La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 25: The Unraveling
Le solstice pesait sur la chapelle comme un couvercle de plomb. Julien sentait le sang ancestral vibrer dans ses veines, chaque battement de cœur un écho lointain de la créature qui cherchait à prendre possession de sa chair. Autour de lui, les miroirs reflétaient une infinité de visages—tous le sien, tous légèrement décalés, comme si le monde avait glissé d'une fraction de seconde.
Étienne se tenait devant l'autel, le corps raidi par la présence qui l'habitait. Sa bouche s'ouvrit, mais la voix qui en sortit n'était pas humaine—un grondement de pierres qui s'entrechoquent au fond d'un gouffre.
« Tu as bu. Le contrat est scellé. »
Julien cracha sur le sol de marbre. Le sang qui suivit était sombre, presque noir. « Je n'ai rien signé. »
« Ton sang a signé pour toi. » Étienne fit un pas en avant, et chaque miroir de la chapelle renvoya son mouvement. « Comme celui de ton père. Comme celui de son père avant lui. Une lignée de gardiens qui croyaient choisir. »
Romy surgit de l'ombre d'un pilier, les mains déjà levées, des runes de protection tracées à la craie sur ses avant-bras. Elle psalmodia quelque chose dans une langue que Julien ne reconnaissait pas—du vieux breton, peut-être, mêlé de latin ecclésiastique.
« Julien ! La Claire—elle est toujours dans le cercle. Il faut la sortir maintenant. »
Claire gisait au centre d'un pentacle gravé dans la pierre, les poignets liés par des chaînes d'argent qui semblaient absorber la lumière ambiante. Ses yeux étaient ouverts, mais vides, comme une fenêtre donnant sur une pièce obscure.
Julien s'élança, mais Étienne fut plus rapide. Un mur d'air compacté le projeta en arrière, le souffle coupé. Les miroirs autour de lui vibrèrent, et Julien comprit—l'entity pouvait se déplacer à travers eux, frapper de n'importe quelle surface réfléchissante.
« Romy ! Les miroirs ! »
La jeune femme hocha la tête. Ses doigts tracèrent une série de symboles dans l'air, et un fil d'argent jaillit de sa paume, tissant une toile entre les miroirs. Chaque surface réfléchissante se brouilla, devint opaque, et l'accès d'Étienne à ses portes de verre se réduisit comme une peau de chagrin.
« Tu ne peux pas me piéger avec des tours de passe-passe, petite sorcière. Je suis plus vieux que tes sorts. »
« Peut-être. » Romy sourit, mais son visage était pâle, perlée de sueur. « Mais pas plus vieux que celui-ci. »
Elle écarta les bras et prononça un unique mot—un nom, plutôt—qui fit trembler les murs de la chapelle. Étienne hurla. Une lumière blanche, aveuglante, jaillit des symboles que Romy avait tracés, et le corps du vieil homme fut projeté dans le miroir le plus proche. Sa surface ondula comme de l'eau, l'avala, puis se figea.
Le silence retomba. Étienne—ou ce qui restait de lui—était piégé dans la dimension de verre, son reflet multiplié à l'infini par le jeu des miroirs parallèles.
« Ça ne tiendra pas longtemps, » dit Romy, les jambes flageolantes. « Quelques minutes, une heure au plus. Va chercher Claire. »
Julien courut vers le pentacle. Il s'accroupit près de sa sœur, dont les yeux commençaient à cligner, à reprendre vie. Les chaînes d'argent étaient froides, impossibles à briser à mains nues.
« Claire. Claire, tu m'entends ? »
Elle cligna des yeux. Un frisson la parcourut. « Julien ? » Sa voix était rauque, comme si elle n'avait pas parlé depuis des semaines. « Il est... il est parti ? »
« Temporairement. » Il lui montra l'anneau ancestral à son doigt—l'anneau qui avait brûlé une première fois dans le souterrain du château, et qui était resté muet depuis. « Il faut briser ces chaînes. Tu sais comment ? »
Claire secoua la tête. Ses doigts effleurèrent le pentacle gravé autour d'elle. « Ce n'est pas le métal qui me retient, Julien. C'est le sceau. Il faut le briser de l'intérieur. » Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois, Julien vit autre chose que de la peur dans son regard. De la détermination. « Il faut que quelqu'un d'autre entre dans le cercle et prenne ma place. Juste un instant. »
« Ça ne marchera pas, je suis... »
« Tu es un Moreau. Tu es déjà marqué par le sang. Le sceau te reconnaîtra comme un initié, pas comme une proie. »
Julien hésita. Romy, adossée à un pilier, le regardait avec une intensité étrange. « Elle a raison, » dit-elle doucement. « Le pentacle a été conçu pour contenir un gardien volontaire. Tu es lié à la lignée—il s'ouvrira pour toi. »
Il respira profondément, puis posa le pied dans le cercle. La pierre sembla frémir sous sa botte, puis se stabilisa. Les chaînes autour de Claire se dénouèrent d'elles-mêmes, tombant avec un cliquetis sec.
