La Vente Fantôme
Lire le chapitre 14: A Desperate Plan
L’aube était grise sur la Marne quand Julien poussa la porte de l’atelier de Claire. Elle était accroupie devant une toile retournée, un pinceau entre les dents, les cheveux attachés en bataille. Elle ne leva pas les yeux.
« Tu sens le moisi et la peur, dit-elle. Qu’est-ce que tu as encore fait ?
— J’ai trouvé le corps d’Anton. Puis j’ai perdu sa copie. Puis j’ai appris que mon frère avait probablement caché la vraie toile dans un mur qu’on va démolir dans six jours.
Claire posa le pinceau. Elle le regarda enfin, les yeux plissés.
« Et tu viens me voir, moi ? Pour quoi faire ? Pour que je te dessine un petit Caravage sur une serviette en papier ?
— Non. Pour que tu m’aides à en fabriquer un vrai. » Il sortit une photo de poche, jaunie, du *Narcisse* de la Galleria Nazionale. « Pas une copie. Une œuvre perdue. Un tableau dont personne ne connaît l’existence, mais dont tout le monde voudra prouver l’authenticité.
Claire se releva lentement. Elle essuya ses mains sur son tablier, laissa un silence s’installer comme une lame entre eux.
« Tu parles de créer un faux chef-d’œuvre ex nihilo. Avec une provenance en béton. Pour le vendre aux yeux du monde. Et tu veux que je mette mes doigts dans cette putain de confiture ?
— Je veux que tu poses tes doigts sur une toile, oui. Et je te paierai mieux que n’importe quel marchand de la rive gauche. »
Elle rit, sans joie. « Tu n’as pas de quoi payer un café, Julien. Tu dors dans ton arrière-boutique. Ta dernière vente, c’était un Utrillo faux que tu as refourgué à un touriste américain en larmes.
— J’ai un acheteur suisse qui dépose deux cent mille francs sur la table dès que je lui montre une toile plausible. Et un réseau de vente qui prend vingt pour cent mais qui ouvre des portes que tu ne connais même pas. » Il fit un pas vers elle. « Et j’ai un frère qui m’a laissé une lettre qui dit que le vrai tableau n’est pas là où on le cherche. Alors il faut que je contrôle la narration, Claire. Que je crée une ombre si parfaite que personne ne remarquera la lumière. »
Elle croisa les bras. Le vent de la rivière fit claquer un volet.
« Tu veux que je fabrique un faux Caravage. D’après une photo. En deux semaines. » Elle secoua la tête. « Caravage, c’est pas un peintre de salon. C’est du clair-obscur violent, de la chair blessée, une lumière qui tombe comme un couperet. Si on se plante d’un millimètre sur le rendu de la peau, n’importe quel expert le verra en dix secondes. »
« Je ne vends pas aux experts, dit Julien. Je vends à Keller. Un homme qui préfère les certitudes de son argent à l’ennui des authentifications. Et je vends à Malraux, qui prend vingt pour cent et qui sait fermer les yeux quand il le faut.
— Et le comité Caravage, alors ? La fondation ? Les archives à Rome ? demanda Claire en s’approchant d’une étagère de pigments. Tu crois qu’ils vont pas vouloir un petit examen scientifique ?
— Le tableau n’existera que pour un acheteur privé. Il n’ira jamais dans un musée. Jamais dans une vente publique. Un transfert de mains à mains, un certificat d’authenticité signé par un expert qui doit de l’argent à Malraux, et une provenance forgée qui remonte à un collectionneur suisse disparu.
Claire soupira. Elle ouvrit un pot d’ocre jaune, le renifla, le reposa. « Le papier, tu l’as ?
— Le papier, je l’aurai. J’ai une piste pour une faussaire de documents à Belleville. Olga. Elle fabrique des lettres de collectionneurs morts depuis longtemps. Elle travaille avec de la vraie encre, du vrai papier, des vraies cachets de cire.
