La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 17: The Guardian's Vow
Le dîner avait un air de confessionnal. Verne avait choisi un restaurant discret, au fond d'une impasse du Marais, où les serveurs paraissaient sourds et les murs épais. Julien n'avait pas touché à son assiette. Verne, lui, découpait son poulet avec une précision chirurgicale, comme s'il disséquait un dossier.
« Tu sais pourquoi j'ai demandé cette rencontre, Moreau ? » demanda Verne sans lever les yeux.
« Parce que l'interne vous met la pression et que vous avez besoin de me cadrer avant demain ? »
Verne sourit, un tic rare qui plissait sa moustache grise. Il reposa ses couverts, essuya ses lèvres, et posa sur Julien un regard qui n'avait rien d'administratif.
« Parce qu'il y a des choses que je ne peux pas dire officiellement. Des choses que je ne peux dire qu'à un Moreau. Et il n'y a plus que toi. »
Le silence s'épaissit entre eux. Les bruits de la salle s'estompèrent. Julien sentit la présence du grimoire contre sa poitrine, dans une poche intérieure de sa veste, comme une seconde peau.
« Qui était le premier gardien ? » demanda Julien.
Verne inclina la tête, presque en signe de respect. « Tu as lu le livre, alors. Tu sais que ta famille n'a pas commencé avec des archives poussiéreuses, ni même avec la Section 13. Elle a commencé avec un chevalier. En 1231. »
« Un chevalier Moreau ? »
« Un chevalier sans terre ni titre, qui n'avait que son nom. Et c'est exactement ce que l'entité voulait lui voler. »
Julien fronça les sourcils. « Voler son nom ? »
Verne baissa la voix, bien que personne ne puisse les entendre. Il se pencha sur la table, ses doigts tachés d'encre tambourinant sur la nappe.
« Avant la Section 13, avant les Archives, avant tout ce que tu connais, il y avait une chose qui se nourrissait de noms. Pas de sang, pas d'âmes. Les noms. Chaque nom effacé, chaque identité dévorée, elle devenait plus puissante. Elle ramassait les patronymes comme d'autres collectionnent les pièces. À force, elle a failli avaler celui qui la garderait prisonnière. »
« Le chevalier Moreau. »
« Il s'appelait Aubry Moreau. Il n'était pas mage, pas sorcier. Juste un homme qui avait compris que son nom était une ancre. Une ancre que cette créature ne pouvait pas briser sans provoquer une onde qui la détruirait aussi. Alors il a fait un pacte. »
Julien retint son souffle. Dans le grimoire, le premier sceau portait la date de 1231. Il n'y avait jamais eu de détail, juste un nom et une date. Et maintenant, le vide se remplissait.
« Quel pacte ? »
Verne sortit une petite boîte en bois de sa poche intérieure. Elle était noire, patinée par les siècles, fermée par un fermoir d'argent terni. Il la poussa vers Julien sans un mot.
« Ouvre-la. »
Julien hésita. Chaque artefact magique qu'il avait touché ces dernières semaines avait laissé une marque, une brûlure, un souvenir douloureux. Mais il n'était plus dans la position de refuser quoi que ce soit. Il fit jouer le fermoir.
À l'intérieur, sur un lit de velours rouge, reposait un poignard. Pas un poignard de cérémonie ouvragé : une lame simple, brute, forgée dans un acier sombre veiné d'or. La garde était usée, comme si des mains l'avaient tenue pendant des heures, pendant des jours. La lame, elle, semblait absorber la lumière autour d'elle.
« C'est l'arme d'Aubry ? »
« C'est l'arme de tous les gardiens qui ont suivi. Elle a été transmise de Moreau en Moreau depuis huit cents ans. Ton père l'a tenue. Ta mère l'a tenue, même si elle n'aurait pas dû. Et toi — » Verne leva les yeux, ses yeux gris soudain plus denses, plus lourds de secret — « tu dois décider quel camp de ta famille tu sers. »
Julien resta figé. Sa main planait au-dessus du poignard, à quelques centimètres du velours.
« Quel camp ? »
« Il y a toujours eu deux branches chez les Moreau. Les gardiens, ceux qui scellent, ceux qui respectent le pacte. Et ceux qui écoutent. Ceux qui pensent que la créature sous le Palais parle le langage de la vérité, pas celui du mensonge. Ta mère était de cette deuxième branche. Elle a écouté. Et elle en est morte. »
Julien sentit le sang quitter son visage. Sa mère n'était pas morte dans un accident. On lui avait toujours dit que c'était un accident. Elle était partie dans la nuit de décembre, une nuit du solstice, et on ne l'avait retrouvée que trois jours plus tard, au fond d'un escalier de service sous le Palais.
« Elle écoutait quoi ? »
« L'entité, Julien. Elle écoutait l'entité. Elle pensait pouvoir la raisonner, la convaincre de relâcher son emprise sur la famille. Elle pensait que le pacte était une prison injuste, qu'on pouvait la faire changer d'avis uniquement en lui rendant ce qu'elle réclamait. »
« Les noms. »
« Oui. Ta mère a commencé à lui donner des noms. Pas des noms de Moreau — elle n'était pas folle à ce point. Mais des noms de criminels, de témoins, de gens que la Section poursuivait. Elle pensait que si elle nourrissait la créature, elle pourrait gagner du temps. »
« Et ça a marché ? »
Verne secoua lentement la tête. « Ça a marché six ans. Le temps de te mettre au monde. Le temps de mettre ta sœur au monde. »
Julien ouvrit la bouche. Sa sœur. Le mot résonna comme une claque. Il avait passé deux jours à tourner autour de cette idée, dans le grimoire, dans les notes de sa mère. Mais l'entendre de la bouche de Verne, c'était différent. C'était réel.
