La Vente Fantôme
Lire le chapitre 15: The Art of Deceit
Belleville sentait le pain chaud et l’essence. Julien aurait préféré n’importe quel autre quartier de Paris, mais Olga n’avait jamais accepté de le recevoir ailleurs. L’immeuble suait la crasse et les voix de la rue montaient en écho dans la cage d’escalier. Il grimpa les quatre étages, une enveloppe kraft sous le bras, et frappa trois coups espacés.
La porte s’ouvrit sur une femme d’une soixantaine d’années, les cheveux teints d’un roux improbable, une cigarette au coin des lèvres. Elle le dévisagea sans sourire.
— Moreau. Tu as du retard.
— Vous n’êtes pas ma mère, Olga.
Elle s’écarta et le laissa entrer. L’appartement sentait le renfermé et l’encre chaude. Des piles de papiers jonchaient la table de la cuisine, où une lampe à bras articulé éclairait un buvard maculé. Sur les murs, des reproductions de tableaux anciens côtoyaient des certificats encadrés, tous faux, tous parfaits.
— Alors, qu’est-ce qu’on fabrique aujourd’hui ? demanda-t-elle en s’asseyant.
Julien posa l’enveloppe sur la table et en sortit deux feuilles de papier vergé, déjà jaunies par un traitement qu’il connaissait bien.
— Une correspondance. Le collectionneur suisse Ernest Fauret, décédé en 1979, correspond avec un marchand parisien au sujet d’un tableau qu’il aurait acquis en 1952. Je veux trois lettres, datées entre 1951 et 1953, qui mentionnent explicitement un Caravage, une Déposition de croix, et qui décrivent son état, son cadre, sa provenance.
Olga alluma une nouvelle cigarette sur le mégot de la précédente.
— Fauret. Le nom est propre. Trop propre, peut-être. Tu veux que je vérifie s’il a existé ?
— Je veux que tu vérifies s’il a *vraiment* existé. Il faut un homme de chair et de sang, sinon les archives le démoliront.
Elle hocha la tête, prit les feuilles et les examina à la loupe.
— Bon papier. Filigrane milieu de siècle. Tu as trouvé ça où ?
— Ça ne te regarde pas.
— Tout me regarde. C’est mon métier.
Elle reposa la feuille et tira longuement sur sa cigarette. Puis son regard glissa vers la poche intérieure de la veste de Julien, là où le petit étui à cigarettes en argent formait une bosse discrète.
— Tu fumes, maintenant ?
— Non.
— Alors qu’est-ce que tu caches là ?
Julien hésita. L’étui appartenait à Paul, retrouvé dans les caves du château Villeroi, gravé aux initiales de leur père. Il n’avait aucune raison de le montrer. Mais Olga avait un œil de faucon, et il savait qu’elle n’avancerait pas d’un centimètre tant qu’elle n’aurait pas assouvi sa curiosité.
Il sortit l’objet et le posa sur la table. L’argent avait noirci par endroits, mais les initiales demeuraient nettes. Olga se pencha, les sourcils froncés.
— P.M. Pierre Moreau ?
— Mon père.
Elle prit l’étui, le retourna, fit jouer le couvercle. À l’intérieur, il ne restait qu’un mégot écrasé et une trace de rouille circulaire, comme si un petit objet métallique y avait reposé longtemps.
— Ton père, dis-tu. Et qu’est-ce que ça a à voir avec un faux collectionneur suisse ?
— Rien. C’est personnel.
Olga laissa échapper un petit rire sec.
— Rien n’est personnel, mon petit. Tout est lié. Cet étui a voyagé. Regarde l’usure du fermoir, les rayures latérales. Il a passé des années dans une poche, puis il a été caché quelque part, puis il a été déplacé de nouveau. Tu l’as trouvé où, exactement ?
— Dans une chapelle en Bourgogne.
Elle leva un sourcil.
— Une chapelle. Et pourquoi est-ce que tu fouilles des chapelles avec l’étui de ton père dans la poche ?
