La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 20: The Confession
L'air de la cuisine sentait encore le café froid de la veille. Romy n'avait pas bougé depuis sa confession. Elle restait assise à la table, les mains à plat sur le bois, comme si elle craignait que tout s'effondre si elle les retirait.
Julien faisait les cent pas. Trois pas vers la fenêtre, trois pas vers la porte. Il comptait machinalement les lattes du parquet pour ne pas hurler.
« Depuis quand ? »
Sa voix était plate. Presque calme. C'était pire.
« Depuis le début », dit Romy.
Il s'arrêta net.
« Non. Je veux dire, depuis quand es-tu au courant, pour ma famille ? Pour le rituel ? »
Elle releva les yeux. Il vit de la fatigue, mais pas de remords. Elle avait préparé ce moment depuis longtemps.
« Ta mère est venue me voir. Trois semaines avant sa mort. »
Julien serra les poings. Trois semaines. Sa mère savait. Elle avait toujours su, et elle était morte avec ses secrets, et pourtant elle avait trouvé le temps de préparer Romy.
« Pourquoi toi ? »
« Parce que j'étais la seule au sein de la Section qui connaissait l'existence du Registre. Personne ne le consultait. Personne ne posait de questions. Ma grand-mère travaillait aux Archives depuis les années cinquante, elle avait vu des choses. Elle m'avait raconté l'histoire des gardiens comme on raconte des contes de fées pour endormir les enfants. »
« Et tu y as cru ? »
Romy le regarda fixement.
« J'ai vu ta mère tracer le symbole de protection dans la poussière de son propre bureau et le refermer avec son sang. Ce n'était pas un conte de fées. »
Julien s'appuya contre le mur. La pièce lui semblait soudain trop petite. Trop pleine de choses qu'il ne voyait pas.
« Et Verne ? »
Le silence de Romy fut sa réponse.
« Verne, répéta-t-il, plus fort. Dis-moi ce que tu sais. »
Elle soupira. Elle se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda la rue déserte en contrebas.
« Verne est le directeur de la Section depuis dix-sept ans. Il aime se présenter comme un serviteur de l'institution, un homme de procédure. Mais la procédure, Julien, c'est lui qui l'écrit. »
« Ce n'est pas une réponse. »
« Ta mutation pour Paris. Tu crois que c'est le hasard ? On t'a affecté au Passage de la Fonderie parce que Verne l'a demandé. Il t'a placé dans mon équipe parce qu'il savait qu'à un moment donné, tu aurais besoin de quelqu'un qui te fasse confiance. »
Julien éclata d'un rire amer.
« Et il a bien choisi, apparemment. Tu as gardé ses secrets. »
Romy se retourna. Pour la première fois, sa voix trembla.
« J'ai gardé les secrets de ta mère. C'est différent. »
« Est-ce que tu en es sûre ? Parce que si Verne savait qu'elle allait me contacter, qu'elle allait me laisser le grimoire, qu'elle allait casser la lignée... »
« Ce n'est pas Verne qui a cassé la lignée. C'est elle. Et elle l'a fait parce que c'était la seule façon de briser le cycle. »
« Quel cycle ? »
Romy se tut. Elle semblait peser chaque mot avant de le prononcer.
« Je ne sais pas exactement. Ta mère ne m'a pas tout dit. Elle avait peur de ce que je ferais de ces informations. »
« Mais elle t'a dit assez pour que tu modifies son dossier. »
« Elle m'a dit qu'après sa mort, quelqu'un viendrait chercher des réponses. Que ce quelqu'un serait toi. Et que si je ne te protégeais pas, Verne te consommerait comme il a consommé tous les autres gardiens. »
Les mots restèrent suspendus dans l'air. Julien les laissa décanter. Consommé. Quel terme étrange pour un directeur de département dans un service de police occulte.
« Les autres gardiens ? »
Romy hocha lentement la tête.
« Ta mère n'était pas la première à mourir un soir de solstice. Mais elle était la première à être préparée. Elle savait ce qui allait lui arriver. Elle avait vu les schémas dans le grimoire, elle connaissait le rythme des siècles. Elle savait que la prochaine victime serait l'un de ses enfants, et elle a fait en sorte que Verne ne puisse pas t'atteindre avant que tu sois prêt. »
« Prêt pour quoi ? »
« Je ne sais pas. Mais je sais qu'elle m'a demandé une seule chose. »
Julien la regarda.
