La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 19: The Pocket Watch's Secret
La montre s’ouvrit sans résistance, comme si elle n’avait attendu que lui.
Julien avait cru, en la saisissant chez Verne, qu’il s’agissait d’un simple objet de famille, un bibelot terni par les décennies. Mais à présent, dans la lumière déclinante du Passage de la Fonderie, alors qu’il longeait les arcades de verre brisé et les volets rouillés, le boîtier d’argent lui brûlait la paume. Il avait trébuché sur une dalle descellée, et le choc avait suffi à libérer un minuscule mécanisme, invisible à l’œil nu, le long du verre.
Un déclic. Un tiroir minuscule, gravé dans la tranche de la montre.
Le cœur de Julien cognait si fort qu’il dut s’appuyer contre un mur. Dans sa main tremblante, il tenait ce que sa mère avait caché là, sans doute pendant des années, en sachant que personne ne le trouverait par hasard. Une fiole de verre soufflé, scellée à la cire noire, contenant une poussière sombre et sèche. Du sang, compris-il aussitôt. Pas de l’encre. Pas un résidu quelconque. Du sang séché, vieux de plusieurs décennies, peut-être plus.
Et une note.
Du papier jauni, plié quatre fois, l’écriture fine et précise de sa mère. Il la reconnut immédiatement, comme on reconnaît une voix que l’on n’a pas entendue depuis trop longtemps. Il fit glisser ses pouces sur le pli, presque avec révérence, et lut :
*« Pour briser la malédiction, il faut rompre le lien du sang. Ou l’embrasser. Tu choisiras, mon fils. Mais ne choisis pas sans savoir. »*
Il relut la première phrase. La retourna dans sa tête comme un puzzle. *Rompre le lien du sang. Ou l’embrasser.*
Le lien du sang. Les Moreau. Le gardien. Le rituel qui, chaque siècle, payait en sang de la famille pour sceller quelque chose d’innommable sous le Palais. Sa mère avait laissé ceci, cette fiole, cette note, comme un fil d’Ariane. Une porte de secours, peut-être. Une promesse de liberté.
Mais quoi que cela signifiait d’*embrasser* le lien, il sentait au fond de ses os que c’était un chemin qu’il ne voulait pas emprunter.
Il referma la montre d’un geste sec et la glissa dans sa poche intérieure, contre sa poitrine. La fiole, il la tenait toujours, pesante, trop petite pour tant de sens.
— Qu’est-ce que tu sais ?
Romy était derrière lui. Il ne l’avait pas entendue arriver, absorbé qu’il était par la découverte. Elle se tenait dans l’ombre d’une porte cochère, les bras croisés, le visage indéchiffrable.
— Qu’est-ce que je sais de quoi ? répondit-elle, d’une voix trop neutre.
Julien serra la fiole dans son poing. Il savait, il *sentait* le mensonge avant même de formuler la phrase.
— Le dossier de ma mère.
Romy ne bougea pas. Mais ses yeux, une fraction de seconde, se déplacèrent vers la fiole. Puis revinrent sur lui.
— Je te l’ai montré. Il a été falsifié, je te l’ai dit. Des pages manquantes.
— Tu m’as dit qu’il avait été falsifié avant toi. Que c’était ton prédécesseur, ou le service, qui l’avait caviardé.
Romy entrouvrit les lèvres. Puis les referma.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit Julien. J’ai confronté ce que tu m’as montré à ce que j’ai trouvé chez ma grand-mère. Les dates. Les lieux. Les *noms*. Rien ne correspond. Le dossier de ma mère était incomplet, oui. Mais pas parce qu’on avait retiré des pages. Parce que toi, tu en avais ajouté. Tu y as injecté de fausses informations pour brouiller les pistes.
Le silence entre eux s’étira comme du verre chaud. Le vent sifflait à travers le passage, faisant claquer un volet métallique quelque part plus haut.
— Qui t’a ordonné de me protéger de la vérité, Romy ? insista-t-il. Qui savait que j’étais un Moreau avant même que je pose un pied à la Section 13 ?
Romy passa une main dans ses cheveux courts. Elle semblait soudain fatiguée, vulnérable, dépouillée de son assurance habituelle.
— Personne ne m’a ordonné quoi que ce soit, Julien. J’ai agi seule.
Il fit un pas vers elle.
— Alors pourquoi ?
Elle détourna le regard, le fixant sur une fissure dans le mur. Lorsqu’elle parla, sa voix était basse, presque étouffée.