Julien tendit la main pour reprendre l’étui, mais Olga ne le lâcha pas.
— Je ne suis pas ta complice pour la beauté de tes yeux, Moreau. Tu me demandes de fabriquer un passé pour un tableau qui n’existe pas. Pour que ça tienne, je dois savoir ce que tu défends. Alors parle, ou va trouver quelqu’un d’autre pour tes lettres.
Il y eut un long silence. Les bruits de la rue montaient, amortis par les volets clos. Julien s’assit en face d’elle et croisa les bras.
— Le tableau existe. Il est caché dans le mur d’une chapelle qui sera démolie dans six jours. Mon frère l’y a placé avant de mourir — ou avant de disparaître. Je n’en sais pas plus.
Olga considéra ces mots, puis reposa l’étui sur la table entre eux.
— Edmond Fauret, alors. Pas Ernest. Edmond Fauret, né en 1901 à Genève, marchand de grains, mort en 1978 à Lausanne. Veuf, sans enfants, une fortune discrète. Il a réellement acheté des toiles dans les années cinquante, mais rien d’important. Un homme oublié, parfait pour ton histoire. Je te fabrique trois lettres et un reçu de vente, daté du 12 avril 1952. Le tableau y sera décrit comme une œuvre d’école caravagesque attribuée au Maître, passée en vente privée à Rome. Ça te va ?
— Ça me va. Combien ?
— Le prix habituel, plus dix pour cent.
— Dix pour cent de quoi ?
— De tout. De la vente, du tableau, de ce que tu cacheras dans cette chapelle. Tu es en train de monter une affaire qui dépasse la simple arnaque au certificat. Je le sens. Je veux ma part.
Julien serra la mâchoire. Il pensa à Claire, qui exigeait déjà dix pour cent, et à Reymond, qui réclamait sa dette à Marseille. Les parts fondaient plus vite que la glace au soleil d’avril.
— Cinq, dit-il.
— Huit.
— Sept, et je te donne l’étui.
Olga cligna des yeux, surprise. Elle regarda l’objet, puis Julien, puis de nouveau l’objet.
— Pourquoi voudrais-je un étui à cigarettes usagé ?
— Parce que tu as vu quelque chose dedans. Quelque chose qui t’intrigue. Et tu n’es pas du genre à laisser une énigme en suspens.
Elle sourit lentement, la première fois depuis son arrivée. Un sourire mince, presque tendre.
— Marché conclu, Moreau. Les lettres seront prêtes dans quarante-huit heures. Et pour l’étui…
Elle le retourna une dernière fois, fit tomber le mégot dans sa paume et le renifla.
— Celui qui a fumé cette cigarette-là ne fumait pas du tabac ordinaire. Pas du français, en tout cas. Un mélange des Balkans, peut-être. Exotique, pour un homme qui cachait ça dans une chapelle.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Je n’insinue rien. Je collectionne les indices. C’est aussi mon métier.
Elle glissa l’étui dans la poche de son tablier et se leva, indiquant que l’audience était terminée.
À la porte, Julien se retourna.
— Les initiales sur l’étui, Olga. Elles n’étaient pas P.M. C’étaient celles de mon père. Qu’est-ce que ça peut te faire, qu’il ait fumé du tabac des Balkans ?
Olga écrasa sa cigarette dans un cendrier déjà plein et le regarda avec une expression qu’il ne sut déchiffrer.
— Parce qu’à Marseille, dans les années cinquante, il n’y avait qu’un homme qui importait ce tabac-là. Un homme qui travaillait pour les mêmes familles que celles qui te cherchent aujourd’hui. Ton père n’était pas un simple notaire de province, Julien. Il était dans le circuit. Et si ton frère a hérité de ce qu’il savait, alors tu n’as pas seulement un tableau caché dans un mur. Tu as un héritage qui pourrait te tuer.
Elle ferma la porte. Dans la cage d’escalier, les pas de Julien résonnèrent longtemps, mêlés aux battements sourds de son cœur.
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