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La Vente Fantôme

Lire le chapitre 9: The Broker's Game

Le Miroir aux Alouettes se trouvait rue de la Roquette, dans un immeuble dont la façade ne laissait rien paraître d’autre qu’un atelier de miroitier désaffecté. Julien avait téléphoné la veille au numéro que Claire, la veille encore, avait déniché dans un carnet d’adresses moisi chez un encadreur failli du passage de la Main-d’Or. On n’y parlait pas d’enchères publiques, mais de ventes discrètes, de portefeuilles et de murs aveugles.

Il avait mis la veste marine, celle qui masquait la tache de graisse sur la manche gauche, et portait le Caravage dans un tube de transport en aluminium, sous le bras, comme un rouleau d’affiches. Un homme en blouson de cuir élimé l’attendait derrière la porte, l’air de ne rien attendre du tout. Il avait les mains enfoncées dans les poches et le menton orné d’une barbe de trois jours qui semblait intentionnelle.

— Vous êtes monsieur Mercier ? dit l’homme.

Julien acquiesça. C’était le nom qu’il avait donné.

— Suivez-moi. Ne parlez à personne, ne regardez rien.

L’homme le fit monter un escalier de service aux murs badigeonnés de gris, puis longer un couloir où s’empilaient des caisses marquées « objets fragiles » et « provenance non garantie » — cette dernière mention écrite au feutre rouge, avec une insistance presque ironique. Au fond, une porte capitonnée de skaï vert s’ouvrit sur un bureau qui n’avait rien d’un repaire : boiseries claires, tapis d’Orient, bibliothèque vitrée où s’alignaient des folios de gravures anciennes. Sur la cheminée, un buste en bronze de Diane chasseresse, l’arc cassé, le regard vide.

Derrière un bureau de style Empire, un homme se leva. La soixantaine, costume trois pièces anthracite, une lavallière grise au cou. Des lunettes cerclées d’or, des doigts longs et pâles, des yeux qui ne clignaient pas.

— Julien Moreau, dit-il en tendant la main. Ou préférez-vous que je vous appelle aussi Mercier ? Nous sommes entre professionnels ici. Les pseudonymes sont pour les clients, pas pour les fournisseurs.

Julien serra la main. La poignée était sèche, mesurée, sans empressement.

— Alors vous savez qui je suis, dit Julien.

— Je sais ce que vous voulez être, corrigea l’homme en revenant s’asseoir. Le propriétaire d’un tableau qui n’a pas encore de passé. Asseyez-vous, je vous prie. Café ? Non, ne répondez pas, je vous en offre un. Vous en aurez besoin.

Un silence tomba. Le capitonné de la porte étouffait le bruit de la rue. Sur la cheminée, une pendule en marbre noir égrenait les secondes avec une précision agressive.

— Vous êtes Malraux ? demanda Julien.

— Malraux, oui. Pas l’écrivain, pas le ministre. Je dois cette homonymie à un père qui voulait que je signe des livres. J’ai fini par signer des bordereaux, c’est moins glorieux mais plus lucratif. Montrez-moi ce que vous avez.

Julien posa le tube sur le bureau, fit jouer le loquet, et en tira le rouleau de toile. Il le déroula avec des gestes appris — enfin, des gestes volés aux vrais marchands qui le regardaient autrefois de haut, quand il vendait des lavis scolaires dans sa galerie de la rue de Seine avant que les créanciers ne ferment les volets.

Le tableau se révéla dans la lumière rasante d’un lampadaire de bibliothèque. Trois figures émergeaient de la pénombre : Judith, la servante, et la tête coupée d’Holopherne, les orbites encore révulsées, la bouche entrouverte dans un dernier souffle de stupeur. Le clair-obscur était d’une violence tranquille. Malraux ne dit rien pendant un long moment.

Il se pencha, ajusta ses lunettes, puis se redressa sans toucher la toile.

— Je peux vous demander d’où il vient ? dit-il avec une ironie douce, celle du banquier qui sait que l’argent est sale mais veut entendre la fable.

— Il sort d’un grenier, dit Julien. Un château en Bourgogne. Il y dormait depuis des décennies, derrière une cloison.

— Une cloison, répéta Malraux. C’est original. On a dit une armoire, un coffre, une cave. Une cloison, c’est plus spectaculaire. J’aime bien. Ça se vend mieux que l’armoire.

Il se leva et vint contourner le bureau pour regarder le tableau de profil, presque en le flairant.

— Vous savez ce que vous avez là, monsieur Moreau ? Vous avez un problème magnifique. Un chef-d’œuvre qui n’existe pour personne. Un Caravage qui n’a pas de fiche, pas de catalogue, pas de photographie. Sur le marché officiel, c’est une page blanche. Sur le marché officiel, ça ne vaut rien. Sur le marché dont je m’occupe, c’est la chose la plus précieuse du monde : une certitude sans preuve.

Julien sentit son estomac se nouer. Malraux parlait avec une douceur reptilienne, chaque mot calibré pour lui faire comprendre que l’homme n’avait pas besoin qu’on lui mente puisqu’il savait déjà où se trouvait la fausseté.

— J’ai une provenance, dit Julien.

— Bien sûr, dit Malraux en revenant s’asseoir. Et vous avez un augustin qui va la certifier. Et un faussaire qui a vieilli la couche picturale. Et un réseau de complices qui vont jurer que le tableau a traversé les Alpes en 1952 dans une valise diplomatique. Tout cela existe déjà, ou bien ce sera le cas d’ici quelques jours. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse, monsieur Moreau. La provenance, c’est de la littérature. Moi, je m’occupe de l’arithmétique.

Il ouvrit un tiroir, en sortit un carnet à couverture de cuir vert et un stylo plume.

