas dans le cycle. Elle n’était pas censée mourir là. » Il planta son index sur la date. « Yvonne a dit qu’elle est morte en protégeant quelqu’un. La page qu’elle a écrite parle d’une fille. Ma sœur. Une sœur que je n’ai jamais connue. »
Romy se pencha, les coudes sur la table, le front plissé. « Tu es en train de me dire que Claire Durand est ta sœur ? »
« Je ne sais pas ce que je suis en train de dire. Je sais juste ceci. » Il retourna la feuille et écrivit la date d’aujourd’hui en dessous de la ligne. « Le dernier gardien est mort en 1974. Le cycle devait se répéter cent ans plus tard. Mais le passage du grimoire que j’ai déchiffré cette nuit ne parle pas de siècles. Il parle de l’alignement des *veines*—les lignées de sang. Chaque fois qu’une branche de la famille s’éteint, le rituel avance. »
Romy se figea. « Avance de combien ? »
Julien prit une grande inspiration. Il avait tourné et retourné l’équation dans sa tête depuis quatre heures du matin, dans son studio froid, le grimoire ouvert sur les genoux. La réponse était toujours la même, et elle était toujours aussi laide. « Ma mère était la dernière d’une branche. Sa mort a rompu l’équilibre. Mon cousin, Paul, était un gardien *presque* complet. Sa mort, cette semaine, a déplacé l’échéance de plus d’un siècle. »
Il laissa tomber le stylo. « Le solstice d’hiver. Dans six semaines et trois jours. C’est moi, Romy. Je suis la seule ligne de sang directe encore vivante en dehors de Claire—et elle est captive. Le rituel a besoin d’un descendant pur du gardien originel. On ne peut pas le déplacer. On ne peut pas le sauter. Si je ne me présente pas, l’entité scellée sous le Palais se libère. »
Romy resta silencieuse un long moment. Elle se leva, fit deux pas vers la fenêtre, puis revint. Sa main gauche—celle qui tremblait légèrement quand elle mentait—chercha distraitement le cadre photo de sa fille sur le bord du bureau. Elle ne le toucha pas.
« Donc tu me dis qu’il y a un truc sous le Palais de Justice ? Un truc que ta famille scelle depuis… combien de temps ? »
« Depuis que le Palais a été construit. Avant, même. Le premier gardien a scellé la chose quand l’endroit était un temple gallo-romain. Dedans, un “dévoreur de noms”. C’est comme ça que le grimoire le décrit. Pas une créature physique. Quelque chose qui efface les gens des mémoires, des actes, des registres. Les archives en sont pleines de fantômes—des gens qui ont existé mais dont personne ne se souvient plus. »
« Et c’est à ce truc que ta famille a dit oui ? » Sa voix était douce mais incisive. « Pendant des siècles ? Julien, ça fait des générations que les Moreau servent de clé pour une porte qu’ils n’ont jamais ouverte. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi ? »
Julien se figea. Les mots de Verne dans le bureau, la veille—*Tu es un Moreau, et je suis désolé que tu l’apprennes de cette façon*—lui revinrent. Et puis la phrase de sa mère, au dos de la dernière page du grimoire, une écriture fine, presque effacée : *Ne laisse jamais ma fille toucher les miroirs. C’est la seule grâce que je demande.*
« Je crois que ma mère s’est posé la même question », murmura-t-il. « Et je crois que la réponse l’a tuée. »
Romy croisa les bras, puis les décroisa, peu sûre d’elle. Elle poussa sa chaise et s’assit en face de lui, les deux mains à plat sur la table. « Bon. Six semaines. On ne part pas à l’aveugle. Qu’est-ce qu’il faut pour ce rituel, concrètement ? Je ne vais pas te laisser y aller avec juste un couteau et un vœu. »
Julien feuilleta le grimoire jusqu’à une page qu’il avait marquée avec un ticket de métro. « Le rituel de scellement n’est pas compliqué en soi. Il faut le sang du gardien descendant direct—ça, c’est moi. Il faut un *locus*, un point d’ancrage physique. Les registres de la Section 13 mentionnent un vieux puits d’interrogatoire sous la plus ancienne tour du Palais, celui qu’on n’ouvre plus depuis les années cinquante. »
Il hésita. « Et puis il faut trois sceaux secondaires. Trois ancres pour maintenir la porte fermée pendant que je verse le sang. Ces ancres, dans les rituels passés, c’étaient des membres de la famille. Des frères, des sœurs, des cousins. Le cercle fonctionne par saignement consenti. »
Romy le regarda, puis comprit. « Et tu n’as personne. Claire est prisonnière, ta grand-mère est trop âgée pour participer à un rituel magique, et ton cousin est en salle de réfrigération à l’Institut médico-légal. »
« Reste moi », dit Julien, la voix basse. « Je ne peux pas le faire seul. Le rituel exige qu’un autre *voie* la porte pendant que le gardien verse son sang. Pas un magicien. Quelqu’un de suffisamment proche pour que le sceau le reconnaisse comme témoin légitime. Un humain ordinaire. »
Le silence retomba. Romy n’avait pas besoin de lui demander ce que ça impliquait pour un témoin ordinaire, plongé dans un rituel de famille ; elle avait travaillé assez longtemps à la Section pour savoir que le premier réflexe des entités anciennes, quand elles sentaient le sang du gardien, c’était de tenter de reprendre tout ce qui touchait à lui. Le témoin devenait un bouclier involontaire.
