La Vente Fantôme
Lire le chapitre 16: A Brush with the Law
La pluie battait les vitres du rez-de-chaussée quand le heurtoir frappa. Julien leva les yeux de la toile vierge que Claire avait préparée. Trois heures de l'après-midi. La lumière était mauvaise, le ciel de Paris aussi gris que ses finances.
Il ouvrit.
Geneviève Marchal se tenait sous l'auvent, imperméable beige, cheveux mouillés plaqués sur les tempes. Elle n'avait pas son air de fonctionnaire fatiguée. Elle avait son air de chatte devant un trou de souris.
— Monsieur Moreau. Quelle coïncidence de vous trouver chez vous, un jeudi.
— C'est ma galerie, répondit-il en s'effaçant pour la laisser entrer. Je travaille ici.
Elle parcourut la pièce du regard. Les murs presque vides, les deux chaises Louis-Philippe, le bureau en acajou terni. Son regard s'attarda sur la porte de l'atelier, au fond.
— Vous travaillez beaucoup, ces temps-ci ? demanda-t-elle.
— Je prépare une exposition. Des œuvres récentes.
— Des œuvres récentes de qui ? Vous êtes marchand, pas peintre. Enfin, pas que je sache.
Julien eut un geste vague. Il n'avait pas prévu cette visite. Pas aujourd'hui, surtout, pas avec la toile dans l'atelier et les tubes de peinture encore ouverts.
— Puis-je vous offrir quelque chose ? Un café ?
— Non. Asseyez-vous, monsieur Moreau. J'ai des questions.
Il s'assit. Elle resta debout, dominant la pièce, et sortit un carnet noir de sa poche intérieure.
— L'affaire Anton Delacroix.
— J'ai déjà tout dit à vos collègues.
— Mes collègues m'ont transmis votre déposition. Vous prétendez avoir visité son atelier deux jours avant sa mort, qu'il était vivant, que vous avez discuté de la pluie et du beau temps, et que vous êtes parti avant dix-neuf heures.
— C'est exact.
— Vous mentez.
Le silence s'étira. Julien sentit une goutte de sueur couler dans son dos, entre les omoplates.
— Prouvez-le, dit-il.
Geneviève sourit, lentement. Un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Ce n'est pas à moi de prouver quoi que ce soit, monsieur Moreau. C'est à vous de me convaincre. Et vous ne me convainquez pas. La voisine d'en face, une certaine madame Petit, nous a dit avoir vu un homme correspondant à votre signalement entrer chez Delacroix à vingt-et-une heures, le soir du meurtre. Elle se souvient de vous parce que vous portiez un manteau bleu. Vous en portez un, là, sur le portemanteau.
Julien jeta un coup d'œil au manteau. Bleu marine, élimé aux coudes. La conne de voisine.
— Elle se trompe peut-être. Les gens confondent les dates.
— Madame Petit tient un journal. Elle note les allées et venues du quartier comme d'autres font leurs mots croisés. Elle a écrit : « Manteau bleu, cheveux bruns, air pressé. Vingt-et-une heures huit. » Le jour correspond.
Il ne répondit rien. Quoi dire, de toute façon ? Il ne savait pas mentir aussi bien qu'il l'aurait cru.
Geneviève s'approcha du bureau, passa un doigt sur le plateau de bois. Elle regarda la poussière, puis le fixa.
— Je ne suis pas venue vous arrêter, monsieur Moreau. Si je le voulais, je l'aurais fait. Je suis venue parce que je pense que vous êtes coincé. Que vous n'avez pas tué Delacroix, mais que vous savez quelque chose que vous ne me dites pas. Et je veux savoir quoi.
— Je ne vois pas de quoi—
— Anton Delacroix a été exécuté, l'interrompit-elle. Pas agressé, pas victime d'un cambriolage qui a mal tourné. Exécuté. Une balle dans la nuque, proprement, par quelqu'un qui savait ce qu'il faisait. Et on a laissé une carte à jouer, un huit de pique, sous son corps. Ça, c'est un message. Le genre de message que laissent des gens qui veulent qu'on comprenne. Qu'on comprenne quoi ?
Julien garda le silence.
— Le huit de pique, poursuivit Geneviève, c'est une carte de la collection Grimaud, série 1957. Une carte rare. On n'en trouve pas au tabac du coin. On en trouve chez les collectionneurs, dans les cercles de jeu privés, les casinos.
— Je ne joue plus.
— Je sais. Vos dettes au Cercle Haussmann sont documentées. Et votre dernier emprunt date de trois semaines. Deux cent mille francs. Vous ne les avez pas remboursés.
Il eut un mouvement. Elle leva une main, apaisante.
— Je ne suis pas venue pour vos dettes. Je suis venue pour votre frère.
Le nom tomba entre eux. Julien inspira, lentement, pour ne pas montrer son trouble.
— Paul est mort. Il y a six ans. Les gendarmes du Var l'ont identifié.
— Identifié, oui. Une chevalière, un portefeuille avec ses papiers. Mais le corps était trop brûlé pour une autopsie dentaire. Vous le savez, n'est-ce pas ?