Elle se releva, chancelante, et Julien la rattrapa. Elle était plus légère qu'il ne s'en souvenait, fragile comme un oiseau. Mais ses yeux—ses yeux étaient vifs, lucides, et remplis d'une tristesse ancienne.
« Merci, » murmura-t-elle. Puis, en le serrant contre elle : « Il faut que tu saches. Le nom. Le vrai nom. »
Julien se figea. « Le nom de l'entité ? »
Claire hocha la tête. Elle glissa la main dans son corsage, en sortit un parchemin jauni, scellé d'un cachet de cire rouge que Julien reconnut—celui de la famille Moreau. « Je l'ai trouvé dans les archives du château, caché derrière la généalogie. Il n'y a que les gardiens qui connaissent l'existence de cette copie. Je l'ai volée avant qu'ils ne me prennent. »
Elle déplia le parchemin. L'encre était sépia, vieille de plusieurs siècles. Une écriture serrée, presque illisible, racontait l'histoire de la fondation de l'ordre des Veilleurs de la Seconde Porte.
« Le nom, Julien. Lisez la dernière ligne. »
Son regard descendit. Le texte racontait les origines de la malédiction, la bataille de 1278, le premier enchaînement. Puis, à la toute fin, une seule phrase, encadrée d'or rouge :
*Celui que les anciens appelaient la Mémoire Volée fut nommé par le chevalier Antoine Moreau, premier gardien, qui donna son sang librement pour que le monde oublie ce qui devait être oublié ; et ce nom est OUBLI, car sans nom, il ne peut être appelé.*
Julien relut la phrase trois fois. Le mot résonnait dans son crâne, dans ses dents, dans la moelle de ses os. Il sentit l'anneau à son doigt brûler—pas d'une chaleur destructrice, mais d'une pulsation régulière, comme un cœur qui s'éveille.
« Oubli, » dit-il à voix haute.
L'anneau s'illumina. Une lumière blanche, ancienne, jaillit du chaton et se répandit dans la chapelle. Les miroirs frémirent, et quelque chose, très loin, derrière leur surface, hurla.
« Le nom lui donne du pouvoir, » murmura Claire. « Mais il te lie aussi. Tu comprends ? La malédiction n'existe que parce que la famille a accompli un pacte il y a sept cents ans. Chaque génération, un Moreau a dû se présenter comme gardien—non pas pour protéger le monde de l'entité, mais pour protéger l'entité du monde. »
Julien la regarda, abasourdi. « Pourquoi ? »
« Parce que Oubli est une force nécessaire. Il efface les horreurs que les hommes ne doivent pas retenir, les blessures qui détruiraient l'âme s'il fallait les garder en mémoire. Sans lui, la réalité s'effondrerait sous le poids des traumatismes accumulés. » Claire posa une main douce sur sa joue. « Mais il est devenu corrompu. Il a cessé de choisir quoi oublier—il a décidé de tout effacer, à commencer par lui-même. Un gardien qui refuse de remplir sa fonction devient prisonnier de sa propre puissance. »
Romy s'approcha, les yeux écarquillés. Elle regarda le parchemin, puis Julien, puis l'anneau qui pulsait toujours. « C'est pour cela que ton père est mort, n'est-ce pas ? Il savait. Il a tenté de renouveler le pacte, mais l'entité a refusé la pureté de son intention. »
Le nom de son père était un couteau planté dans la poitrine de Julien. Il inspira, expira, sentit le sang bouillir dans ses veines. Le contrat dont parlait Étienne—la transformation qu'il avait commencée—ce n'était pas une malédiction au sens propre. C'était la poursuite d'un héritage. Une fonction que sa famille avait remplie pendant près de sept cents ans.
« Et si je refuse ? »
Claire et Romy échangèrent un regard. « Alors l'entité prendra possession de ton corps à la fin du solstice, » dit Romy. « Il utilisera ta lignée pour trouver un autre hôte, et le cycle continuera. Mais avec le nom... »
« Avec le nom, je peux l'appeler, » termina Julien. « Et l'affronter en face. »
Le dernier miroir dans lequel Étienne avait été englouti ondula. Une fissure apparut à sa surface. Le temps que Romy avait gagné touchait à sa fin.
Julien regarda l'anneau, puis le parchemin, puis les femmes qui l'entouraient. Il pensa à la lettre de Claire, à l'avertissement d'Étienne, à la trahison de Romy, à la manipulation de Verne. Il pensa à sa mère, qui avait tout orchestré, qui l'avait envoyé sur ce chemin sans jamais lui demander son avis. Il pensa à son père, mort en accomplissant un devoir qu'il n'avait pas choisi.
Il pensa à ce que cela signifiait d'être un Moreau.
Puis il rangea le parchemin dans sa veste, sentit le poids de l'anneau à son doigt, et se tourna vers le miroir. Son reflet, de l'autre côté, souriait d'un sourire qui n'était pas le sien.
« Alors, » dit-il en français, la voix calme, presque sereine, « appelons-le. »
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