La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 18: The Traitor's Gate
Le Passage de la Fonderie baignait dans une lumière sale, celle des réverbères fatigués qui n’éclairaient plus que des façades aveugles. Julien marchait vite, le poignard des ancêtres contre sa cuisse, la lame froide sous le tissu de son manteau. L’air sentait la pierre humide et le gaz d’échappement, comme si la ville elle-même retenait son souffle.
Son téléphone vibra. Romy.
— Où es-tu ? demanda-t-elle, la voix tendue, presque essoufflée.
— Passage de la Fonderie. Je vérifie la porte.
— Écoute-moi. Ne bouge pas. J’ai trouvé quelque chose, et tu ne vas pas aimer ça.
Il s’arrêta sous un porche, le dos collé à la pierre froide. L’écho de ses pas cessa, et le silence revint, pesant, comme un autre témoin.
— Parle.
— L’homme qui a pris Claire. J’ai comparé les relevés résiduels du miroir avec ceux des archives. Pas les rapports officiels — ceux-là, quelqu’un les a nettoyés. Mais j’ai une copie des journaux d’intervention, ceux que Verne garde dans son bureau. Verrouillés. J’ai mis deux heures à contourner le sort de garde.
Julien ferma les yeux. Elle avait pris un risque énorme, pour lui, pour eux.
— Et alors ?
— Le profil magique correspond à Étienne Marchand, dit-elle. Disparu en 1972, classé déserteur après une affaire qui a mal tourné. Il travaillait sur un dossier de la Section 13 : un culte qui tentait d’ouvrir une porte dans une crypte sous le Palais-Royal. L’enquête a été close, Étienne déclaré mort ou disparu, et le dossier cacheté.
Julien sentit le froid monter de ses chevilles jusqu’à sa nuque.
— Il n’était pas mort. Il servait l’entité.
— Ça en a tout l’air, dit Romy. Mais c’est pas le plus grave. Dans les notes de l’époque, il est fait mention d’un *initié*. Quelqu’un à l’intérieur de la Section qui avait accès au protocole de scellement. Je n’ai pas le nom, les pages ont été arrachées, mais il y a une indication : l’initié connaissait la date exacte du prochain rituel.
— 2074.
— Sauf que le calendrier a changé. Et l’initié, s’il est encore en vie, le sait aussi.
Julien retint un juron. Tout se recoupait : l’intérieur de la Section, le sceau brisé de l’intérieur, l’entité qui connaissait déjà le calendrier. Quelqu’un jouait les deux côtés depuis des décennies.
— Comment il l’a prise ? demanda-t-il. Claire. Comment il a su qu’elle était là, qu’elle était… liée à moi ?
— C’est ça, le détail qui cloche, dit Romy. Étienne n’a pas enlevé une fille au hasard. Elle est ta nièce, c’est pour ça qu’elle avait accès au réseau de miroirs. Mais lui, il cherchait une *descendante*. Quelqu’un qui pouvait servir de clé. Et il l’a trouvée à travers le réseau familial, celui que ta mère avait scellé avant de mourir.
Julien sentit sa gorge se serrer. Claire était entre les mains d’un homme qui servait la chose que sa famille avait passée huit siècles à sceller. Et il savait exactement quoi faire d’elle.
— Il faut la récupérer avant le solstice, dit-il.
— Non, dit Romy. Il faut comprendre pourquoi il l’a prise *maintenant*. Le solstice n’est pas dans six semaines pour lui, Julien. S’il connaît la vraie date, le nouveau calendrier… il peut anticiper. Il a peut-être déjà commencé le rituel.
Julien regarda le bout du passage. La porte de fer, dont il voyait le reflet sous un lampadaire mourant, paraissait intacte. Mais les sceaux étaient invisibles, eux. Et celui qui avait servi la Section savait comment les contourner.
Il fit quelques pas, le téléphone toujours collé à l’oreille. Le poignard battait contre sa jambe, comme une seconde pulsation.
— Attends, dit Romy, sa voix se serrant. Il y a autre chose. Étienne n’a pas agi seul en 1972. Les notes indiquent qu’il avait un partenaire de terrain. Un homme. Pas un agent officiel — un auxiliaire, payé en espèces, qui connaissait les lieux.
— Tu as un nom ?
— Un pseudo. *Charron*. C’est tout. Mais je l’ai croisé dans des documents plus récents. Des transferts de fonds vers une société écran. Une société liée à la Section 13.
Julien s’arrêta, la main sur le battant froid. Il ferma les yeux, laissa le fer lui mordre la paume.