« Laquelle ? »
« Quoi qu'il arrive, ne te laisse pas entrer par le miroir. »
Le froid lui remonta le long de la colonne vertébrale. Claire. Le message avait été glissé sous sa porte après sa disparition. Ne fais pas confiance au miroir ; le reflet n'est pas toi.
Comment Romy pouvait-elle connaître ces mots ?
« Comment tu sais ça ? »
Romy parut surprise par sa réaction.
« Ta mère me l'a dit. Elle m'a dit : "Il voudra chercher Claire dans les miroirs. Ne le laisse pas y entrer. C'est là que l'entité attend." »
Julien passa une main dans ses cheveux. Son cerveau tournait trop vite, les pièces s'assemblaient dans un ordre qu'il refusait de voir.
« Donc tu savais. Depuis le début. Tu savais qui j'étais, pourquoi j'étais là, ce qui allait arriver. Et tu m'as laissé avancer aveugle dans tout ça. »
« Ce n'était pas mon choix, Julien. C'était le sien. Ta mère a passé des années à essayer de trouver une issue. Elle a cherché dans les archives, dans les rites, dans les textes anciens. Elle a fini par conclure que la seule façon de sauver sa fille était de te préparer, toi, à défaire ce que les Moreau ont scellé il y a sept cents ans. »
« Me préparer à mourir, tu veux dire. »
Romy secoua la tête.
« Te préparer à choisir. »
Le silence retomba. Julien regarda ses mains. La bague de son grand-père était encore à son doigt, l'argent terni par les années. Le compagnon du chevalier, le gardien originel. Il pensa à sa mère, à son absence, aux années où elle l'avait volontairement éloigné de tout cela. Elle avait préféré qu'il déteste la mémoire des Moreau plutôt qu'il s'y brûle trop tôt.
« Verne. » Il prononça le nom comme une insulte. « Il pousse tout le monde vers le rituel. Il voulait que Marnier soit nommé archiviste parce qu'il savait que Marnier serait sa marionnette ? »
« Je ne crois pas que Verne soit en train de pousser quoi que ce soit, Julien. Je crois qu'il est en train de préparer le terrain. »
« Qu'est-ce que ça veut dire, encore ? »
Romy s'approcha de lui. Elle posa une main sur son bras, l'espace d'un instant, et la retira aussitôt, comme si le contact était trop intime.
« Verne a été nommé après la disparition d'Étienne Marchand. Officiellement, il l'a remplacé. Mais certains au sein de la Section murmurent qu'Étienne n'a jamais été très loin. Que Verne a gardé un canal ouvert entre eux. »
« Le traître, c'est Verne ? »
« Je ne sais pas. C'est peut-être plus compliqué que ça. » « Il manipulait la Section pour nous faire croire qu'elle était le problème. Mais il savait que le vrai problème, c'était le sang. Le tien. »
Julien se figea.
« Le compromis, jeta-t-il. L'entité ne demande rien en retour. Tu comprends que c'est un mensonge ? »
« Non. Tout matière, descendante. »
Il la dévisagea. Ses doigts se crispèrent sur le rebord de la fenêtre. « Quand tu dis descendre… »
« C'est un mot utilisé dans le premier registre. Je n'ai pas pu l'ouvrir entièrement. J'ai seulement ce que ta mère m'a montré. »
La frustration le fit exploser.
« Putain, Romy ! Tu nous fais jouer à cache-cache depuis des semaines ! Tu as modifié des fichiers, tu as dissimulé des preuves, tu m'as laissé courir après des fantômes, et maintenant tu me parles de registre et de descendre ? Qu'y a-t-il d'autre que tu ne m'as pas dit ? »
Sa voix résonna dans la petite cuisine. Romy soutint son regard, sans ciller.
« Ta mère avait une phrase. Elle la répétait quand elle était fatiguée, quand elle pensait que je n'écoutais plus. »
Julien ne dit rien. Attendre.