« Claire. »
« Je sais ce que tu penses, mais non. Claire Durand n'est pas ta sœur. Ta sœur s'appelait Madeleine. Elle est née en 1998. Et elle est morte deux semaines avant ta mère. »
Le monde de Julien vacilla. Deux semaines. Deux semaines avant le solstice. Une sœur morte, puis une mère morte. Et lui, là, pas encore capable de comprendre, laissé à un père qui ne parlait jamais.
« Comment est-elle morte ? »
« Ta mère a découvert que l'entité pouvait atteindre les enfants à travers les miroirs, quel que soit le sceau. Madeleine était trop pure, trop innocente — elle n'avait pas le filtre des adultes. Ta mère l'a perdue en essayant de la protéger. Et elle a décidé que la seule façon d'éviter que ça recommence était de briser la ligne, de s'assurer qu'aucun enfant Moreau ne survive pour reprendre le pacte. »
« Elle a essayé de me tuer ? »
Verne ne répondit pas directement. Il regarda ses mains, les jointures blanchies. « Elle t'a laissé vivre. Elle a choisi de mourir à sa place. C'est une forme de réponse. »
Le poignard brillait dans la pénombre. Julien entendait sa propre respiration, trop rapide, trop bruyante. Il referma la boîte, poussa un long souffle.
« Vous voulez que je prenne cette lame et que je continue le travail. Que je scelle la chose pour de bon. Que je devienne le gardien que j'aurais dû être. »
Verne acquiesça lentement. « La Section ne viendra jamais en aide à un Moreau. Le conseil a décidé, il y a des décennies, que votre famille portait seule ce fardeau. On ne vous a pas oubliés. On vous a effacés. Parce que la seule façon de garder le pacte secret était d'oublier ceux qui le tenaient. »
« Et vous ? Vous ne m'avez pas oublié. »
« Non. Parce que je suis le seul, à la Section, à avoir lu le dossier d'origine. Et parce que — » Verne hésita. Un voile passa sur son visage, une vulnérabilité qu'il n'avait jamais montrée. « Parce que j'ai connu ta mère, quand j'étais jeune archiviste. Et j'ai toujours pensé qu'elle avait raison sur une chose. »
« Laquelle ? »
« Que la créature ne peut pas être détruite. Seulement comprise. Et que la comprendre, c'est peut-être la seule façon de la libérer sans qu'elle ravage tout Paris. »
Julien regarda le poignard. Il n'était pas un rituel. C'était une ancre. Une promesse. Un engagement qui ne pouvait être rompu qu'à la mort ou au sacrifice.
Il referma la boîte et la glissa dans sa poche.
« Le texte sur le téléphone. Celui qui dit que la porte est déjà ouverte. Vous croyez que c'est vrai ? »
Verne pâlit légèrement. Il rectifia sa cravate, un geste nerveux qui ne lui ressemblait pas.
« Non, je ne crois pas. Je sais. Le sceau sous le Palais est brisé depuis trois jours. Quelqu'un, à l'intérieur de la Section, l'a ouvert de l'intérieur. Et si la créature n'est pas encore montée dans les rues, ce n'est qu'une question de temps. Elle attend quelque chose. »
« Elle attend quoi ? »
Verne le regarda, ses yeux plongeant dans ceux de Julien avec une intensité presque insoutenable.
« Elle attend qu'un gardien de sang pur se présente devant elle. Et ce soir, tu es le seul qui reste. »
Les bruits de la salle revinrent soudain, comme si un sort de silence venait de se briser. Julien se leva, la boîte en bois pesant lourdement dans sa poche. Il attrapa son manteau, puis se retourna vers Verne.
« Vous auriez dû me dire ça avant. Avant que je m'enfonce là-dedans sans savoir ce que je cherchais. »
Verne ne répondit pas. Il resta assis, seul, tandis que Julien traversait la salle. Il n'atteignit la porte que lorsqu'une pensée s'immisça, insidieuse.
Si la créature attendait un gardien sang pur, et si sa mère avait essayé de briser la lignée pour la venger de la mort de Madeleine… alors le fait que Julien soit encore en vie n'était pas un accident. C'était peut-être une porte de sortie. Ou un piège. Il fallait qu'il en ait le cœur net avant de décider s'il porterait ce poignard.
Il sortit son téléphone et composa un message à Romy.
« La porte est déjà ouverte. Verne vient de me le confirmer. On n'a pas six semaines. On a peut-être six heures. Je retourne au Passage de la Fonderie. Je t'envoie la localisation. »
Il appuya sur envoyer, puis il fourra le téléphone dans la poche à côté de la boîte en bois. Il n'avait plus le temps d'attendre les réponses. Le miroir, la porte, la créature. Tout convergeait vers une seule nuit.
Il héla un taxi, donnant l'adresse du Passage sans trembler. La nuit était tombée sur Paris, et le froid de décembre commençait à mordre la pierre.
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