La Vente Fantôme
Lire le chapitre 13: The Last Laugh
La pluie crépitait contre les vitres de la Peugeot 504 alors que Julien franchissait les grilles du domaine de Villeroi pour la troisième fois en dix jours. Les pierres de l’allée étaient plus glissantes que dans son souvenir, et le ciel gris perle de la Bourgogne semblait peser sur les tuiles brunes du château comme une menace silencieuse.
Le vieux notaire, Me Rousselot, l’attendait sur le perron, un parapluie noir ouvert au-dessus de sa tête osseuse. Il appartenait à cette génération de provinciaux qui ne serraient jamais la main avant d’avoir échangé trois phrases sur le temps.
« Vous auriez pu me prévenir, monsieur Moreau. Les héritiers Bresson arrivent demain pour l’inventaire. »
Julien coupa le moteur. L’air sentait le foin mouillé et les années.
« J’ai besoin de revoir le cellier, dit-il en claquant la portière. Le caveau sous la chapelle. Celui qui était condamné lors de mon premier passage. »
Le notaire plissa les yeux. « Condamné ? J’ai les clés du domaine depuis quarante ans. Personne n’a jamais condamné quoi que ce soit. Qu’est-ce que vous cherchez exactement ? »
« Le tableau que mon frère est venu expertiser ici l’automne dernier. »
Me Rousselot marqua une pause, puis hocha lentement la tête comme s’il pesait des intérêts contradictoires. « Paul. Le frère artiste. Il est passé ici, oui. Les héritiers lui avaient demandé d’examiner quelques toiles du grenier. Il a dit que rien n’avait de valeur marchande. Puis il est reparti avec une malle de documents et un vieux cadre vide. »
Le cœur de Julien s’accéléra. Un cadre vide.
« Un cadre ? Qu’en a-t-il fait ? »
« Posé contre sa voiture. dit le notaire. Il a dit qu’il voulait en faire un miroir. Je l’ai trouvé curieux, mais les artistes, on sait comment ils sont. »
Julien laissa échapper un rire amer et bref. Paul avait pris le cadre, un cadre de la bonne époque, la bonne taille pour un Caravage de seconde période. Il avait transporté son secret dans un objet que personne n’aurait soupçonné.
« Le cellier. Maintenant. »
La porte de la chapelle grinça comme un cri arraché au sommeil. L’intérieur sentait l’encens mort et la poussière. Le notaire alluma une lampe à pétrole qui dessina des ombres vacillantes sur les murs jaunis par le temps. Julien s’agenouilla près de la grille en fer forgé qui fermait une ouverture basse, envoyant un voile de poussière devant la lumière.
« Vous avez dit que la grille était condamnée ? » dit Rousselot.
Julien tira sur la porte. Elle céda d’un bloc, non pas par serrure mais par un cadenas moderne, récent, de la même marque et du même âge que le cadenas qu’il avait forcé sur le studio d’Anton à Paris.
« Quelqu’un est venu. Quelqu’un est venu récemment, et il est passé par ici. »
Il descendit l’escalier en spirale. Quatorze marches qu’il compta machinalement, la pierre froide et humide s’enfonçant dans la semelle de ses souliers. En bas, une cave voûtée l’attendait. Des murs de pierres énormes percés de niches vides. Du sol, des taches sombres comme une carte ancienne.
Au centre de la pièce, une dalle était déplacée sur douze centimètres.
« On a creusé ici, dit Rousselot d’une voix perturbée. Mais qui ? »
Julien s’accroupit. Ses doigts glissèrent sur le bord de la dalle, sur un papier plié en quatre, coincé dans la jointure. Il le déplia lentement. L’encre avait bavé, mais l’écriture était fine, pointue, celle de son frère.
