La Vente Fantôme
Lire le chapitre 10: Trial by Coffee
La Rotonde sentait le tabac froid et le café brûlé. Julien était en avance—une habitude de joueur, arriver tôt pour observer la table avant de miser. Il choisit une banquette près de la vitre, dos au mur, vue sur la porte. Les choses qu’on apprend en vingt ans de transactions douteuses.
Keller arriva à l’heure pile. Un homme de soixante ans, costume gris perle, lunettes cerclées d’or, l’allure d’un banquier de province qui aurait mal tourné. Il s’assit sans serrer la main, posa une serviette en cuir sur ses genoux et commanda un thé à la menthe, comme si cette conversation n’avait rien d’extraordinaire.
Son garde du corps resta debout près de l’entrée. Un mastodonte au cou de taureau, costume noir mal ajusté. Julien le remarqua à peine au début—jusqu’à ce qu’il croise son regard. Des yeux vides, sans aucune émotion. Il avait vu ces yeux quelque part. Sur une photo, dans un dossier que Geneviève Marchal lui avait montré par accident, une semaine plus tôt.
*François « Le Boucher » Vasseur.* Sa photo était dans le classeur des assassins connus. Trois contrats confirmés, deux présumés, un acquittement miraculeux à Lyon en 1979. La presse avait parlé de témoins récalcitrants.
Julien avala sa salive. Son café lui parut soudain amer.
« Vous avez l’air troublé, monsieur Moreau », dit Keller, sans quitter son thé des yeux.
« Les affaires me troublent toujours quand elles commencent. »
« Bien. J’aime les hommes qui se méfient. » Keller posa sa tasse. « Je ne vais pas vous faire perdre votre temps. J’ai vu la photographie que Malraux a fait circuler. La *Judith* de Caravage, dans son état brut. Ce qu’il en reste. »
Julien avait envoyé à Malraux une des photos que Claire avait prises à Burgundy. Une seule. Pas de détail de la brèche, ni de la signature incomplète. Assez pour allécher, assez pour ne pas tout dévoiler.
« Vous êtes un homme pressé, monsieur Keller. »
« Les œuvres d’exception ne supportent pas l’attente. Le marché est capricieux. Un Caravage mal documenté, c’est un pari que je suis prêt à prendre… si vous pouvez justifier ce que vous avancez. »
Julien sortit une enveloppe de sa poche intérieure. À l’intérieur, une photocopie du certificat que Reymond avait signé en 1952, celui qu’Anton avait reproduit avec une précision maniaque. Il la poussa sur la table.
Keller l’examina sans la toucher. Une minute complète de silence, pendant laquelle Julien compta les battements de son cœur. Puis Keller souleva le papier, le tint à la lumière, le reposa.
« Reymond était un homme méticuleux. »
« Il l’était. »
« Ce certificat date de trois ans après le décès supposé de la collection Wyss. Vous le savez certainement. »
Julien ne broncha pas. Il avait préparé cette objection. « La collection Wyss n’a jamais été inventoriée publiquement. Hermann Wyss achetait discrètement, vendait plus discrètement encore. Son décès en 1949 a plongé ses héritiers dans une procédure complexe qui a duré jusqu’en 1957. Trois ans de flou administratif, c’est le moment idéal pour une vente confidentielle à une famille suisse qui préférait l’ombre. »
Keller esquissa un sourire mince. Un sourire de prédateur poli.
« Vous avez fait vos devoirs. »
« Je n’ai pas survécu vingt-cinq ans dans ce métier en improvisant. »
« Alors vous comprendrez que je fasse les miens. » Keller sortit une enveloppe plus épaisse de sa serviette et la posa entre eux. « Deux cent mille francs suisses. À la vue d’un certificat d’authenticité signé par un expert reconnu, après examen de l’œuvre. Et un million de plus à la livraison. Comptant, sans trace bancaire. Vous n’aurez pas affaire au fisc, ni à la douane. »
Julien ne regarda pas l’enveloppe. Il regarda le garde du corps. Le Boucher n’avait pas bougé, mais ses yeux suivaient chaque mouvement de la salle. Un professionnel. Un homme qui ne quittait jamais son travail.