— Verne savait que le sceau avait été brisé de l’intérieur. Il ne m’a pas donné de nom. Mais il m’a donné le poignard, et il m’a dit d’aller vite.
— Tu lui fais confiance ?
— Je fais confiance au fait qu’il avait peur. Et la peur, chez Verne, c’est un renseignement.
Il poussa la porte. Elle céda sans bruit, comme si elle l’attendait. L’obscurité du passage s’ouvrit devant lui, avalant la lumière du réverbère.
— Romy, je passe. Si je ne donne pas signe de vie dans une heure, tu sais quoi faire.
— Julien…
— Une heure. Promets-moi.
Il y eut un silence, puis sa voix, plus douce que d’habitude :
— Promis.
Il coupa la communication. Le téléphone disparut dans sa poche. Il descendit les marches banales, celles que des dizaines de personnes empruntaient chaque jour sans rien voir. Mais sous ses doigts, la rampe vibrait d’une chaleur fine, presque animale, comme la respiration d’une bête qui dort là depuis des siècles, et qui sait que son réveil approche.
En bas, la porte du réseau de miroirs. Elle avait été forcée. Des traces noires, comme des brûlures de givre, couraient sur le chambranle. Quelqu’un était entré, et quelqu’un était sorti avec ce qu’il était venu chercher.
Il sortit le poignard. La lame réagit immédiatement, une lueur sourde parcourant l’acier ancien, comme si elle reconnaissait le sang qui courait dans ses veines. Dans le reflet de la lame, il ne vit pas son visage mais celui d’un autre.
Un homme d’environ soixante ans, maigre, le visage creusé, les yeux trop fixes — et derrière lui, un miroir où la forme de Claire, déformée, suppliante, se tordait dans un corridor de verre sans fin.
Étienne. Il ne le connaissait que par les portraits officiels jaunis, mais ce vieil homme avait les mêmes yeux, seulement tournés vers l’intérieur, comme s’il regardait autre chose, plus vieux que lui, et que cette chose le regardait en retour.
— Tu es en retard, dit la voix, pas dans le passage mais dans sa tête, d’une pureté glacée. Nous t’attendions.
Julien serra le manche du poignard. Il sentit, dans cette pression, une réponse : la lame prononça quelque chose en lui, un mot plus vieux que le français, plus vieux que sa famille — et pour la première fois depuis qu’il avait appris le nom des gardiens, il comprit que le poignard n’était pas une arme faite pour tuer l’entité.
Il était fait pour la libérer.
Sa mère avait caché un symbole, un trou dans le rituel. Il l’avait cru destiné à briser la malédiction. Mais chaque geste qu’il faisait semblait la rapprocher de sa fin, pas de sa délivrance.
— Où est Claire ? demanda-t-il à voix haute, et sa voix résonna dans le passage sans écho, comme si l’obscurité l’avalait.
Le rire ne vint pas de l’air mais du miroir fracturé. Il vit le visage d’Étienne s’y dessiner, plus net, pupilles dilatées, des veines noires courant sous sa peau.
— Elle est où elle a toujours été, *gardien*. Dans le sang. Dans la suite des noms. Ta mère l’a soustraite au fil, mais le fil ne meurt pas, il change de main.
Il leva la main, et dans la glace Cassée, Julien vit la forme de Claire se lever, les yeux grands ouverts, la bouche ouverte sur un appel silencieux.
— Tu as encore six semaines, dit Étienne. Mais tu n’as plus le temps de la sauver. Car pour la sauver, il faudra que tu ouvres la porte. Et pour l’ouvrir, il faudra que tu laisses couler ton sang sur la lame qui est faite pour la déverrouiller.
Il se pencha vers la surface brisée, son souffle créant une buée sur le verre comme un drap sur un visage mort.
— Choisis, Julien Moreau. La sœur de ta mère ou la fille de ta sœur. Le poignard n’offre qu’un seul geste.
Le miroir se tut. La vision disparut. Julien resta seul dans le noir, le poignard où son propre poids semblait s’être alourdi, comme une promesse qu’on lui demandait de tenir.
Derrière lui, une respiration. Il se retourna.
— Tu aurais dû attendre Yvonne, dit une voix familière, et la lumière d’une lanterne révéla le visage de Marnier, l’archiviste, qui tenait un dossier cacheté sous le bras. Mais tu es venu, comme je l’avais prévu.
Julien ne baissa pas la lame. Il la tourna vers l’homme, et dans l’acier, il vit la vérité que tous avaient cachée : Marnier avait disparu des registres en 1972 — sous un autre nom.
Charron.
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