La Vente Fantôme
Lire le chapitre 12: Ashes to Ashes
L’aube se levait sur Paris comme une mauvaise plaie. Julien marchait dans les rues vides, les mains dans les poches de son manteau, les semelles de ses souliers trempées par la pluie qui n’en finissait plus de tomber sur la ville depuis la veille. Il n’avait pas dormi. Il n’avait pas mangé. Il sentait la colle de l’atelier d’Anton dans ses narines quand il fermait les yeux, le mélange de pigment et de sang.
Le soleil était encore bas quand il sortit de son immeuble et se dirigea vers son café habituel, celui où il pouvait encore lire le journal sans que le patron lui demande de payer la consommation d’avant. Il passa devant le tabac, vit la une du *Parisien* — encore un meurtre. Il ne regarda pas les détails. Il n’en avait pas besoin.
Il commanda un café noir, s’assit à la table du fond. Il se força à réfléchir, à arrêter le tremblement nerveux qui lui parcourait les doigts. Anton était mort parce que Julien était venu lui demander de forger un tableau. Anton était mort parce que Reymond ou Dupont – ou les deux – avait appris que le tableau existait. Anton était mort parce que Julien avait été trop bête pour garder la seule chose qui pouvait le sauver en sécurité.
Il avait deux cent mille francs suisses dans une valise posée sous son lit à l’hôtel. Il avait un contrat avec Malraux qui ne vaudrait plus rien si le tableau ne livrait pas. Il avait un créancier qui le tuerait probablement pour récupérer ce qui lui était dû. Et maintenant, il avait des traces de doigts partout dans l’atelier d’un homme assassiné.
Il but son café d’un trait, se leva. Il avait besoin de voir Geneviève Marchal.
Il la trouva plus vite qu’il ne l’espérait. Elle était assise à la terrasse d’un café de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, un dossier ouvert devant elle, une cigarette entre les doigts. Elle leva les yeux quand il s’approcha. Pas de surprise.
« Monsieur Moreau. Vous tombez bien.
— Je parierais que vous m’attendiez, non ?
— Je vous aurais cherché avant la fin de la journée. » Elle referma le dossier. « Vous avez un talent remarquable pour apparaître là où les morts se succèdent.
— Si c’est pour Anton, je n’étais pas encore au courant quand j’ai passé la nuit à marcher. »
Elle haussa un sourcil. « Vous n’êtes pas au courant que votre ami le faussaire a été retrouvé mort ? Le croirai-je ?
— Je dis que je n’étais pas au courant pendant ma marche. » Il s’assit en face d’elle sans y être invité. « Maintenant, je le suis, puisque vous me le dites. »
Elle l’observa longuement, puis elle écrasa sa cigarette dans le cendrier en métal. « Il a été trouvé par sa voisine hier soir. Corde autour du cou. Pas de portefeuille volé, rien pris dans l’atelier. Vous connaissez la méthode ?
— Je connais beaucoup de méthodes. J’ai eu des clients variés.
— Une corde autour du cou, propre, sans bavures, sans signe de lutte. Pas un cambriolage raté. Une exécution. » Elle ouvrit le dossier, sortit une photo qu’elle posa entre eux, face retournée. « Vous savez ce qu’ils ont trouvé à côté du corps ? »
Julien ne répondit pas. Il regardait la photo – le puissant grain du papier argentique – et devinait déjà ce qu’elle allait montrer.
Elle la retourna. Une carte de visite. Blanche, sobre, un seul nom imprimé : DU PONT.
« Ça vous dit quelque chose ? »
Cette fois, le sang de Julien ne se glaça pas. Il était déjà froid, il était déjà passé par cette sensation la veille. « Non.
— Le prénom. “P”. Rien d’autre. » Elle le regarda intensément. « Nous avons pensé à “Paul”. Votre frère, disparu depuis l’an dernier. Vous savez que son appartement a été visité récemment ? »
Julien garda le visage de marbre. « Je ne le savais pas.
— On a retrouvé des traces d’effraction. Une fenêtre ouverte au quatrième étage, une serrure forcée. Petit, méthodique. Comme si quelqu’un cherchait quelque chose. » Elle ferma le dossier, le glissa sous son avant-bras. « Vous connaissez un homme nommé Reymond ? »
Le souffle de Julien se fit lent. « Je crois que vous me cherchez des ennuis aujourd’hui, madame Marchal.
— Je vous cherche la vérité. Il m’est apparu que vous en étiez plutôt avare. Alors je vous dis ce que j’ai trouvé : votre frère Paul a été vu à Marseille il y a dix jours. Ou plutôt, un homme qui lui ressemblait — une silhouette, un geste, un chapeau — a été remarqué au vieux port. Pas par moi. Par un indic qui me doit un service, et que je préfère ne pas vous nommer. »
Julien sentit son estomac se serrer. Paul vivant. À Marseille. Ou un homme qui lui ressemblait.
« Vous dites ça parce que vous savez que je suis allé dans son appartement ?
— Je dis ça parce que je suis une enquêtrice compétente, et que vous, Monsieur Moreau, vous êtes un menteur convaincant, mais vous êtes un mauvais menteur quand la fatigue vous gagne. » Elle se leva, saisit son dossier, sortit une liasse de billets de son sac et la laissa sur la table. « Je viens d’apprendre que votre ami Anton a eu une activité liée à des sources de la mafia corse. Je vous laisse ceci : à Marseille, votre frère n’était pas seul. Deux hommes de l’entourage de Reymond ont été aperçus en sa compagnie. »
Elle se pencha vers lui, sa voix baissée presque à un murmure. « Dites-moi ce que vous savez, et je peux peut-être vous garder en vie. Mais je dois savoir avant que Dupont – quel qu’il soit – finisse le travail qu’il a commencé dans l’atelier. »
Julien regarda les billets sur la table. Il regarda la photo retournée de la carte de visite.