— Parce que je savais qui tu étais. Avant d’arriver à la Section. Avant d’être affectée à ton équipe. Je savais ce que signifiait ton nom, ce que ta famille avait porté pendant des siècles et ce que ça t’aurait coûté d’apprendre la vérité trop tôt.
Julien se figea.
— Depuis combien de temps ?
— J’ai été formée à l’Archivage. Une autre branche, pas celle de Marnier. Une branche chargée de veiller sur les lignées. Les familles de gardiens. Ceux qui ont un rôle dans le Grand Scellement. J’ai vu ton nom sur une liste, il y a huit ans. Dans le cadre de mon entraînement, j’ai étudié le cas Moreau. J’ai tout appris. L’histoire. Les gardiens morts au solstice. Ta mère.
— Ma mère, répéta-t-il, la gorge serrée.
— Elle m’a contactée, dit Romy, comme si elle se débarrassait d’un fardeau. Il y a deux ans. Bien avant que tu n’arrives. Elle savait qu’elle allait mourir, ou qu’elle était en danger. Elle m’a demandé une chose : veiller sur toi. Faire en sorte que tu ne sois jamais forcé de porter le poids de la lignée avant l’heure. Elle m’a donné un mot de passe. Une procédure. La falsification du dossier, c’était son plan à elle. Pour te permettre d’arriver à la Section 13 sans que ton nom résonne immédiatement comme celui d’un Moreau.
Julien sentit les mots lui échapper, comme s’il les reculait.
— Tu connaissais ma mère ?
Romy baissa les yeux.
— Pas bien. Mais assez pour savoir qu’elle n’aurait jamais voulu que tu prennes cette place. Pas de cette façon. Pas si vite.
La fiole semblait devenir plus lourde dans sa main, comme si le sang séché qu’elle contenait venait de prendre conscience de lui.
— Alors tu sais ce que c’est, dit-il, la tenant à hauteur de ses yeux.
— Le lien du sang, répondit Romy. Il y a des rumeurs. Des murmures, dans les vieux manuscrits. Si le gardien meurt sans héritier vivant, la malédiction ne peut pas se transmettre. Elle se dissout. Elle se ferme comme une cicatrice. Mais pour cela, il faut que la lignée s’éteigne réellement, pas seulement qu’elle refuse la charge. Toi. Ta sœur Madeleine. S’il n’y avait plus aucun Moreau en vie, le lien serait rompu, et le rituel n’aurait plus lieu.
— Et la seconde option ?
La voix de Romy se fit plus sourde.
— Embrasser la malédiction, c’est l’accepter complètement. Pas juste s’échouer au rituel et survivre si l’on peut. C’est se fondre dans le rôle. Devenir le gardien, vraiment. Le veilleur. Celui qui n’est plus tout à fait humain, mais qui protège le passage.
Julien regarda la fiole. Le sang. Celui de sa mère ? Celui d’un ancêtre plus ancien ? Puis il la rangea dans la poche intérieure de sa veste, contre la montre.
Romy fit un pas vers lui, hésitante.
— Julien. Je suis désolée de t’avoir menti. Mais je ne savais pas comment te le dire. Je pensais que… en restant proche de toi, je pourrais t’aider à trouver une issue avant que tu ne découvres tout cela.
Il la regarda longuement. La colère montait en lui, mais elle était mêlée à quelque chose de plus froid, de plus pragmatique. Il ne pouvait pas se permettre de la laisser le trahir maintenant. Pas alors que la porte était déjà ouverte sous le Palais.
— Tu aurais dû me faire confiance, finit-il par dire.
Elle soutint son regard.
— Et toi, tu m’aurais laissée t’aider si tu avais su que j’en savais autant sur ta famille ?
Il n’eut pas de réponse à cela.
Au loin, sous leurs pieds, un grondement sourd se fit entendre. Le passage trembla légèrement, une vibration qui mourut aussi vite qu’elle était née. Julien sentit son estomac se nouer.
La porte. La fissure qui s’élargissait.
Il avait la fiole. La montre. La preuve que sa mère, même d’outre-tombe, tentait encore de lui offrir un choix.
Il ne savait pas encore lequel il ferait.
Mais une chose était sûre : il n’attendrait plus. L’heure du solstice approchait, et chaque seconde de plus le rapprochait de l’instant où il devrait décider ce qu’il était prêt à sacrifier.
— Descendons, dit-il à Romy, sans attendre sa réponse.
Il s’engagea dans l’escalier qui menait aux sous-sols du Passage, la montre battant contre son cœur comme une seconde pulsation.
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