La Vente Fantôme
Lire le chapitre 11: The Double Cross
Le taxi s’arrêta devant l’atelier d’Anton, rue des Cascades, à deux heures du matin. Julien paya le chauffeur d’une main tremblante, les paroles de Keller encore collées à sa peau comme une sueur froide. Deux cent mille francs dans une mallette à ses pieds. Un million à la livraison. Et maintenant, cette course contre lui-même, cette envie soudaine de voir le tableau, de le toucher, de s’assurer qu’il existait encore.
La rue était vide. Les réverbères jetaient des flaques jaunes sur les pavés mouillés. L’atelier d’Anton occupait le rez-de-chaussée d’un immeuble industriel désaffecté, une ancienne imprimerie que le vieux faussaire avait transformée en forteresse d’ombre et de solvants. Julien sortit la clé que le vieil homme lui avait donnée, geste de confiance rare sous le manteau de leur métier.
La porte céda sous la pression. Elle n’était pas verrouillée.
Julien marqua un temps, le cœur soudain au bord des lèvres. Il connaissait les habitudes du faussaire, sa paranoïa d’orfèvre. Anton fermait toujours à triple tour, même pour sortir les poubelles. La lumière du couloir révélait une ampoule nue qui grillait par intermittence, mouchant des ombres comme des papillons.
— Anton ? appela-t-il.
Rien. Un silence trop lisse, trop net.
Il poussa la porte de l’atelier. L’air sentait le vernis et la térébenthine encore frais. Le chevalet central était vide. Les brosses alignées sur l’établi, mais le portrait que Julien avait posé la veille — le Caravage, la Judith décapitant Holopherne, sa copie maîtresse travaillée à la cire et au bitume — n’y était plus. Il ne subsistait qu’un cadre à fond blanc, pauvre silhouette de la violence perdue.
Julien fit trois pas dans la pièce. Ses yeux s’arrêtèrent sur le sol, sur un éclat sombre qui serpentait entre les copeaux de bois et les chiffons souillés. Il crut d’abord à une coulée de pigment, un accident de travail. Puis il s’accroupit. Le liquide coagulait en un lac noirâtre, encore humide.
Du sang.
Il avança lentement, poussant une porte intérieure du dos de la main. L’atelier de restauration, la pièce où Anton faisait vieillir les toiles, où il fabriquait ses patines et ses craquelures, sentait le moisi et la cire chaude. Anton était là.
Le vieux faussaire gisait sur le dos, les yeux grands ouverts vers le plafond, la gorge ouverte en un sourire rouge. Un scalpel sectionné à quelques centimètres de sa main, comme s’il avait tenté de se défendre. Sa blouse blanche était un chaos écarlate. Trois balles, tira à bout portant, pour faire bonne mesure. Le râle avait dû être court.
Julien porta la main à sa bouche, étouffa un son qui n’avait pas de nom. Il resta plié au-dessus du corps, frappé comme un sac, jusqu’à ce qu’un détail le remît d’aplomb : sur l’établi, entre les pots de pigments, une carte de visite posée en évidence. Carton ivoire, gravure sombre. Pas de téléphone, pas d’adresse. Juste un nom.
Dupont.
Julien la saisit comme on arrache une écharde. Ses doigts tremblaient assez pour faire vibrer le carton. Il retourna la carte. Au verso, une écriture ferme, presque calligraphiée :
*La dette n’efface pas l’orgueil. Le tableau est chez moi, désormais. Nous soldons cela à Marseille — ou je vous laisse à la police, les mains vides et les poches pleines de sang.*
*P.*
Julien relut les lignes, le crâne en feu. P. — Paul. Son frère. Non, impossible. Paul avait disparu depuis des mois, dont le sort restait incertain, lié à la lettre cachée dans sa valise. Dupont avait promis de s’en occuper. Dupont, toujours lui. Ce nom, cette marque honteuse que le hasard avait posé trois fois sur son tableau de chasse. Mais ce n’était pas possible, ce n’était pas…
Le sol parut se dérober. Il s’appuya contre l’établi, cognant sonneries en fer-blanc un pot de pigments. La vérité le frappa en pleine face, une gifle d’eau glacée.
Reymond. Dupont, c’était Reymond. «Dupont», le nom de la banque genevoise qu’ils utilisaient pour le blanchiment. Le Corsaire. Celui qui avait ses filets du côté de Marseille, ses trois associés, ses contrats au couteau. Reymond avait appris la provenance falsifiée — par Malraux ou par Vasseur, peu importait — et il voulait le tableau pour lui, sans laisser Julien respirer.
Et il avait été si con de lui annoncer la découverte du tableau, deux jours plus tôt, dans cette cave de la rue Cujas : une fausse confidence, un frisson d’orgueil. La dette avait donné l’occasion. L’orgueil avait armé le bras.
Julien laissa tomber la carte sur le corps de son ami, ses yeux cherchant une sortie que la pièce ne contenait plus. Le tableau était parti. Avec lui, la preuve, l’authenticité que Keller exigeait, la fortune, l’indépendance — tout s’éteignait en un seul coup d’éponge. Il ne restait que des chiffres qui appuyaient sa nuque, une dette qui battait au rythme de son cœur affolé, un cadavre qui attendait qu’une heure, dans quelques heures, une patrouille le découvre, des voisins, des voisines, des regards, et un commissaire qui commencerait à gratter.
Il sortit de l’atelier en courant, la nuit lui cingla le visage. Derrière lui, la carte de visite resta offerte, comme une signature cynique, comme une porte refermée sur un avenir qui n’avait plus de tableau à vendre.
Au coin de la rue, il vomit entre deux ruisseaux.
La panique montait en lui, une marée noire. Marseille. Lettres du frère. Dupont, Reymond, Keller, Dupont. La ville portuaire s’ouvrait sous ses pas comme une fosse.
Il ne lui restait rien.
Rien que le silence, le sang séché sous ses doigts, et la route.
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