« Je vous crois, dit-il. Mais je vais vous laisser vous intéresser à d’autres choses, Madame Marchal. Des choses qui ont trait à un château en Bourgogne et à un tableau qui n’aurait jamais dû disparaître. »
Il se leva, laissa une pièce pour son café, et sortit sans se retourner.
Dans la rue, il respira une longue goulée d’air humide. Du concret. Il avait du concret. Paul vivait, peut-être. Paul avait été vu avec des hommes de Reymond. Il avait été dans l’entourage de Reymond sans que Julien le sache. Cela voulait dire que le frère qu’il croyait mort n’était peut-être pas mort. Cela voulait dire que la lettre dans le briefcase, celle qui disait “J’ai laissé quelque chose pour toi” n’était pas une lettre d’adieu d’un homme qui s’apprêtait à mourir, mais d’un homme qui croyait encore pouvoir jouer un rôle.
Il se dirigea vers son hôtel avec une seule idée en tête : récupérer la valise, prendre le train pour Marseille. Le rendez-vous avec Keller pouvait attendre. Le rendez-vous avec Dupont était fixé. Il ne lui restait qu’à savoir lequel des deux allait le tuer d’abord, et quel rôle son frère jouait dans cette damnée symphonie.
***
L’après-midi se passa dans la pénombre d’une chambre d’hôtel de la rue de Vaugirard, une chambre qu’il avait payée pour trois semaines d’avance sous le nom de Jean-Pierre Fontenay. Il sortit la valise, compta les billets, rangea soigneusement les liasses dans une ceinture qu’il se fixa sous la chemise. Il ne pouvait pas garder deux cent mille francs dans une valise sur laquelle il ne pourrait pas dormir. Il ne pouvait pas non plus laisser Keller lui reprendre l’argent s’ils se croisaient à nouveau.
Le téléphone sonna. Il décrocha, sans parler.
« Monsieur Moreau. » La voix était douce, presque affectueuse. Malraux. « J’ai oui-dire que votre collaboration avec notre ami commun tournait au vinaigre. »
Julien ferma les yeux. « Vous êtes bien informé.
— Je le suis. C’est mon métier d’être bien informé. On me dit aussi que la police est venue ce matin vous parler. Une certaine madame Marchal, n’est-ce pas ? Une personne sérieuse.
— Elle est sérieuse, oui.
— Alors je me permettrai de vous poser une question sérieuse. » Il y eut un silence de l’autre côté de la ligne, comme si Malraux pesait ses mots avec précaution. « Avez-vous réellement trouvé le tableau dans cette maison de Bourgogne ? Ou votre frère vous a-t-il simplement laissé un jeu de piste insensé qui risque de vous conduire tout droit à l’échafaud ? »
Julien ne répondit pas tout de suite. Il regarda la valise ouverte, la ceinture d’argent sur le lit, la photo de son frère qu’il avait gardée dans son portefeuille.
« Je ne sais pas encore ce qu’il m’a laissé, répondit-il enfin. Mais je crois que Paul est vivant. Et qu’il est à Marseille.
— Marseille. » Malraux rit doucement. « Vous savez que c’est là que votre ami Dupont va vous attendre, n’est-ce pas ? Une coïncidence troublante.
— Je commence à ne plus croire aux coïncidences.
— Bien. C’est sain. » Il y eut une pause. « Je ne suis pas sûr de pouvoir vous vendre aux enchères ce que vous ne possédez pas encore, Monsieur Moreau. Mais je connais des hommes qui pourraient vous être utiles à Marseille. Des hommes qui n’aiment pas beaucoup le clan de Dupont.
— Vous me proposez de changer de protectorat ?
— Je vous propose de survivre. Votre tableau, si vous le retrouvez, aura besoin d’une maison où le vendre sans que son origine ne vous revienne en pleine figure. Je vous ai dit vingt pour cent. Je n’ai pas changé d’avis. Mais si vous mourez avant, tout cela n’aura servi à rien. »
Julien se mordit la lèvre, compta lentement jusqu’à dix.
« Je prends le train ce soir. Je vous appellerai de Marseille.
— Faites attention à vous, Monsieur Moreau. Le milieu est petit, et vos ennemis semblent avoir une longueur d’avance.
— Ils ont eu une nuit d’avance. Je compte bien rattraper le retard. »
Il raccrocha. Il resta un instant assis sur le bord du lit, regardant la lumière basse qui filtrait à travers les volets. La ville ronronnait sous lui, indifférente aux morts qu’elle engloutissait chaque jour.
Il pensa au corps d’Anton, à sa tête inclinée sur la corde, au sang séché dans sa barbe. Il pensa aux doigts du faussaire qui avaient exécuté tant de copies parfaites d’œuvres qu’il n’aurait jamais pu posséder. Il pensa à Paul, qui avait vu ce tableau et qui avait choisi de le cacher plutôt que de le vendre. À Paul, qui avait écrit une lettre pour son frère comme s’il savait qu’il ne reviendrait pas.
Il mit la photo dans sa poche, ramassa la valise, et sortit dans la rue avant que le crépuscule n’engloutisse ce qui restait de la journée.
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