— Et le corps du délit ? La toile ? Le bois ? Le châssis ? Tu sais que Caravage peignait sur du lin, monté sur un châssis en peuplier, avec une préparation sombre ?
— Je sais que tu sais. C’est pour ça que je suis là. »
Claire marcha vers la fenêtre. Elle regarda la Seine, grise et lente. Elle resta silencieuse un long moment.
« Anton aurait aimé ce plan, dit-elle enfin. Il aurait aimé l’audace. Et il aurait détesté le risque. » Elle se retourna, le visage dur. « Tu sais qu’on va nous tuer si ça foire ? Pas si on se fait prendre par les flics. Par ta famille corse. Et par le Suisse, qui a déjà un assassin dans sa poche.
— Je sais. » Julien sortit une cigarette, l’alluma, les doigts légèrement tremblants. « Mais j’ai deux options : mourir lentement avec des dettes qui me dévorent, ou mourir vite avec une chance sur deux de m’en sortir. Je préfère la seconde.
— Tu as une troisième option, dit Claire. Tu laisses tomber. Tu quittes Paris. Tu recommences ailleurs. Sous une autre identité. La police te cherche déjà pour meurtre, non ?
— Marchal me cherche. Mais elle cherche aussi Paul. Et Paul a laissé une lettre dans une cave où il n’avait pas le droit d’être. Il est vivant, Claire. Il est vivant, et il est dans le coup jusqu’au cou. Je ne peux pas l’abandonner une deuxième fois. »
Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils étaient calmes, presque doux.
« Montre-moi la photo. »
Il lui tendit le cliché écorné. Elle l’étudia, le retourna, le remit dans sa poche avec une précision chirurgicale.
« Le Narcisse, murmura-t-elle. C’est le tableau sur lequel tu veux construire un frère perdu. Un Caravage de jeunesse, peut-être. On va inventer un cycle, ou une variante, quelque chose qui n’a jamais été référencé. Un marchand génois. Un collectionneur fou. Un héritage caché. Il faudra des dates, des noms, des tampons, des lettres de transport, un inventaire de vente, une correspondance entre le collectionneur et un critique d’art connu mais oublié. » Elle hocha la tête, comme si elle se parlait à elle-même. « C’est un travail de fourmi. Mais c’est faisable.
— Alors tu m’aides ?
— Je t’aide. » Elle pointa un doigt vers lui. « Mais à une condition. Je veux dix pour cent du produit final. Sur le montant total, pas sur le net. Et je veux un faux passeport, préparé à l’avance, avec mon nom de naissance, au cas où on doit disparaître en vingt-quatre heures.
— Dix pour cent, dit Julien. Et un passeport. Marché conclu. »
Ils se serrèrent la main, rapidement, sans chaleur. Puis Claire prit une toile vierge sur une étagère, la posa sur son chevalet, et sortit une brique de pigments enveloppée dans un chiffon noir.
« On commence maintenant, dit-elle. Et on travaille en secret absolu. Même ton frère ne doit pas savoir. Surtout pas ton frère. »
Julien acquiesça. Mais une phrase de Malraux lui revint, lancinante, impossible à chasser : *La personne qui a muré cette toile est peut-être encore en vie. Et elle pourrait vouloir récupérer son bien.*
Il regarda Claire préparer le mélange. Il pensa à Paul, quelque part à Marseille, avec des hommes de Reymond. Il pensa à Anton, mort parce qu’il en savait trop. Il pensa à la démolition du chapelle, dans six jours.
Il ne savait pas encore que l’adresse qu’Olga lui donnerait pour le papier – une arrière-boutique de Belleville, au-dessus d’une boucherie hallal – était la même adresse où Paul avait loué une chambre meublée trois semaines plus tôt.
Mais il allait bientôt le découvrir. Et cette découverte allait réduire en miettes son plan.
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