*Julien. Si tu lis ceci, c’est qu’ils ont fait pour moi ce qu’ils ont fait pour les autres. Le tableau est ici, près de Villeroi, mais pas dans la terre. Les morts ne parlent pas, mais les murs, si. Ils n’ont pas creusé assez loin parce qu’ils cherchent un tableau et ne regardent que la toile. Regarde l’image, pas le mur. Dis à Claire que je regrette. *
Le notaire s’approcha. « Qu’est-ce que c’est ? Des menaces ? »
Julien glissa la lettre dans sa poche intérieure, contre son cœur où sa dette battait comme un pouls. « Une note de mon frère. Il dit que les héritiers ont fait effacer une fresque murale derrière l’autel de la chapelle. Une œuvre primitive. Ils ont fait faux bornage et les promoteurs voulaient démolir l’édifice. Je vérifie. »
Mensonge maladroit, mais Rousselot laissa passer. Julien remonta l’escalier à grandes enjambées, les mots de Paul tournant dans sa tête. *Regarde l’image, pas le mur.* L’image. Le cadre vide.
Le cadre vide pouvait contenir autre chose qu’une toile.
Paul avait emporté le cadre. Avait-il aussi emporté le tableau pour le protéger autrement ? Ou bien, et c’était le tout autrement plus troublant, le tableau était-il l’image *sur* le mur — une fresque dissimulée, comme les toiles marouflées que des experts détectent parfois derrière des plâtres successifs ?
Il sortit en plein air. La pluie avait cessé. Une lumière sale éclairait la cour.
« Rousselot, dit-il, quand les oncles Bresson ont-ils vendu le domaine pour la première fois ? »
« 1958. » La réponse vint trop vite, comme une mémoire nerveuse. « Mais ce n’était pas une vente. Ce fut une transmutation par décès. Auguste Bresson s’est noyé dans l’étang. On a retrouvé son corps au printemps. »
« Noyé. »
« C’est ce qu’a conclu le juge. Une chute, un malaise. Il avait soixante-dix ans. »
Julien regarda l’étang, à deux cent mètres. Une surface grise, plane comme un miroir sans tain. Auguste Bresson — le propriétaire du château, celui qui avait scellé le tableau derrière un mur. Keller lui avait dit que cet homme avait été assassiné en 1958.
« L’étang, dit-il sourdement. Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ? »
« Deux mètres de vase et quelques carpes. »
Julien regarda le notaire avec un intérêt froid.
« Les héritiers qui arrivent demain — vente ou pas, c’est pour démolir la chapelle ? »
Rousselot fit un geste évasif. Ce qui était, chez lui, un aveu complets. « La chapelle est vendue à un promoteur immobilier. Les héritiers n’en veulent plus. Elle doit être démolie la semaine prochaine pour laisser place à un parking pour tracteurs. »
Le temps s’arrêta net.
Demain, on démolissait le mur. Dans une semaine, ce que dissimulait la maçonnerie de la chapelle serait pulvérisé sous des tonnes de béton. Paul avait laissé un message : le tableau n’était pas dans la terre, il était *dans les murs*.
Et quelqu’un était déjà venu creuser, cherchant la même chose avec des cadenas neufs et des ordres dont seul Reymond ou Dupont étaient capables.
Julien sentit soudain le poids de la lettre de Paul contre sa poitrine. Une bouffée de chaleur l’envahit, mais c’était la fièvre du joueur, pas la peur. Deux cent mille francs de Keller brûlaient dans sa poche de veste. Il n’avait pas de tableau à livrer, mais il avait maintenant le serrurier du monde entier sous la main — la possibilité de changer les données du jeu.
Il monta dans sa voiture, fit demi-tour dans la cour, envoyant des gravillons dans les buissons taillés comme des soldats alignés.
Avant de franchir la grille, il regarda une dernière fois la chapelle dans le rétroviseur, un petit bâtiment de pierre grise, ventru comme une vieille femme qui aurait décidé de faire semblant d’abriter quelque chose pour de vrai.
« Tu avais toujours le dernier mot, Paul », murmura-t-il.
Mais sous ce triomphe intérieur, une question restait suspendue comme une corde de gibet : si la lettre était si récente — le papier était propre, l’encre de la même époque que les cadenas — alors Paul était vivant très récemment. Il avait écrit dans les jours qui précédaient la mort d’Anton, dans les mêmes heures où quelqu’un d’autre rôdait dans ces mêmes caveaux.
Son frère n’était pas mort. Paul *était* là.
Et Julien savait que s’ils se croisaient de nouveau, ce pourrait être pour la dernière fois de l’un des deux.
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