— Je vous prends vingt pour cent de commission, et je préfère ne pas savoir qui sont vos autres maîtres. Vous en avez un, n’est-ce pas ? Un Corse qui vous prête de l’argent et des hommes ? Je ne veux pas de son nom. Je veux juste qu’il ne m’appelle pas.

Julien ne répondit pas. Malraux poursuivit, lisant dans son silence comme dans un procès-verbal.

— Vingt pour cent, c’est le prix du silence. C’est le prix de la porte qui ne s’ouvre jamais sur la cour des grands, c’est le prix des transporteurs qui ne déclarent rien et des banquiers qui ne téléphonent qu’à des numéros suisses. Vous savez que moi, je ne peux pas le vendre aux enchères, votre Caravage. Il faut une vente privée, un acquéreur unique, un homme dans une pièce sans fenêtre qui regarde le tableau et qui décide que le prix n’est plus que de l’arithmétique.

Julien déglutit.

— Vous avez un acquéreur ?

Malraux sourit. La première fois. Un sourire mince, presque triste, qui ne montait pas jusqu’aux yeux.

— J’ai toujours un acquéreur, monsieur Moreau. C’est le principe de mon commerce. Mais dans votre cas, j’ai un acquéreur particulier. Un homme qui collectionne ce qui n’existe plus, ce qui n’a jamais existé, ce qui devrait être introuvable. Un homme qui a plus de numéraire que certaines banques centrales et qui déteste les enchères publiques pour la simple raison qu’il les trouve vulgaires.

— Qui ?

— Son nom ne vous apprendra rien. Je peux vous dire qu’il est suisse, qu’il a déplacé ses collections de Genève à Zurich il y a cinq ans, et qu’il envoie des émissaires à chacun de mes clients avec des mallettes de billets qui ne portent pas de trace. Ce qu’il faut que vous compreniez, c’est qu’il n’achète qu’une chose.

— Laquelle ?

— La garantie. Il paiera plus que n’importe qui pour la certitude que le tableau est authentique, que la chaîne de possession est inattaquable, que personne ne viendra réclamer quoi que ce soit après la transaction. Il paie cher les silences, monsieur Moreau. Et il vous paiera très cher si votre provenance — celle que vous êtes en train de fabriquer à Basel avec un restaureur crédule — est assez solide pour ne pas se fissurer au premier coup de marteau d’un expert du Caravage.

Le cœur de Julien fit un bond. Le nom de Reymond, la ville de Bâle, tout venait d’être éventré par cet homme qui n’avait sans doute jamais quitté son bureau de la rue de la Roquette.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, dit-il.

— Bien sûr que non, dit Malraux. Vous êtes un homme sans histoires qui a trouvé un tableau dans un grenier. C’est votre histoire, et c’est la bonne. Voici la mienne : je prends vingt pour cent, et je vous trouve votre acheteur. Mais sachez que si votre tableau s’avère être un faux, si cette provenance que vous construisez s’effondre, ce n’est pas de la police que vous aurez à vous méfier. C’est de lui. Et lui, il ne dépose pas de plainte.

Il laissa la phrase flotter. La pendule frappa deux coups.

— Il y a une autre chose, dit Malraux en refermant son carnet. Ce collectionneur suisse, il envoie toujours un émissaire pour examiner les marchandises. Dans votre cas, il a déjà pris contact. Il veut vous voir demain matin.

Julien ouvrit la bouche.

— Demain ? Je suis censé aller à Bâle.

— Vous irez après. Il vous attend au Café de la Rotonde, à midi. Il s’appelle Keller. Habillé en gris, discret, il aura un homme avec lui. Son garde du corps ne parle jamais, ne sourit jamais. Il est au courant du tableau. Il est au courant de votre situation. Il est au courant de la cloison, monsieur Moreau. Il faudra être très bon demain, ou ne pas y aller.

Julien se leva. Ses jambes le portaient à peine. Il roula la toile d’un geste sec et la remit dans le tube. Malraux ne le raccompagna pas. Il restait assis derrière son bureau, les mains croisées sur le cuir vert, les yeux perdus dans une pensée qui ne regardait que lui.

— Une dernière chose, monsieur Moreau. Avant que vous ne partiez. Je vous ai dit que je ne voulais pas connaître votre maître. Mais je sais qu’il est pressé. Ces gens-là sont toujours pressés. C’est pourquoi je vous propose un arrangement qui vous conviendra peut-être mieux que ma commission de vingt pour cent.

Julien s’arrêta sur le seuil, la main sur la poignée capitonnée.

— Je vous demande de réfléchir, reprit Malraux. À la coïncidence qui vous a mené dans ce grenier, vous. L’homme qui ouvre des murs dans des châteaux abandonnés trouve parfois des choses que d’autres ont cachées pour une raison. Et ceux qui les ont cachées ont souvent laissé des traces de ce qu’ils craignaient. Votre tableau a passé trente ans dans un mur. La personne qui l’y a mis n’a pas voulu le détruire — elle a voulu le garder. Cette personne existe encore, quelque part, et elle sait que le tableau n’est pas à vous. Le Suisse le sait aussi.

Un froid silencieux traversa le bureau.

— Qui a mis le tableau dans la cloison ? demanda Julien.

Malraux haussa légèrement les épaules, une ondulation d’étoffe anthracite.

— Je ne suis pas un historien de l’art, monsieur Moreau. Je suis un intermédiaire. Mais si j’étais vous, je ne me contenterais pas d’une provenance de papier. Vous allez avoir besoin d’une vérité pour protéger votre mensonge.

Il se pencha vers la pendule, en remonta la clé d’un geste lent et précis.

— Demain, à la Rotonde, vous saurez ce que Keller sait. Et si vous êtes intelligent, vous l’écouterez jusqu’au bout.