« Si tout est si simple, pourquoi Malraux vous a-t-il contacté ? Il aurait pu vendre l’œuvre à n’importe quel collectionneur privé. »
« Malraux et moi avons une histoire. » Keller sourit de nouveau. « Et je lui ai fait comprendre que si la pièce se présentait, je souhaitais être informé avant elle n’atteigne le marché public. »
« Une option de préemption. »
« Une prudence. Le marché du Caravage est petit. Les collectionneurs qui peuvent s’offrir une telle pièce se comptent sur les doigts d’une main. Je connais tous les autres concurrents. L’un d’eux est un Corse de Marseille, un certain Dupont. Vous le connaissez, je crois. »
Le nom tomba sur la table comme une pierre. Julien garda son visage neutre, mais sentit ses muscles se tendre.
« Dupont s’intéresse à beaucoup de choses. »
« Dupont s’intéresse surtout à ce qui rapporte. Et il n’a pas votre délicatesse, monsieur Moreau. S’il apprend que vous négociez un Caravage derrière son dos, il pourrait mal le prendre. Très mal. » Keller pencha la tête, écarta les mains. « Ce n’est pas une menace. C’est un avertissement. Je vous fais une offre généreuse. Prenez-la. Ne laissez pas le monde s’en mêler. »
Julien regarda l’enveloppe. Deux cent mille francs. De quoi rembourser Dupont en partie, gagner du temps. Mais si le certificat de provenance échouait, si Keller découvrait le faux—le Boucher Vasseur ne serait pas là pour protéger la transaction. Il serait là pour la faire disparaître, avec tous les témoins.
« Je prends l’enveloppe comme une preuve de votre sérieux, monsieur Keller. Mais je ne vends pas avant l’achèvement du processus. J’ai un expert à voir à Bâle dans deux jours. Quand le certificat sera scellé, je vous contacterai via Malraux. »
Keller hocha lentement la tête. Il se leva, remit sa serviette sous son bras, fit un signe discret au Boucher, qui se décolla enfin du mur.
« Une dernière chose, monsieur Moreau. Certaines œuvres ont un passé qui ne se contente pas d’un faux certificat. Elles ont des fantômes. Ce Caravage a passé trente ans dans un mur. Quelqu’un l’y a mis. Quelqu’un qui savait ce qu’il cachait, qui l’a protégé pendant trois décennies. Les fantômes ont une fâcheuse tendance à retrouver leurs trésors au moment où on les croit oubliés. Je me suis renseigné sur l’histoire du château de Bourgogne où on l’a trouvé. Un propriétaire, un certain comte de Valence, a disparu en 1952. Porté disparu, jamais retrouvé. Mais je sais qu’il est mort. Et je sais comment. »
Keller marqua une pause, les yeux plantés dans ceux de Julien.
« Le comte de Valence ne s’est pas volatilisé. Il a été tué. On l’a retrouvé dans le lac de la propriété, une balle dans la nuque, en 1958. L’enquête n’a jamais abouti. Mais le dossier est toujours ouvert. Si quelqu’un d’autre rouvre cette affaire, monsieur Moreau, votre Caravage devient une pièce à conviction, pas un chef-d’œuvre. Gardez cela à l’esprit lorsque vous irez voir votre expert bâlois. »
Keller sortit sans se retourner. Le Boucher le suivit comme une ombre.
Julien resta seul à la table, l’enveloppe pesant dans sa main. Deux cent mille francs contre un mort. Il savait comment Paul était mort—il l’avait vu, découvert dans cette même chapelle, la gorge ouverte. Mais sa disparition n’était pas ce qu’il croyait. Keller parlait du comte de Valence comme d’un meurtre. Paul avait été tué en 1979, pas en 1952.
À moins que Paul n’ait été que le messager.
Il finit son café froid et sortit, l’enveloppe dans sa poche. Le soleil de mai éclairait le boulevard Montparnasse. Une journée ordinaire à Paris. Mais tout en lui criait qu’il était déjà trop tard pour revenir en arrière. Ce Caravage avait déjà tué deux hommes. Peut-être trois.
Et les fantômes, avait dit Keller, retrouvent toujours leurs trésors.