Elle se redressa. « Bon. Qu’est-ce qu’il faut pour que je sois ce témoin ? »
Julien cligna des yeux, pris de court. « Romy, je ne te l’aurais jamais demandé. Ce que je sais de ce rituel est à moitié reconstitué. Les risques… »
« Les risques, je les connais. Tu m’as expliqué que ta mère est morte en protégeant quelqu’un—que ta propre famille n’a pas voulu te dire qui était cette personne. Tu m’as dit que ton sang ouvre des miroirs et réveille des copains de mon quartier. » Elle haussa les épaules, avec un sourire sans joie. « Ma fille est chez mes parents pour encore trois semaines. J’ai du temps. Et tu vas avoir besoin de quelqu’un qui ne va pas flancher quand les archives vont essayer de t’effacer du monde. Je suis probablement la seule personne à la Section qui sait encore ce qui est vrai de ce qui est mémoire. »
Elle tendit la main, paume ouverte. « Ne me remercie pas. Tu vas me détester dans six semaines. Mais on a du boulot, alors ouvre ta merde de bouquin et montre-moi par quoi on commence. »
Julien ne prit pas sa main tout de suite. À la place, il ouvrit le grimoire à une page précise—celle de sa mère, celle où elle avait tracé une ligne de fuite entre les dates officielles des gardiens et une série de symboles qu’il n’avait jamais vus dans aucun autre registre, pas même dans celui de la Section. Il posa son doigt sur un symbole particulier. Un cercle avec une ligne en diagonale, comme un visage à demi effacé.
« Ça, dit-il, ce n’est pas dans le rituel de scellement. Ma mère l’a dessiné juste avant de mourir. Je crois que c’est une porte de sortie. Quelque chose qu’elle a inscrit dans le rituel, un filet de sécurité qui n’existait pas avant elle. »
Il leva les yeux vers Romy. « Si le grimoire dit que le rituel doit se faire avec trois ancres de sang Moreau, et si ma mère a pu le modifier… alors il y a peut-être un moyen de faire ça sans me tuer, et sans que le dévoreur de noms te prenne comme prix. »
Il n’ajouta pas l’autre possibilité—que ce symbole soit un piège, que la propre mère de Julien ait pu laisser une issue pour une fille qu’elle voulait protéger contre son propre fils. Ça, il le gardait pour lui, encore.
Romy claqua des doigts devant son visage. « Alors, on cherche quoi d’abord ? La base du symbole ou la tour sous le Palais ? »
Julien referma le grimoire. Il glissa le livre dans son sac, tira la veste sur ses épaules et jeta un coup d’œil par la fenêtre du bureau de Romy. Le ciel de Paris était bas et gris, l’heure bleue qui précède la nuit. Dans six semaines, la même lumière s’éteindrait sur le plus court jour de l’année.
« On commence par le Palais », dit-il. « Je pourrais faire des recherches toutes la nuit dans le grimoire. Mais ce qu’il y a sous cette tour, ce ne sont pas des symboles. C’est une porte. Et j’ai l’impression que la porte, elle, sait depuis longtemps que je vais venir. »
Il avait déjà la main sur la poignée quand son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu, un simple texte : *J’ai vu ce que ton cousin n’avait pas osé voir. La porte du Palais est déjà ouverte. Ce n’est pas le solstice qu’elle attend.*
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