« “Le gardien ne meurt pas. Il devient.” »
Cette fois, le silence fut complet.
Julien recula. Il quitta la cuisine, traversa le salon, ouvrit la porte de l'appartement. Il avait besoin d'air. Il avait besoin de ne plus voir son visage, de ne plus entendre sa voix.
« Julien. »
Il s'arrêta dans l'encadrement de la porte sans se retourner.
« Je ne savais pas que Verne te guiderait avec les énergies d'Étienne. Je ne savais pas jusqu'où il irait. Je croyais qu'en te protégeant des vérités, je te protégerais de la porte. »
« Et tu comprends maintenant que ça n'a fait que le rendre plus fort ? »
Derrière lui, elle retomba assise, vaincue.
« Oui », murmura-t-elle.
Il sortit.
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Le couloir de l'immeuble était sombre, la minuterie grillée depuis une semaine. Julien descendit les marches sans éclairer. Le froid de la nuit transperçait ses vêtements, mais il n'avait pas envie de rentrer. Pas envie de retourner dans cet appartement où tout était faux, où même les murs semblaient l'espionner pour le compte de Verne.
Il traversa la rue au hasard, remonta vers le canal. L'eau noire reflétait les lampadaires en ondulant, image brisée de la ville. Il s'accouda au parapet et ferma les yeux.
Gardien ne meurt pas. Il devient.
Sa mère lui avait toujours dit que leur famille était maudite. Il avait cru que c'était une métaphore, un conte pour expliquer les suicides et les disparitions qui jalonnaient leur histoire. Une malédiction abstraite, une scansion de drames plus qu'une réalité tangible.
Mais les gardiens mouraient vraiment. Et s'ils ne mouraient pas, s'ils *devenaient* quelque chose d'autre… devenait quoi ? L'entité elle-même ? Le porteur du nom ?
Il pensa au chevalier du XIIIe siècle, à son portrait au château familial. Le même regard que son grand-père. Le même visage que lui, quelques siècles plus tôt, figé dans l'huile et le temps. L'entité avait traversé les générations en changeant de corps, et les Moreau n'avaient jamais fait que perpétuer un cycle involontaire de possession et de mort.
C'était sa mère qui avait tenté de briser ce cycle.
Et il était peut-être déjà trop tard pour l'achever.
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Quand il revint à son appartement, il était plus de quatre heures du matin. Romy était partie. Elle avait laissé un mot sur la table, écrit au stylo : *Je suis de l'autre côté si tu en as besoin. Pas parce que Verne me l'a demandé. Parce que ta mère me l'a demandé.*
Il plia le mot et le rangea dans sa poche sans le lire deux fois.
C'est à ce moment qu'il remarqua une enveloppe glissée sous la porte. Papier crème, pliée grossièrement, sans timbre ni adresse. Il la ramassa, l'ouvrit d'une main lasse.
Un morceau de papier ligné, arraché à un carnet.
L'écriture était tremblante, pressée, mais reconnaissable entre toutes.
*Ne fais pas confiance au miroir ; le reflet n'est pas toi. Je suis toujours vivante. Il me garde pour la cérémonie. Viens avant le solstice. Ne viens pas seul. — C.*
Julien relut la phrase trois fois. Puis il regarda la porte. Personne ne l'avait fait entrer. Personne n'avait forcé la serrure. Claire ne savait pas où il habitait, elle ne lui avait jamais rendu visite.
Et pourtant, l'enveloppe était là, posée sur le paillasson, comme si quelqu'un l'avait déposée à l'instant où il était sorti.
Il leva les yeux vers le couloir sombre.
La minuterie ne fonctionnait toujours pas. Au bout du couloir, dans l'obscurité, quelque chose bougea.
Ou peut-être que ce n'était que le reflet d'une ombre sur le mur.
Il baissa les yeux sur le mot, puis referma sa porte à clef. Sans éteindre la lumière.
Il se sentait plus seul que jamais dans cette ville, entouré de secrets, suivi par des fantômes et des surveillants. Il relut la phrase de sa sœur.
*Le reflet n'est pas toi.*
Qui regardait donc dans le miroir ?
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