Il ne savait pas. Ou plutôt, il n'avait jamais voulu le savoir. Il avait cru, avait accepté. C'était plus simple.
— Pourquoi me dites-vous ça ? demanda-t-il, la voix rauque.
— Parce que votre frère Paul Moreau, si vous voulez mon avis, n'est peut-être pas mort. Et parce que, si vous me demandez pourquoi je m'intéresse à vous, la réponse est simple : Paul Moreau travaillait pour le ministère de la Culture.
Les mots firent un drôle d'effet, comme une décharge électrique dans une eau calme.
— Paul était… inspecteur des douanes ? Non. Il était écrivain. Un écrivain raté qui buvait trop et qui signait des articles dans des revues d'art confidentielles.
— C'est ce qu'il vous a laissé croire. En réalité, Paul Moreau était un agent de terrain du Service de protection des œuvres d'art, sous la tutelle du ministère. Il enquêtait sur le trafic international de biens culturels. Sur des réseaux — comment dire — corses, entre autres.
Julien se sentit blêmir. Il posa les mains à plat sur ses genoux pour les empêcher de trembler.
— Vous êtes en train de me dire que mon frère était un flic ?
— Disons plutôt un fonctionnaire très discret. Sa couverture était parfaite. Écrivain d'art raté, oui, mais aussi collectionneur compulsif, expert non officiel, voyageur éternel. Il avait des contacts partout, de Marseille à Genève en passant par New York. Il était en train de monter un dossier sur une filière de faux documents de provenance quand il a disparu.
— Il est mort dans un accident de voiture.
— C'est ce que le rapport disait. Le rapport final, celui qu'on a clôturé sans trop de questions, parce qu'il n'y avait pas de corps exploitable et que le ministère n'a pas voulu créer de précédent diplomatique. Trop sensible.
Elle sortit une feuille pliée de son carnet et la lui tendit.
— Je vous montre ça parce que je pense que vous êtes en danger, monsieur Moreau. Ceci est une note de service du service de protection des œuvres d'art, datée du 3 mars 1980, six semaines avant la disparition de Paul.
Julien déplia la feuille. Du papier carbone, des caractères de machine à écrire. Le texte était court, rédigé en style administratif sec : « Rapport d'étape n° 14 — Mission Caravage. Sujet : peinture présumée de Caravage, autrefois propriété des Villeroi, château de Tournus. Cadre authentifié en partie. État de conservation inconnu. Cible probable de réseaux concurrents. Recommandation : extraction dans les 30 jours. »
La feuille tremblait dans sa main.
— Il savait, murmura-t-il. Il savait pour le tableau.
— Votre frère cherchait le tableau des Villeroi. Il avait trouvé des indices, des documents, peut-être même le cadre. Et puis il a disparu. Et puis Anton Delacroix est mort. Et puis vous voilà, dans une galerie quasi vide, avec de nouvelles dettes et une porte d'atelier fermée au fond.
Elle inclina la tête.
— Qu'est-ce que vous cachez dans cette pièce, monsieur Moreau ?
— Rien. Des toiles d'artistes débutants.
— Puis-je voir ?
Il hésita. Une seconde. Une seconde de trop.
— Non, dit-il. C'est un atelier de travail. Mes artistes sont en train de préparer quelque chose et ils ne veulent pas être dérangés.
Geneviève sourit encore. Cette fois, le sourire atteignit ses yeux.
— Très bien. Je respecte le travail des artistes. Mais écoutez-moi, monsieur Moreau. Vous êtes en train de marcher sur un terrain miné. Paul a disparu parce qu'il a trouvé ce tableau ou parce qu'il en était proche. Les gens qui l'ont fait disparaître — votre frère, votre pauvre frère qui était peut-être vivant il y a encore deux semaines, qu'on a peut-être aperçu à Marseille — ces gens-là ne reculeront devant rien pour mettre la main sur cette œuvre. Et si vous vous mettez en travers de leur chemin, ils ne vous enverront pas un huit de pique. Ils vous enverront une balle.
Elle posa une carte de visite sur le bureau.
— Si vous changez d'avis, si vous avez un nom, une date, une adresse, appelez-moi. Avant qu'il ne soit trop tard.
Elle partit sans se retourner. La porte claqua dans un souffle d'air humide.
Julien resta immobile un long moment. Puis il se leva, verrouilla la porte, tira les rideaux, et se dirigea vers l'atelier.
La toile était là, entamée. Claire avait travaillé toute la nuit : l'esquisse du tableau — cette lumière sombre, ce visage à moitié mangé d'ombre — commençait à prendre forme.
Il regarda la toile. Il regarda la feuille du ministère posée sur le bureau, au-delà de la porte.
Paul travaillait pour le ministère. Paul cherchait le Caravage. Paul avait disparu en le trouvant.
Et lui, Julien, était en train de peindre une copie de ce même tableau pour le vendre à un collectionneur qui ne regarderait pas de trop près.
Il n'était plus seulement débiteur, complice et menteur.
Il était en train de finir le travail de son frère.
Il n'avait aucune idée si cela le rendait meilleur ou pire que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors.
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